[Note 563: _Voyez_ pl. 70. Il avoit été question d'un plan de restauration pour cet édifice, dans lequel on devoit ajouter aux constructions déjà existantes une nef spacieuse en forme de basilique; et le dôme, qui maintenant compose seul toute l'église, eût été réservé uniquement pour le choeur. Si ce plan étoit exécuté, le nom de l'habile architecte qui l'a conçu (M. Molinos) nous donne l'assurance qu'alors l'église de l'Assomption deviendroit un monument digne d'être remarqué.]
TABLEAU HISTORIQUE ET PITTORESQUE DE PARIS DEPUIS LES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS (VOLUME 2/8)
Sauval, qui montre contre le cardinal de La Rochefoucauld et les religieuses de l’Assomption une animosité qui fait suspecter sa bonne foi, prétend que «de quarante religieuses formant la communauté des Haudriettes, six seulement consentirent à être transférées au faubourg Saint-Honoré, et que les religieuses restées à la maison de la rue de la Mortellerie formèrent des oppositions tant à la bulle qu’aux lettres-patentes du roi; qu’elles obtinrent même, au grand conseil, un arrêt du 13 décembre 1624, qui ordonna qu’elles seroient rétablies dans leur hôpital, et qu’elles rentreroient en possession de tous leurs biens et revenus.» Nous avons vu que Jaillot avance que les six religieuses transférées formoient alors toute la communauté; il répond à l’objection de l’arrêt du 13 décembre 1624, que «ce furent quelques pauvres filles, lesquelles cachoient dans le faubourg Saint-Marcel leur misère et leur paresse, qui, sous le nom d’Haudriettes, se pourvurent au grand conseil, et obtinrent l’arrêt en question.»
Comme ni l’un ni l’autre historien n’appuie son assertion d’aucune autorité, il nous semble qu’on approcheroit beaucoup de la vérité en disant que la translation et la réforme ne se firent pas d’un consentement unanime, et qu’un petit nombre de religieuses, auxquelles se joignirent peut-être quelques filles ou veuves qui recevoient des secours dans cet hôpital, obtinrent l’arrêt dont il est parlé. Quoi qu’il en soit, cet arrêt fut cassé par celui du conseil d’état, du 19 du même mois de décembre.
Ces contradictions ne furent pas les seules que les religieuses de l’Assomption eurent à éprouver dans leur nouvel établissement. Les héritiers de Jean Haudri les attaquèrent par les voies juridiques, comme ayant détourné les biens de la fondation du véritable objet auquel ils avoient été destinés par le fondateur. Les administrateurs des hôpitaux revendiquèrent aussi, de leur côté, les revenus de l’ancienne maison des Haudriettes, comme faisant partie du bien des pauvres. Nonobstant toutes ces réclamations et oppositions, le conseil d’état persista dans ses arrêts précédemment rendus, confirma les changements faits par le cardinal de La Rochefoucauld, et ordonna l’enregistrement, au grand conseil, de la bulle, des lettres-patentes et des statuts faits pour la réforme des Haudriettes.
Jusqu’en 1670, les religieuses de l’Assomption n’eurent dans leur maison qu’une très-petite chapelle. Leur communauté étant devenue plus nombreuse, elles firent bâtir l’église et le dôme qui existent aujourd’hui, sur les dessins d’Errard, peintre du roi et premier directeur de l’académie de France à Rome. Les travaux, commencés en 1670, furent achevés six ans après; et le 14 août 1676, l’église fut bénite par M. Poncet, archevêque de Bourges.
Ce monument a la forme d’une tour élevée, surmontée d’une calotte sphérique de soixante-deux pieds de diamètre. Elle est ornée de caissons et de peintures à fresque, par Charles de La Fosse, représentant l’Assomption de la Vierge.
On peut justement reprocher à ce petit édifice d’être beaucoup trop élevé pour son diamètre, ce qui donne à son intérieur l’apparence d’un puits profond plutôt que la grâce d’une coupole bien proportionnée. Cette élévation intérieure, qui sans doute n’eût pas été trop forte si la coupole eût été soutenue sur des arcades et pendentifs au milieu d’une nef, d’un choeur et des bras d’une croix grecque ou latine, devient excessive lorsqu’elle se trouve bornée de toutes parts par un mur circulaire; et le spectateur, ne pouvant avoir une reculée suffisante, ne parvient à considérer la voûte qu’avec une très-grande gêne. Cette tour, qui monte également de fond par dehors, sans presque aucun empatement, n’a point l’effet pyramidal ni l’élégance qu’elle eût acquise par des retraites bien ménagées.
Le seul portail, placé dans la cour de ce monastère et décoré de colonnes corinthiennes couronnées d’un fronton, dans une forme approchant de celle du portique du Panthéon, est assez agréable, si on le considère à part; mais il est beaucoup trop petit pour l’ensemble général, et se trouve écrasé par le dôme[563].
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DE L'ASSOMPTION.
TABLEAUX.
Sur le maître-autel, une Nativité, par _Houasse_.
Vis-à-vis la porte d'entrée, un Christ, par _Noël Coypel_.
Au-dessus de la porte, la Conception de la Vierge, par _Antoine Coypel_.
Dans une des chapelles derrière le choeur, un saint Pierre délivré de prison, par _La Fosse_.
_Entre les vitraux qui éclairent le dôme._
La Présentation de la Vierge au temple, par _Bon Boulogne_.
Le Mariage de la Vierge, par le même.
L'Annonciation, par _Stella_.
La Visitation et la Purification, par _Antoine Coypel_.
Une fuite en Égypte, par _François Lemoine_.
Sur le plafond du choeur des religieuses, la Trinité, par _La Fosse_.
LES FILLES DE LA CONCEPTION.
Les filles de la Conception étoient des religieuses qui suivoient la règle du tiers-ordre de Saint-François, et occupoient un couvent situé dans la rue Saint-Honoré, vis-à-vis celui de l’Assomption. Les historiens de Paris ne nous apprennent presque rien touchant ce monastère, qui fut fondé, en 1635, par les soins de madame Anne Petau, veuve de René Regnault de Traversé, conseiller au parlement de Paris. Cette dame, ayant conçu le pieux dessein de procurer à la capitale une communauté de l’observance du tiers-ordre de Saint-François, parvint à engager treize religieuses d’un couvent de Toulouse à se rendre à Paris dans une maison qu’elle leur avoit destinée. Elles y arrivèrent au mois de septembre 1635, et leur fondatrice pourvut à leurs besoins essentiels en donnant, à cet effet, une somme de 45,000 liv. devant produire 3,000 livres de rente. Ces actes n’avoient été faits que d’après le consentement et l’autorisation de l’archevêque de Paris; et, dès le mois de février de cette même année, ces religieuses avoient obtenu, avec les lettres-patentes qui permettoient leur établissement, une bulle d’Urbain VIII qui le confirmoit. Elles éprouvèrent cependant quelques obstacles de la part des religieuses de Sainte-Élisabeth, qui étoient du même ordre, quoique quelques-uns de leurs statuts fussent différents[564]. Mais les difficultés furent presque aussitôt terminées, au moyen d’une transaction consentie, le 25 juillet, par les supérieures de deux communautés; en conséquence, les lettres-patentes portant l’établissement à Paris des filles de la Conception furent enregistrées au parlement le 4 août de la même année 1635[565].
