TABLEAU HISTORIQUE ET PITTORESQUE DE PARIS DEPUIS LES GAULOIS JUSQU'À NOS JOURS (VOLUME 2/8)

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Cette tour étoit le lieu où tous les grands vassaux étoient tenus de venir rendre hommage. C’étoit, dit Saint-Foix, une prison toute préparée pour eux, s’ils y manquoient: elle fut en effet, tant qu’elle exista, le séjour d’un grand nombre d’illustres prisonniers.

Ferrand, comte de Flandre, vaincu par Philippe-Auguste, et pris par ce prince à la bataille de Bouvines en 1214, y fut renfermé, chargé des mêmes chaînes qu’il avoit préparées pour son souverain: il n’en sortit qu’en 1226, pendant la régence de la reine Blanche, qui lui rendit la liberté, sous la promesse qu’il fit de la servir contre ses ennemis.

Saint Louis y fit conduire Enguerrand de Coucy, pour avoir fait pendre injustement trois jeunes gentilshommes flamands, venus à Saint-Nicolas-des-Bois dans le dessein d’apprendre la langue, et qui avoient poursuivi sur ses terres des lapins qu’ils avoient fait lever sur celles de cette abbaye.

En 1299, on y voit amener Guy, comte de Flandre, avec ses enfants, pour avoir pris les armes contre Philippe-le-Bel. Enguerrand de Marigny, ce contrôleur des finances dont nous avons déjà parlé, l’eut aussi pour prison. Louis, comte de Flandre et de Nevers, et Jean, comte de Richemont et de Monfort, y furent renfermés sous les règnes de Charles-le-Bel et de Philippe de Valois, le premier, pour avoir obligé ses sujets à lui rendre hommage, ce qui étoit contraire à un traité fait en 1310; le second, pour avoir usurpé la Bretagne. Ce roi de Navarre si funeste à la France, Charles II, dit le Mauvais, y fut deux fois prisonnier par ordre du roi Jean: d’abord à cause de l’assassinat de Charles d’Espagne, connétable de France, convaincu ensuite d’avoir excité les Anglais à envahir le royaume. Sous Charles VI, les séditieux qui désoloient Paris y emprisonnèrent Pierre Desessarts et plusieurs autres personnages de distinction. Enfin, en 1474, Louis XI fit renfermer dans cette tour Jean II, duc d’Alençon; et c’est le dernier prisonnier qu’on y ait mis. Nos rois se sont toujours servis depuis de la Bastille, du château de Vincennes, de la tour de Bourges, du château d’Angers, etc.[333]

[Note 333: Quoique cette tour servît de prison, nous
apprenons des registres de la chambre des comptes que
Charles V y demeuroit en 1398, et qu'il fit fermer de fil
d'archal les fenêtres de son appartement, parce qu'il se
trouvoit incommodé des oiseaux et des pigeons qui y
entroient sans cesse. On croit même qu'il n'est pas le seul
de nos rois qui en ait fait sa demeure. Du reste, le peuple,
avide de tous les bruits qui frappent son imagination,
contoit quantité de fables de cette tour; et c'étoit une
tradition, qu'il y existoit des souterrains où l'on se
défaisoit des criminels qu'on ne vouloit pas faire mourir en
public.]

La tour de la Librairie reçut le nom qu’elle portoit, parce qu’elle servit de dépôt à la bibliothèque de Charles V. Cette bibliothèque n’étoit composée que de neuf cents volumes; mais c’étoit beaucoup pour un temps où l’imprimerie n’étoit pas encore découverte, et pour un prince à qui le roi Jean son père n’avoit laissé qu’une vingtaine de volumes au plus. Elle occupoit trois chambres, ou plutôt trois étages de cette tour[334], et étoit ouverte nuit et jour au petit nombre de savants et de lettrés de ce temps-là. «La bibliothèque de Charles V, dit le président Hénault, étoit composée de livres de dévotion, d’astrologie, de médecine, de droit, d’histoire et de romans; peu d’anciens auteurs des bons siècles, pas un seul exemplaire des ouvrages de Cicéron, et l’on n’y trouvoit, des poëtes latins, qu’Ovide, Lucain et Boëce; des traductions en françois de quelques auteurs, comme les Politiques d’Aristote, Tite-Live, Valère-Maxime, la Cité de Dieu, la Bible, etc.»

[Note 334: Selon un catalogue de cette bibliothèque, il y
avoit 269 volumes dans la première chambre, 260 dans la
chambre du milieu, et 380 dans la chambre du troisième
étage.]

Sous le règne de Charles VI, cette bibliothèque fut entièrement dispersée. Les Anglais ayant pénétré jusqu’à Paris à la faveur des dissensions intestines qui troubloient la France, et principalement cette capitale, s’emparèrent, comme le témoignent quelques actes de ce temps-là, de cette précieuse collection. Une partie des livres passa en Angleterre avec les archives, qui étoient aussi conservées dans le Louvre; les ennemis se partagèrent sans doute le reste.

On ne sait autre chose de la tour de l'Artillerie, sinon que les arsenaux du Louvre qui y étoient établis furent transportés auprès du couvent des Célestins le 18 décembre 1572, par ordre du roi Charles


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