[Note 564: Hist. de Par., t. II, p. 1254.]
[Note 565: Les religieuses de Sainte-Élisabeth étoient dirigées par des religieux de leur congrégation, et celles de la Conception faisoient profession d'être soumises aux supérieurs ecclésiastiques ordinaires.]
Il paroît qu’à cette époque les couvents et autres établissements religieux étoient dans une certaine dépendance de la paroisse sur laquelle ils étoient établis; car on lit dans Sauval qu’en 1635 il fut fait une convention entre les religieuses de la Conception et le curé de Saint-Roch, portant qu’elles célébreront les fêtes de la paroisse, et présenteront à l’offrande, le jour de la fête des Cinq-Plaies, un cierge d’une livre et un écu d’or.
Ce couvent ne fut jamais dans un état bien florissant, les dépenses que ces religieuses avoient été obligées de faire successivement étant beaucoup trop fortes pour leur modique revenu, que diminuoit encore l’augmentation progressive des choses nécessaires à la vie. Toutefois elles se soutinrent pendant plus d’un siècle, par une économie sévère et les libéralités de quelques personnes charitables. Mais, en 1713, leur pauvreté étoit telle, qu’elles eussent été forcées d’abandonner leur couvent, si M. d’Argenson, pénétré de la triste situation de ces saintes filles, n’en eût fait à Louis XIV un tableau dont ce prince fut touché. Par un arrêt du 29 mars 1713, il leur fut accordé une loterie d’un million quatre-vingt mille livres de capital, dont le bénéfice calculé à 15 pour 100 produisit une somme suffisante pour rétablir les affaires de cette communauté.
Ce couvent n’avoit rien dans ses bâtiments qui fût digne d’être remarqué. Son église, médiocrement décorée, ne possédoit que deux tableaux, par Boulogne l’aîné et Louis Boulogne. L’un représentoit la Conception de la Vierge, l’autre sainte Geneviève recevant la médaille des mains de saint Germain[566].
[Note 566: Les bâtiments de cette communauté ont été changés en maisons particulières.]
LA PLACE LOUIS XV
ET LE GARDE-MEUBLE.
À peu de distance du couvent des filles de la Conception se termine la rue Saint-Honoré et commence celle du faubourg du même nom. Ces deux rues sont séparées l’une de l’autre, à droite par l’ancien boulevart qui commence à cet endroit, à gauche par la rue Royale, laquelle sert d’entrée à la place Louis XV. En arrivant sur cette place, on se retrouve vis-à-vis du jardin des Tuileries, du côté du pont Tournant. Ce jardin est alors situé à l’orient du spectateur; il a devant lui le beau pont Louis XVI; à l’occident, son oeil se repose sur les masses imposantes de verdure que forment le Cours-la-Reine et les Champs-Élysées, d’où ses regards peuvent s’étendre par la grande allée jusqu’à la barrière de l’Étoile; enfin, s’il se retourne au nord, cette partie lui offre la riche décoration des deux colonnades du Garde-Meuble et de l’édifice correspondant, et dans le fond du tableau, par-delà la rue Royale, la nouvelle église de la Magdeleine, non encore achevée.
La place dont nous parlons étoit, dans l’origine, une esplanade entourée d’un fossé, esplanade qui séparoit le jardin des Tuileries du Cours-la-Reine, et dont une partie servoit de magasin aux marbres du roi. La vaste étendue de ce terrain le fit juger propre à recevoir la statue équestre que, dès l’an 1748, la ville avoit décidé de faire élever à Louis XV. Le roi en ayant agréé le projet, des lettres-patentes furent expédiées à ce sujet le 21 juin 1757. Cependant, dès le 22 avril 1754, la première pierre en avoit été posée avec une grande solennité.
Cette place, qui a cent vingt-cinq toises de long sur quatre-vingt-sept de large entre les constructions intérieures, forme une enceinte octogone, entourée de fossés de onze à douze toises de largeur sur quatorze pieds de profondeur. Ces fossés communiquent entre eux par des ponts de pierre avec des archivoltes, et sont bordés par des balustrades, le long desquelles règne un trottoir élevé de quelques degrés au-dessus du sol, et qui se prolonge dans tout le contour de la place.
Composée d’abord de quatre grandes pièces de gazon maintenant en friche, la place Louis XV est divisée en quatre parties par le chemin qui conduit du boulevart au pont Louis XVI, et des Tuileries aux Champs-Élysées. Les quatre trottoirs qui remplissent l’espace intermédiaire sont terminés par de petits pavillons qui ont pour amortissement des socles décorés de guirlandes, et destinés à porter des figures qui n’ont point été exécutées.
Telle est cette place, qui, découverte entièrement de trois côtés, présente, dans la seule partie du nord, une ligne de bâtiments qui la termine. Ce caractère, si différent de celui de toutes les autres places de Paris, ne lui a point été donné sans raison: ceux qui en conçurent le plan voulurent que, dans la position unique où elle est située, la place Louis XV, environnée, dans tous ses aspects, d’objets ou imposants ou agréables, de monuments existants ou projetés, fût plutôt un centre de tous ces points de vue si variés qu’un ensemble de constructions conçues sur un plan symétrique. Les divers travaux qui, depuis son origine, ont été exécutés dans les espaces environnants, ceux qui se préparent ou s’exécutent encore aujourd’hui, ont justifié et justifient de plus en plus cette conception nouvelle, qui fut extrêmement critiquée dans le principe, et que critiquent encore tous ceux qui veulent que les règles l’emportent toujours sur les convenances, principe dont l’extrême rigueur peut avoir de grands inconvénients et jeter même dans les fautes les plus graves.
La statue en bronze de Louis XV étoit placée au milieu de l’intersection des quatre chemins qui traversent cette place, en face de la grande allée des Tuileries et de la grande route de Neuilly. Le monarque y étoit représenté à cheval, en costume romain, et couronné de lauriers. Cette figure, qui n’étoit pas sans élégance, mais qui manquoit de style, et surtout de ce caractère héroïque qu’on exige dans les monuments de ce genre, avoit été modelée par Edme Bouchardon, sculpteur du roi, et fondue d’un seul jet, en 1760. Cet artiste, étant mort deux ans après, n’eut pas la satisfaction de voir à sa place un ouvrage qu’il regardoit comme son chef-d’oeuvre[567] et comme le gage de son immortalité. La statue ne fut élevée qu’en 1763. Aux quatre angles du piédestal étoient placées quatre figures colossales exécutées par Pigalle[568], et représentant des Vertus caractérisées par leurs attributs: des guirlandes de laurier, des cornes d’abondance, etc., ornoient la corniche du piédestal dont la hauteur étoit de vingt-deux pieds. Des tables de marbre chargées d’inscriptions[569], des bas-reliefs en bronze[570] en couvroient les quatre surfaces, et sur le socle étoient posés deux grands trophées, offrant un mélange de boucliers, de casques, d’épées et de piques antiques, également jetés en bronze.
[Note 567: Il y avoit travaillé pendant douze années consécutives.]
[Note 568: C'étoit _Bouchardon_ lui-même qui avoit demandé cet artiste pour son successeur. Ces quatre figures, d'un style maniéré et mesquin, représentoient _la Force_, _la Paix_, _la Prudence_ et _la Justice_.]
[Note 569: _Voyez_ pl. 68. Les inscriptions étoient placées sur les deux faces qui regardoient les Tuileries et les Champs-Élysées. La première étoit ainsi conçue:
_Ludovico XV. Optimo principi, quod ad Scaldim, Mosam, Rhenum victor, pacem armis, pace et suorum et Europæ felicitatem quæsivit._
On lisoit sur la seconde:
_Hoc pietatis publicæ monumentum Præfectus et ædiles decreverunt, anno M.DCC.XLVIII, posuerunt anno M.DCC.LXIII._]
[Note 570: Ces bas-reliefs, de sept pieds et demi de long sur cinq de haut, offroient, du côté de la rivière, le roi dans un quadrige, couronné par la Victoire et conduit par la Renommée; de l'autre, le même prince assis sur un trophée, et donnant la paix à ses peuples.]
Une magnifique balustrade de marbre blanc entouroit ce monument[571].
[Note 571: Il a été renversé le 10 août 1792. C'est devant le piédestal mutilé de cette statue que fut consommé l'assassinat juridique de Louis XVI, le 21 janvier 1793, et que coula, sur un échafaud permanent, le sang le plus pur de la France.]
Les deux bâtiments qui terminent cette place du côté du boulevart présentent deux façades de quarante-huit toises de longueur chacune, sur soixante-quinze pieds de hauteur, placées à seize toises de distance de la balustrade des fossés, et séparées l’une de l’autre par la rue Royale dont nous venons de parler. Des avant-corps couronnés de frontons en forment les extrémités, et, dans l’espace qui sépare ces constructions, une suite d’arcades décorées de bossages et formant galeries, sert de soubassement à un péristyle de colonnes isolées d’ordre corinthien; au-dessus règne une balustrade dans toute la longueur de chaque édifice.
Ces deux monuments ont été exécutés sur les dessins de M. Gabriel; et, comme nous l’avons dit, leur objet principal fut de terminer de ce côté la place par une architecture pittoresque et somptueuse. On voit évidemment, dans la disposition des colonnades qui en occupent la partie supérieure, que l’architecte a eu l’intention de rivaliser avec celles que Perrault a élevées sur la façade du Louvre; mais, de l’aveu de tous les connoisseurs, la palme est encore restée au dernier. En voulant éviter ce qu’on a quelquefois appelé un défaut dans l’ouvrage de Perrault, c’est-à-dire l’accouplement des colonnes, l’artiste moderne, par l’infériorité de son travail, a donné une preuve nouvelle qu’il existe dans l’architecture un beau relatif indépendant de tous les principes, d’où il peut résulter des effets supérieurs à la marche régulière qu’ils ont consacrée, et dont la régularité n’est quelquefois que l’absence des défauts. M. Gabriel auroit peut-être réussi à faire condamner Perrault, s’il eût donné à ses ordonnances plus de gravité, moins de maigreur aux colonnes, moins de largeur aux entre-colonnements, plus de caractère aux profils et aux objets de décoration, et s’il eût fait choix d’un plus heureux soubassement. Au reste cette architecture a de l’éclat, de la magnificence, et présente un point de vue riche et élégant[572].
[Note 572: _Voyez_ pl. 60. Le bâtiment de la gauche étoit et est encore occupé par des particuliers; celui de la droite servoit autrefois de garde-meuble de la couronne. On y voyoit les grands meubles, comme lits, dais, etc., servant au sacre de nos rois; les diamants de la couronne, la chapelle d'or du cardinal de Richelieu, la nef d'or qui servoit dans les grandes cérémonies, des tapisseries magnifiques des Gobelins et de la Savonnerie; une quantité innombrable de vases de jaspe, agate, cristal de roche, etc.; des armures anciennes et étrangères, etc., etc.]
COURS-LA-REINE,
ET CHAMPS-ÉLYSÉES.
Nous allons achever de décrire successivement les différents aspects ou monuments que l’oeil embrasse du milieu de la place immense qu’ils environnent; et, pour suivre une sorte d’ordre qui nous ramène dans l’itinéraire du quartier, nous parlerons d’abord des Champs-Élysées et du Cours-la-Reine, qui se présentent en face du jardin des Tuileries.
Le vaste emplacement où se trouvent aujourd’hui ces belles promenades étoit anciennement couvert de petites maisons irrégulières et isolées, accompagnées de jardins, de prés et de terres labourables. En l’année 1616, la reine mère, Marie de Médicis, ayant acheté une partie de ce terrain, y fit planter trois allées formées par quatre rangs d’arbres, et fermées aux deux extrémités par des grilles de fer. Cette promenade étoit réservée uniquement pour cette princesse et pour sa cour, lorsqu’elle vouloit prendre l’air en carrosse; et ce fut cette destination particulière qui lui fit donner le nom de Cours-la-Reine. Ce cours régnoit comme aujourd’hui le long de la rivière, dont il étoit séparé par la chaussée de la grande route de Versailles. De l’autre côté, des fossés le séparoient d’une plaine dans laquelle on passoit sur un petit pont de pierre. En 1670, cette plaine, qui s’étendoit jusqu’au Roule, fut plantée d’arbres formant plusieurs allées, au milieu desquelles on ménagea des tapis de gazon; et cette nouvelle promenade prit dès lors le nom de Champs-Élysées. L’allée du milieu, plus spacieuse que les autres, aboutissoit, dès ce temps-là, d’un côté à l’esplanade où est actuellement la place Louis XV, et de l’autre à l’endroit qu’on appelle aujourd’hui l'Étoile, par-delà la barrière. Les arbres du Cours-la-Reine, qui avoient été plantés en 1616, furent arrachés en 1723, par l’ordre du duc d’Antin, alors surintendant général des bâtiments, qui en fit replanter d’autres dans l’arrangement où ils sont encore aujourd’hui. En 1764, M. de Marigny, autre surintendant des bâtiments, fit aussi replanter les Champs-Élysées. Les allées, tracées et distribuées alors suivant un nouveau plan et dans une nouvelle symétrie, en ont fait une des promenades les plus agréables de Paris, et l’entrée la plus magnifique de cette belle capitale[573].
[Note 573: _Voy._ pl. 61.]
PONT LOUIS XVI.
Dès 1722, la ville de Paris avoit été autorisée par lettres-patentes à faire un emprunt pour l’établissement d’un pont vis-à-vis la place Louis XV. La grande quantité d’hôtels et de maisons qui s’élevoient de tous côtés dans le faubourg Saint-Germain, faisoit sentir davantage de jour en jour la nécessité de cette communication nouvelle entre les deux rives, qu’il n’étoit alors possible de traverser qu’en allant chercher le pont Royal, ou en se servant du moyen lent et incommode d’un bac établi vis-à-vis les Invalides. Ce ne fut cependant qu’en 1786 que, par un édit du roi qui permit un emprunt de trente millions destiné aux embellissements de Paris, il fut affecté 1,200,000 livres pour les frais des premières constructions de ce monument: commencé en 1787, il ne fut achevé qu’en 1790.
Ce pont, le plus estimé de tous ceux qui ornoient alors Paris, est composé de cinq arches qui diminuent graduellement de largeur. L’arche du milieu a quatre-vingt-seize pieds d’ouverture; les deux qui lui sont collatérales, quatre-vingt-sept pieds, et celles qui touchent les culées soixante-dix-huit. Ces arches offrent dans leur courbure surbaissée une portion de cercle dont le centre seroit fort au-dessous du niveau de l’eau, de manière que la ligne totale du pont ne s’écarte de la ligne droite que par une courbe presque insensible et de la plus grande élégance[574].
[Note 574: _Voyez_ p. 66.]
L’architecte de ce beau monument, M. Perronnet, en imaginant cette forme hardie, fit une innovation heureuse, et exécuta ce qui jusqu’alors avoit semblé impraticable. Des arcs ainsi surbaissés ne sembloient pas devoir offrir une résistance suffisante, et eussent été effectivement trop foibles, si l’habile ingénieur n’eût trouvé la solution du problème dans la force prodigieuse qu’il donna aux culées, laquelle est incomparablement plus grande que celle qu’on juge nécessaire aux culées des ponts en plein cintre. Il avoit déjà fait l’expérience de cette belle et audacieuse construction dans le magnifique pont de Neuilly[575].
[Note 575: Ce pont, commencé en 1768, fut achevé en 1772. Il est composé de cinq arches, également en voûtes surbaissées, de 120 pieds d'ouverture et de trente pieds de hauteur sous la clef, il a environ 750 pieds de long. La largeur des piles est de 13 pieds.]
Les piles, qui s’élèvent en ligne droite, n’ont que neuf pieds d’épaisseur, et présentent à l’avant-bec et à l’arrière-bec des colonnes engagées qui soutiennent une corniche de cinq pieds et demi de hauteur. Les parapets, formés en balustrades, ajoutent encore à la grâce et à la richesse de ce monument.
ÉGLISE DE LA MAGDELEINE.
Il faut revenir maintenant à cette église paroissiale, dont le nouveau bâtiment forme le dernier point de perspective de la place Louis XV.
Elle étoit primitivement, comme plusieurs autres, un démembrement de la paroisse de Saint-Germain-l’Auxerrois, laquelle comprenoit alors dans sa circonscription tout le territoire situé depuis le chemin de Saint-Denis, hors de la ville, jusqu’aux environs du bourg de Saint-Cloud. La plupart des historiens de Paris, sur la foi du commissaire Delamare, qu’ils ont successivement copié, ont avancé que l’église de la Magdeleine, devenue paroisse en 1639, n’étoit avant cette époque qu’une chapelle fondée par Charles VIII en 1487; mais l’abbé Lebeuf démontre, par des titres authentiques, que l’origine de cette église est d’une antiquité beaucoup plus reculée; et Jaillot, qui a vérifié et développé les preuves sur lesquelles ce savant appuie son opinion, nous semble avoir éclairci cette question avec toute l’exactitude et la sagacité qui le caractérisent.--«On sera convaincu, dit-il, par plusieurs raisons, qu’il existoit une église à la Ville-l’Évêque bien antérieurement à l’année 1487: 1º si l’on fait attention que de temps immémorial la Ville-l’Évêque étoit un bourg, que les évêques de Paris y avoient un séjour ou maison de plaisance, des granges, un port, des dîmes, etc., on ne peut guère douter qu’il n’y eût une église ou chapelle pour le secours des habitants, quoique leur nombre ne fût pas considérable; 2º la nouvelle clôture de la ville sous Philippe-Auguste mettoit dans la nécessité d’avoir une paroisse dans le faubourg; 3º ces conjectures dégénèrent en preuves à la vue des titres, qui font mention d’un prêtre ou curé de la Ville-l’Évêque. Indépendamment du pouillé[576] du treizième siècle et des suivants, et d’un titre de 1238[577], dans lequel est nommé le prêtre de Villa Episcopi, on trouve que le mercredi avant la Pentecôte 1284, le chapitre de Saint-Germain avoit nommé Étienne de Saint-Germain vicaire perpétuel de l’église de la Ville-l’Évêque[578]: on peut y ajouter la table des cures du diocèse, dans laquelle celle de la Ville-l’Évêque est indiquée; et le contrat du 13 mai 1386, par lequel M. Le Coq, avocat-général, donne à cette église 30 livres, à la charge par le curé de célébrer tous les jeudis une messe du Saint-Sacrement; enfin une sentence de l’official de Paris, du 16 mars 1407, en faveur du chapitre de Saint-Germain, dans laquelle est énoncé son droit, comme curé primitif, sur les églises de Sainte-Opportune, de Saint-Honoré et de la Ville-l’Évêque, dont il jouit de temps immémorial, à tali et tanto tempore cujus initii hominum memoria non existit[579].»
[Note 576: On appelle ainsi le catalogue, registre ou inventaire de tous les bénéfices d'un diocèse.]
[Note 577: Pet. Cart., fol. 417.]
[Note 578: _Gall. Christ._, t. VII, col. 260.]
[Note 579: Hist. de Par., t. III, p. 102.]
Il y a lieu de croire, d’après cela, que la chapelle bâtie par les ordres de Charles VIII en remplaça une autre qui existoit auparavant. Ce prince y ayant établi en même temps la confrérie de Sainte-Marie-Magdeleine[580], l’église aura été, par cette raison, dédiée sous l’invocation de cette sainte; et il ne faut point chercher d’autre origine à ce nom. L’église de la Ville-l’Évêque ne fut effectivement érigée en paroisse avec un curé titulaire qu’en 1639. Le chapitre de Saint-Germain voulut d’abord y mettre opposition et faire valoir ses droits[581] sur cette cure; mais il paroît que ses prétentions furent aussitôt rejetées, et c’est à tort que l’abbé Lebeuf prétend que les chanoines y ont eu juridiction jusqu’à leur réunion au chapitre de la cathédrale.
[Note 580: La confrérie de Sainte-Marie-Magdeleine fut établie le 20 novembre 1491. Le roi Charles VIII s'en déclara le fondateur, et s'y fit recevoir, ainsi que la reine son épouse.]
[Note 581: Les chanoines prétendoient, pour maintenir ce droit de curé primitif, avoir celui de venir officier à l'église de la Ville-l'Évêque, le jour de la fête de la patronne.]
Quelques années après que la chapelle de la Magdeleine eut été érigée en paroisse, elle se trouva trop petite pour le nombre toujours croissant de ses paroissiens. On songea donc à bâtir une église plus spacieuse, et la première pierre en fut posée, le 8 juillet 1659, par Anne-Marie-Louise d’Orléans, connue sous le nom de Mademoiselle. Ce fut cette nouvelle église qui reçut publiquement le nom de Sainte-Magdeleine: car, dans tous les actes antérieurs à cette époque, on ne la trouve désignée que sous le nom d’église de la Ville-l’Évêque[582].
[Note 582: Cette église a été entièrement détruite, et l'emplacement qu'elle occupoit est maintenant un chantier de bois à brûler.]
Peu de temps après, il s’éleva quelques différends entre les curés de Saint-Roch et de la nouvelle paroisse, au sujet des limites respectives de leurs juridictions; mais ces débats de peu d’importance furent terminés par un arrêt du parlement du 26 février 1671, qui ordonna que les clôtures de la ville, telles qu’elles existoient alors, serviroient de bornes aux deux paroisses[583].
[Note 583: Toutefois le curé et les marguilliers de Saint-Roch n'acquiescèrent à ce jugement qu'à condition que ces limites ne pourroient préjudicier à leurs droits, en cas que, dans la suite, la clôture de la ville fût reculée ou avancée.]
Le quartier de la Ville-l’Évêque s’étant considérablement accru dans l’espace d’un siècle qui s’étoit écoulé depuis la construction de l’église de la Madeleine[584], on pensa à en bâtir encore une nouvelle proportionnée au nombre de ses paroissiens. On voulut même qu’elle fût construite avec une certaine magnificence, comme devant concourir à l’ornement de la place Louis XV, en face de laquelle on en avoit choisi l’emplacement, à l’angle du boulevart. M. Constant d’Ivry, architecte de M. le duc d’Orléans, fut choisi pour mettre à exécution ce grand projet. Ses plans et dessins furent acceptés, et l’on posa la première pierre le 13 avril 1764. Cet architecte avoit jeté les fondements de cet édifice; il l’avoit élevé à quinze pieds au-dessus du sol, lorsqu’il mourut en 1777. M. Couture, qui avoit été associé à ses travaux, l’ayant remplacé seul dans la direction de cette entreprise, crut devoir modifier le plan et changer l’élévation de l’édifice: en conséquence une partie de ce qui avoit été bâti fut démoli, et l’entrée fut décorée d’un péristyle corinthien, dont la proportion est belle et l’ordonnance sage[585]. Les colonnes, au nombre de douze, étoient déjà élevées jusqu’aux chapiteaux, lorsque la révolution arriva et fit cesser entièrement ces travaux, qui auparavant avoient été plusieurs fois suspendus. Ils furent repris par ordre de l’usurpateur, et continués sur un plan nouveau qui paroît devoir être achevé sous le règne de nos rois légitimes; et ainsi seront complétés les aspects magnifiques qu’offre cette partie de la capitale que nous venons de décrire[586].
[Note 584: L'ancienne église de la Magdeleine n'a point cessé de servir au culte, jusqu'au commencement de la révolution, pendant laquelle elle a été abattue. Il n'existe aucune gravure de ce petit monument; et celle que nous donnons est copiée d'après un ancien dessin, qui, sans doute, est unique. Nous croyons inutile de faire remarquer combien est précieuse cette suite de monuments détruits qu'offre notre ouvrage, et qui, sans lui, n'auroient laissé, avant peu, que des traditions confuses et bientôt effacées. (_Voyez_ pl. 69.)]
[Note 585: _Voyez_ pl. 62.]
[Note 586: _Voyez_ l'article _Monuments nouveaux_.]
LES BÉNÉDICTINES DE LA VILLE-L’ÉVÊQUE.
Les religieuses de ce couvent, situé près de l’église de la Magdeleine, vivoient, comme leur nom l’indique, sous la règle de Saint-Benoît. Elles avoient été établies dans ce monastère, en 1613, par Catherine d’Orléans-Longueville et Marguerite d’Orléans-d’Estouteville sa soeur. Ces deux princesses ayant conçu le dessein de fonder une communauté de filles, et obtenu l’agrément du roi pour son exécution, destinèrent à cet établissement deux maisons avec jardins, formant un enclos à peu près de treize arpents, qu’elles avoient acquises à la Ville-l’Évêque. Ayant fait disposer l’intérieur de ces édifices d’une manière convenable aux exercices de la vie religieuse, elles s’adressèrent à l’abbesse de Montmartre, et lui demandèrent, pour peupler ce nouveau couvent, des sujets de son monastère. Celle-ci envoya dix religieuses, qui en prirent possession le 2 avril 1613.
Deux ans après, ces saintes filles, encouragées par les exemples et les exhortations de leur supérieure Marguerite de Veiny-d’Arbouze[587], formèrent le dessein d’embrasser une règle plus austère que celle qui étoit pratiquée dans l’abbaye de Montmartre. Ayant obtenu le consentement de l’abbesse dont elles dépendoient encore à cette époque, elles commencèrent, le jour de Pâques 1615, à observer les jeûnes, les abstinences et les austérités de la règle de saint Benoît. Cet exemple fut, peu de temps après, imité par les religieuses de l’abbaye de Montmartre, et cette observance a continué d’être suivie dans ces deux monastères jusqu’au moment de leur destruction.
[Note 587: Elle fut depuis abbesse et réformatrice du Val-de-Grâce.]
Ce monastère des Bénédictines de la Ville-l’Évêque avoit d’abord été érigé en prieuré dépendant de l’abbaye de Montmartre, ce qui le fit appeler le petit Montmartre, quoique son véritable nom fût celui de Notre-Dame de Grâce. Quelques contestations s’étant élevées depuis entre ces deux maisons, il parut convenable et même nécessaire de les désunir. En conséquence, le 20 mai 1647, l’abbesse de Montmartre céda tous les droits et prétentions qu’elle avoit, en cette qualité, sur le prieuré de Notre-dame de Grâce; et une somme de 36,000 livres lui fut accordée, en dédommagement des frais qui avoient été faits pour l’établissement, les bâtiments et la manutention de ce prieuré. Par ce concordat, la nouvelle communauté devint tout-à-fait indépendante de l’autre, et fut soumise, quant à sa discipline intérieure, à l’archevêque de Paris. Alors les religieuses de la Ville-l’Évêque se pourvurent au parlement le 7 septembre de la même année 1647, et y firent enregistrer les lettres-patentes accordées en 1612 à leurs fondatrices[588].
[Note 588: Pet. Cart., fol. 109, _verso_, C. 144.]
CURIOSITÉS DE L'ÉGLISE DES BÉNÉDICTINES.
TABLEAUX.
Sur le maître-autel, une Annonciation attribuée à _Lesueur_. Dans le sanctuaire, l'Adoration des mages, et Jésus-Christ dans le désert, par _Boullongne aîné_.--L'Adoration des bergers, par _Pierre_. La Cananéenne, par un peintre inconnu. Deux tableaux de _Champagne_ et deux de _Detroy_, sujets tirés de la vie de N. S.
L’église de ce couvent a été détruite, et sur son emplacement on a pratiqué un passage qui conduit à la rue de l’Arcade.
ÉGLISE PAROISSIALE
DE SAINT-PHILIPPE DU ROULE.
Cette église paroissiale est située dans la rue du Faubourg-du-Roule, à peu de distance de la barrière. Son territoire, qui comprend tout ce faubourg, dépendoit autrefois de la paroisse de Villers-la-Garenne et de celle de Clichy. Jusqu’en 1699, il n’y eut, dans cet endroit, qu’une petite chapelle, servant à l’usage d’un hôpital établi pour les lépreux. L’époque de la fondation et le nom du fondateur de cette léproserie sont également inconnus. Mais comme cet établissement avoit pour objet de procurer une retraite et des secours aux ouvriers monnoyeurs de Paris, on peut conjecturer avec quelque raison qu’il fut fondé par les chefs et directeurs des monnoies; et la permission pour la construction de la chapelle étant du mois d’avril 1217, il y a lieu de croire que la fondation de l’hôpital n’est pas de beaucoup antérieure à cette époque: car la religion s’empressoit toujours de joindre ses consolations spirituelles aux secours que la charité préparoit pour les malades et les infortunés. Nous voyons dans les anciens titres[589] que l’évêque, par un accord fait entre lui et les ouvriers monnoyeurs, avoit la nomination de quatre places dans cet hôpital; droit qu’il se réserva apparemment comme une indemnité des terrains qu’il avoit accordés, ou des acquisitions qu’il avoit amorties sur le Roule, dont le territoire étoit un fief de l’évêché.
[Note 589: Pet. Cartul., fol. 258, C. 375.]
Cet hôpital subsista jusque vers la fin du seizième siècle; mais insensiblement la maladie pour laquelle il avoit été fondé diminuant en France, il arriva qu’on n’y reçut plus personne et que les bâtiments tombèrent en ruine. Enfin, vers l’an 1699, sur la demande des habitants, dont le nombre s’étoit beaucoup augmenté, le territoire du Roule, réuni à celui de la Ville-l’Évêque, fut érigé en faubourg, et la chapelle en paroisse, sous l’invocation de saint Jacques et de saint Philippe[590].
[Note 590: L'érection d'une chapelle en paroisse nous paroît aujourd'hui une chose extrêmement simple et facile dans son exécution, surtout quand les autorités ecclésiastiques et civiles ont donné leur approbation. Il n'en étoit pas de même autrefois, où ce changement pouvoit blesser une infinité d'intérêts qu'il falloit concilier. Nous ne croyons pas nous écarter de notre sujet, en mettant sous les yeux de nos lecteurs la liste des personnes et des corps qui avoient droit de juridiction sur le territoire du Roule, et dont il fallut requérir le consentement pour l'érection de cette paroisse.
Le décret ne fut arrêté qu'après avoir ouï les dames de Saint-Cyr, dames de Villiers-la-Garenne, du Pont de Neuilly et de partie du Roule; les religieux de Saint-Denis, hauts, moyens et bas justiciers de ces lieux, et du fief des Mathurins et de Socoly, la dame de Vaubrun, dame de Clichy, défaillante; les prévôts, lieutenants, ouvriers monnoyeurs de Paris; Jacques Rioul, secrétaire du roi, seigneur de Villiers-la-Garenne; le chapitre de Saint-Honoré, gros décimateur de Villiers, et celui de Saint-Benoît, gros décimateur de Clichy. Les chanoines de Saint-Honoré demandèrent à continuer d'aller en procession à cette église, le 1er mai. L'archevêque retint la collation pure de la cure, et statua qu'on paieroit quarante livres chaque année au curé de Villiers, et cinq livres à la fabrique. François Socoly, écuyer, seigneur de Villiers, se conserva en la nouvelle paroisse le droit d'une part de pain bénit, et d'un bouquet le 1er de mai, jour de la fête patronale. (L'abbé LEBEUF, t. III, p. 94.)]
Cette chapelle étoit petite et d’une construction gothique[591]. Le nombre toujours croissant des paroissiens fit bientôt sentir la nécessité de faire construire une église plus vaste; et, sur la demande des marguilliers, Louis XV ordonna que les travaux en fussent commencés en 1769. Elle ne fut achevée qu’en 1784, et bénite le 30 avril de la même année.
[Note 591: Elle a été détruite: la représentation que nous en donnons provient d'un dessin qui n'avoit jamais été gravé. _Voy._ pl. 69.]
Cette église, bâtie sur les dessins de M. Chalgrin, de l’ancienne académie, est une des plus jolies, parmi toutes celles que l’on a construites à Paris dans le goût moderne, et celle, sans contredit, qui se rapproche le plus du bon style de l’architecture antique.
Le plan en est simple et dans la forme des anciennes basiliques chrétiennes. Sans être habile connoisseur en architecture, il est facile de juger combien cette disposition a d’avantages sur ces piliers massifs que chargent des pilastres ployés en tout sens, dont se composoit auparavant la décoration de nos églises, lorsque l’on a voulu sortir du style gothique, et avant que le système des anciens eût prévalu sur celui de nos modernes architectes.
Le porche de cette église s’annonce par quatre colonnes de l’ordre dorique, surmontées d’un fronton[592]. Deux rangs de colonnes ioniques, d’un diamètre moins fort que celles du portique, se prolongent intérieurement dans toute la longueur de l’édifice, et séparent la nef des bas-côtés par un péristyle de dix-huit pieds de largeur. La nef est large de trente-six pieds; ce qui donne pour largeur totale soixante-seize pieds. La profondeur de cette basilique est de plus du double, depuis les colonnes extérieures jusqu’à celles qui décorent la niche du fond du sanctuaire, au milieu duquel s’élève, sur quelques marches, l’autel principal, isolé à la romaine. Toute cette ordonnance a beaucoup d’élégance et de majesté.
[Note 592: _Voyez_ pl. 63.]
La voûte présente une singularité dont il n’y a eu qu’un seul autre exemple à Paris. Elle est construite en bois, d’après un procédé particulier, découvert dans le seizième siècle par Philibert Delorme[593]. Cette construction, beaucoup moins dispendieuse que les voûtes en pierre et presque aussi solide, se compose de plats-bords de sapin, dont l’assemblage est très-ingénieux parce qu’il est très-simple. Celle-ci est d’une parfaite exécution; décorée de caissons et peinte en couleur de pierre, elle en offre l’apparence au point de tromper l’oeil le plus exercé[594].
[Note 593: Nous en parlerons avec plus de détail à l'article de la Halle aux blés.]
[Note 594: _Voyez_ pl. 64.]
À l’extrémité des péristyles intérieurs qui forment les bas-côtés, sont deux chapelles, dont l’une est dédiée à la Vierge et l’autre à saint Philippe, patron de l’église. On voit par la solidité de leurs masses qu’elles étoient destinées, dans l’origine, à supporter deux tours qui devoient servir de clocher. Les raisons d’économie qui avoient déterminé la fabrique à faire construire la voûte en bois, la portèrent à substituer à ces tours un petit campanille situé au chevet de l’église.
On se plaint avec raison qu’un édifice aussi élégant ne soit pas isolé au milieu des habitations qui l’environnent. Nous ne pouvons nous empêcher de remarquer à cette occasion que Paris est peut-être la ville de l’Europe où les monuments publics sont le plus fréquemment obstrués par des édifices particuliers, qui leur ôtent toute leur majesté, et nuisent même à leur conservation. Avant la révolution, on ne pouvoit excepter de ce défaut général que l’église de Notre-Dame, le dôme des Invalides, la Sorbonne, les Jésuites de la rue Saint-Antoine, et quelques couvents de femmes, tels que le Val-de-Grâce, les Carmélites, etc., etc. Depuis les nouveaux embellissements que l’on a faits à cette capitale et que l’on continue d’y faire, quelques églises ont été dégagées, et nous espérons qu’un monument aussi remarquable que Saint-Philippe du Roule obtiendra quelque jour le même honneur, et se présentera au milieu de deux rues latérales que l’architecte de cette église avoit sans doute fait entrer dans son plan.
CHAPELLE BEAUJON,
DÉDIÉE À SAINT-NICOLAS.
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Beaujon, conseiller d’état, et receveur général des finances, fit bâtir, il y a environ trente ans, ce joli monument, avec le projet d’en faire à la fois une succursale de Saint-Philippe du Roule et le lieu de sa sépulture. Cet homme opulent, et qui faisoit un noble usage de ses richesses, avoit fait choix, pour ériger tous ses bâtiments, d’un architecte plein de talents, nommé Girardin, lequel parut se surpasser lui-même dans cette occasion.
La disposition heureuse de cette chapelle, la parfaite exécution de tous ses détails, la richesse et le bon goût de sa décoration, où rien n’est épargné, tout concourt à placer ce petit monument au nombre des productions les plus agréables de notre architecture[595]. La nef est soutenue par deux rangs de colonnes isolées, formant galeries latérales; des murs ornés de niches au-dessus d’un stylobate leur servent de fond.
[Note 595: _Voyez_ pl. 70.]
La voûte de cette nef, décorée de caissons, reçoit le jour par haut, au moyen d’une lanterne carrée. À son extrémité est une rotonde également ornée d’un péristyle corinthien et qui est éclairée de la même manière. L’autel circulaire est placé au centre. Cette distribution de lumières, qui n’étoit point alors aussi usitée qu’elle l’est devenue depuis, produit un effet séduisant, et fait singulièrement valoir les formes de cette architecture, à laquelle on ne peut reprocher que d’être employée sur une trop petite échelle, et de présenter trop d’objets dans un petit espace. Si le propriétaire et l’artiste eussent vécu quelques années de plus, on assure que leur projet étoit d’exécuter, une seconde fois, ce plan dans les dimensions plus vastes d’une église paroissiale; en effet, on ne peut s’empêcher de penser, en considérant cette composition, et en songeant au talent supérieur, au goût excellent de l’artiste qui l’a conçue, qu’elle étoit destinée à recevoir une seconde exécution; et qu’en l’élevant, à la fois, sur un si noble dessin, et dans d’aussi petites proportions, il ne l’ait pas uniquement regardée comme le modèle d’un plus grand édifice. Si ce projet eût pu être réalisé, on auroit eu alors un monument également admirable par la noblesse, la richesse et l’élégance.
Quoi qu’il en soit, l’église de Saint-Philippe du Roule et cette chapelle de Saint-Nicolas, bâties à peu près à la même époque et dans le même quartier, peuvent être regardées, après l’église Sainte-Geneviève, comme les premiers triomphes remportés publiquement par le bon goût, dans la lutte déjà établie en France entre l’architecture moderne et l’architecture antique. Depuis long-temps l’art avoit franchi, dans sa théorie, les limites où une ancienne routine s’efforçoit de le contenir; on rappeloit sans cesse, dans les compositions académiques, les temples grecs et romains, et l’on rejetoit avec une sorte d’horreur ce système de piliers, d’arcades et de niches carrées qui sembloit auparavant pouvoir seul constituer l’ordonnance des édifices sacrés. Girardin eut le bonheur d’exécuter, des premiers, et dans le même projet, deux pensées puisées dans l’antique: une basilique et un temple rond périptère; il le fit aux applaudissements unanimes de tous les jeunes artistes, dont les portefeuilles étoient remplis d’études puisées à la même source, études qu’ils opposoient sans cesse au style maniéré des architectes du siècle de Louis XIV. La révolution en architecture fut dès lors complète et sans retour.
On ne peut trop regretter qu’elle ne se soit pas opérée un siècle plus tôt; les édifices vastes et nombreux qui s’élevèrent dans ce long intervalle n’auroient pas eu ce caractère mesquin et bizarre qu’on leur a si justement reproché. Les conceptions de cette époque fameuse sont grandes, mais les détails en sont petits et de mauvais goût; et, dans la plus belle des capitales, l’oeil est affligé de ne rencontrer partout que des décorations factices qui contrastent désagréablement avec la majesté et la vaste dimension des monuments. Il en résulte que Paris, si remarquable sous tant de rapports, n’offre souvent qu’un intérêt médiocre sous celui de l’architecture.
HOSPICE BEAUJON.
Cet hospice, situé dans le faubourg du Roule, fut créé, en 1784, par le même M. Beaujon, fondateur de la jolie chapelle dont nous venons de parler. Il eut pour but, en formant cet établissement, de pourvoir à l’éducation des pauvres enfants de ce quartier. En effet, cet hospice, doté par lui de 25,000 liv. de rentes, étoit destiné à recevoir douze garçons et douze filles, orphelins et nés dans le faubourg. Ils y étoient nourris, vêtus, instruits, depuis l’âge de six ans jusqu’à douze, époque à laquelle on leur donnoit 400 livres pour payer l’apprentissage du métier qu’ils avoient choisi.
Cette maison, dont l’architecture offroit une distribution heureuse et surtout très-propre à un édifice de ce genre, étoit gouvernée par des soeurs de la Charité; des frères des Écoles chrétiennes dirigeoient l’éducation des garçons, et des ecclésiastiques étoient chargés du spirituel[596].
[Note 596: Cet hospice porte maintenant le titre d'hôpital, et est administré par le gouvernement.]
SAINT-PIERRE DE CHAILLOT.
En traversant la rue Neuve de Berri, située à peu de distance de la chapelle Saint-Nicolas, on se trouve en face des Tuileries, au milieu de la grande allée des Champs-Élysées, et de là on découvre à droite le village de Chaillot.
Ce village fut pendant long-temps hors de la ville, qui, par ses accroissements successifs, s’en rapprochoit de jour en jour davantage. Enfin il arriva en 1659 que leurs extrémités se confondirent; et alors il fut déclaré faubourg de Paris, sous le nom de faubourg de la Conférence. Depuis cette époque, ce village fait partie de la capitale, et à ce titre son histoire doit trouver place dans cet ouvrage.
Il n’y avoit anciennement sur la côte qui commence à Chaillot, et qui règne jusqu’au-delà du bois de Boulogne, qu’un seul village, qui, au septième siècle, s’appeloit en latin Nimio, dont on fit en françois Nijon. Nous en trouvons la preuve dans le testament de saint Bertram, évêque du Mans, qui mourut en 623, testament par lequel il lègue à l’église de Paris ce village de Nimio dont il étoit devenu propriétaire, tant par acquisition que par donation de Clotaire II. Il est vraisemblable que, dans la suite des temps, les habitants du village de Nijon se répandirent sur les deux côtés de la colline. Les uns, se dirigeant vers l’occident, y formèrent peu à peu un nouveau village, qui prit le nom d'Auteuil, lequel étoit celui du canton; les autres s’établirent un peu plus près de Paris sur la partie orientale de la côte, dans un endroit où l’on venoit d’abattre une forêt nommée de Rouvret, dont le bois de Boulogne actuel faisoit partie: ce second village prit le nom de Chal[597], et par la suite celui de Chaillot.
[Note 597: _Auteuil_ signifioit, dans l'ancien langage, un lieu couvert de prés et de marais; et le mot _chal_, _chail_, _cal_, est traduit, dans des titres du quatorzième siècle, par _destructio arborum_. L'abbé Lebeuf pense que c'est de là que vient notre mot _échalas_.]
Ces deux villages, formés des débris de celui de Nijon, qui perdit ainsi son territoire et même son nom[598], s’étant peuplés considérablement, furent, quelques siècles après, érigés en paroisse. Il y a lieu de croire que cette érection eut lieu vers la fin du onzième siècle, car il n’est nulle part fait mention de l’église de Chaillot avant cette époque. Le premier titre qui en parle est une bulle du pape Urbain II, de l’an 1097, dans laquelle cette église est désignée sous le nom de Ecclesia de Calloio, et le lieu sous celui de Caloilum. Dans les titres où il n’est pas latinisé, il se trouve écrit Challoel. Dans les quatorzième et quinzième siècles, on écrivit Chailluyau, Chailleau, Chaleau et Chailliau.
[Note 598: Ce nom même seroit probablement tombé tout-à-fait dans l'oubli, s'il n'y avoit eu dans ce lieu une maison de plaisance appartenant à nos rois. Les ducs de Bretagne y possédoient aussi au quatorzième siècle un domaine, dit pour cette raison le _manoir de Nigeon_, ou l'hôtel de Bretagne. Gui de Bretagne, comte de Penthièvre, y mourut en 1321. Marie de Bretagne, fille de Charles de Châtillon, jouissoit de cette maison en 1360 et la porta en mariage à Louis, duc d'Anjou, frère du roi Charles V. Cet hôtel, ou châtelet, qui appartenoit encore en 1427 au duc de Bretagne, composa une partie des biens situés à Chaillot, que le roi d'Angleterre donna, le 28 avril de la même année, au comte de Salisbury, avec un autre hôtel et des terres qui appartenoient au nommé _Jean Tarenne_. Ce don n'étoit que pour sa vie; ainsi le comte Salisbury étant mort le 3 novembre 1428, le duc de Bretagne rentra dans la possession de ce domaine, et en jouit jusqu'à son décès. (_L'abbé Lebeuf_, t. III, p. 54.--_Sauval_, t. II, _Ibid._, t. III.)]
Chaillot étoit un des villages qui faisoient partie du domaine du roi; et avant l’affranchissement des serfs, c’est-à-dire au douzième siècle, il y régnoit une coutume nommée Béfert, qui mérite d’être connue. Elle consistoit en ce que, contre l’usage ordinaire, la femme et les enfants suivoient le sort du mari quant à la servitude. Ainsi, en vertu de cette coutume, une femme de Chaillot, serve du roi par sa naissance, épousant un homme serf de Sainte-Geneviève à Auteuil, devenoit serve de l’abbaye de Sainte-Geneviève, aussi bien que tous les enfants qu’elle mettoit au monde; et réciproquement, si c’étoit une femme d’Auteuil qui épousât un homme serf de Chaillot, la femme et les enfants devenoient esclaves du roi[599].
[Note 599: Les chanoines de Sainte-Geneviève et les habitants des deux villages se trouvant très-bien de cette coutume, le roi Louis-le-Gros accorda, en 1124, qu'elle seroit conservée à perpétuité dans la terre de Chaillot.
Il paroît que l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés possédoit aussi très-anciennement quelques fiefs dans ce village; car Dubreul parle d'une redevance à laquelle les habitants de Chaillot étoient assujettis à l'égard de cette abbaye; redevance qui, par sa nature, semble avoir pris naissance dans un siècle assez reculé. «Les habitants de Chaillot doivent, dit-il, chaque année, pour hommage à l'abbé de Saint-Germain-des-Prés, ou en son absence, à son receveur, deux grands bouquets à mettre sur le dressoir, et demi-douzaine de petits, avec un fromage gras fait du lait de leurs vaches qui viennent paître à l'île _de la Maquerelle_, au-deçà de la Seine, et un denier parisis pour chaque vache.»]
L’église de ce village étoit, dès l’an 1097, dans la dépendance du prieuré de Saint-Martin-des-Champs, comme on le voit dans la bulle d’Urbain II, dont nous avons parlé; et cette dépendance fut confirmée par les papes ses successeurs. Les lettres de Thibaud, évêque de Paris vers l’an 1150, assurent à ces religieux decimam de Chailloio et altare. Le pouillé parisien du treizième siècle, à l’article de l’église de Chaillot, la désigne sous le nom de Chailoel, à la nomination du prieur de Saint-Martin, ce qui est suivi dans les pouillés postérieurs; elle est aussi marquée dans l’archiprêtré de Paris, appelé depuis l’archiprêtré de la Magdeleine.
L’église paroissiale est sous le titre de Saint-Pierre: c’est un bâtiment moderne, à l’exception du sanctuaire terminé en demi-cercle sur la pente de la montagne, lequel peut avoir été construit il y a cent cinquante ans. Il est supporté de ce côté par une tour solidement bâtie. Cette église a deux ailes de chaque côté, dont la construction a cela de particulier, qu’elles ne se rejoignent pas derrière le grand autel.
TABLEAUX ET SÉPULTURES.
Sur le grand autel, saint Pierre délivré de prison.
Dans le choeur la sépulture d'_Amaury-Henri Goyon de Matignon_, comte de _Beaufort_, décédé le 8 août 1701.
Le village de Chaillot est remarquable par sa situation pittoresque sur une colline qui domine la rivière, et par les jolies habitations dont il est couvert. Il s’étend jusqu’à la barrière dite des Bons Hommes, et offre dans cet espace plusieurs fondations et monuments publics qui sont les derniers dont il nous reste à parler pour terminer la description de cet immense quartier.
ABBAYE DE SAINTE-PERRINE.
Cette abbaye, située dans la partie la plus élevée de Chaillot, étoit occupée par des chanoinesses de l’ordre de Saint-Augustin. Établies d’abord à Nanterre en 1638, par Claudine Beurrier, soeur de Paul Beurrier, chanoine régulier et curé de Nanterre, elles furent transférées, dès 1659, à Chaillot, quoique les lettres-patentes pour l’autorisation de leur établissement ne soient que du mois de juillet 1671, et qu’elles n’aient été enregistrées au parlement que le 3 août
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