Full Text - Section 9
--Ma foi, non! J’aime mieux mes ennuis que leurs plaisirs. Et puis, il n’est pas encore temps d’aller me cacher.»
En effet, huit jours après, il arriva tout radieux au parloir de l’École.
«Brr! fit-il, on n’a pas chaud ici.
--Quinze degrés, mon cher, c’est le règlement.
--Le règlement n’est pas si frileux que moi, et j’ai bien fait de me laisser refuser, d’autant plus que je touche à mon but.
--Tu es sur la voie?
--J’ai trouvé!»
Léonce avait remarqué la gentillesse et l’élégance d’une toute petite femme, si frêle et si mignonne, que ses perfections devaient être admirées au microscope. Il avait valsé avec elle, et il avait failli la perdre plusieurs fois, tant elle était légère et tant on la sentait peu dans la main; il avait causé, et il était resté sous le charme: elle babillait d’une petite voix de fauvette assez mélodieuse pour faire croire à quelqu’une de ces métamorphoses qu’Ovide a racontées dans ses vers. Cet esprit féminin courait d’un sujet à l’autre avec une volubilité charmante. Ses idées semblaient onduler au caprice de l’air, comme les marabouts qui garnissaient le devant de sa robe. Léonce demanda le nom de cette jeune dame qui ressemblait si bien à un oiseau-mouche: il apprit qu’elle n’était ni femme ni veuve, malgré les apparences, et qu’elle s’appelait Mlle de Stock. Le monde lui donnait vingt-cinq ans et une grande fortune. Sur ces renseignements, Léonce se mit à l’aimer.
Chez les peuples civilisés, les naturalistes reconnaissent deux variétés d’amour honnête: l’une est une plante sauvage qui se sème spontanément dans les cœurs, qui se développe sans culture, qui jette ses racines jusqu’au plus profond de notre être, qui résiste au vent et à la pluie, à la grêle et à la gelée, qui repousse si on l’arrache, et qui emprunte à la nature une vigueur et une ténacité invincibles; l’autre est une plante de jardin que nous cultivons nous-mêmes, soit pour ses fleurs, soit pour ses fruits: tantôt c’est une mère qui la sème dans l’âme de sa fille pour la préparer insensiblement à un brillant mariage; tantôt on voit deux familles, désireuses de s’unir par un lien étroit, sarcler et arroser dans le cœur de leurs enfants une petite passion potagère; quelquefois un jeune ambitieux, comme Léonce, s’applique à développer en lui les germes d’un amour qui promet des fruits d’or. Cette variété, plus commune que la première, se cultive en plates-bandes dans les salons de Paris; mais, comme toutes les plantes de jardin, elle est délicate, elle exige des soins, elle résiste rarement au froid, et jamais à la misère.
Léonce se fit montrer le baron de Stock, qui jouait à l’écarté et perdait des sommes avec l’indifférence d’un millionnaire. En ce moment, Mlle de Stock lui parut encore plus jolie. Le baron portait une assez belle brochette de décorations étrangères. Sa fille est adorable! pensa Léonce. Il se fit présenter à la baronne, une noble poupée d’Allemagne, couverte de vieux diamants enfumés. Cette digne femme lui plut au premier coup d’œil. Peut-être l’eût-il trouvée un peu ridicule si elle n’avait pas eu une fille aussi spirituelle. Peut-être aussi aurait-il jugé que Mlle de Stock manquait un peu de distinction, s’il ne lui eût pas connu une mère aussi majestueuse.
Il dansa tout un soir avec la jolie Dorothée, et murmura à son oreille des paroles de galanterie qui ressemblaient fort à des paroles d’amour. Elle répondit avec une coquetterie qui ne ressemblait pas à de la haine. La baronne, après s’être renseignée, invita Léonce à ses mercredis: il y fut assidu. M. de Stock habitait, rue de La Rochefoucauld, un petit hôtel entre cour et jardin dont il était propriétaire. Léonce se connaissait en mobilier, depuis qu’il avait acheté des meubles. Sans être expert, il avait le sentiment de l’élégance. Il pouvait se tromper, comme tout le monde, car il faut être commissaire-priseur pour distinguer un bronze artistique d’un surmoulage à bon marché, pour deviner si un meuble est bourré de crin ou nourri économiquement d’étoupes, et pour reconnaître à première vue si un rideau est en lampas ou en damas de laine et soie. Cependant il n’était pas du bois dont on fait les dupes, et l’intérieur du baron le ravit. Les domestiques, en livrée amarante, avaient de bonnes têtes carrées, et un accent allemand qui écorchait délicieusement l’oreille. On reconnaissait en eux de vieux serviteurs de la famille, peut-être des vassaux nés à l’ombre du château de Stock. Le train de maison représentait une dépense de soixante mille francs par an. Le jour où Léonce fut accueilli par le baron, fêté par la baronne et regardé tendrement par leur fille, il put dire sans présomption: «J’ai trouvé!»
Vers le milieu de janvier, il sut que Dorothée devait quêter pour les pauvres à Notre-Dame de Lorette. Lui qui manquait souvent la messe, il fut d’une ponctualité exemplaire. Il me fit déjeuner au galop et m’entraîna avec lui sur le coup d’une heure. J’ai oublié les détails de sa toilette, mais je me rappelle bien qu’elle éblouissait. Je reconnus Mlle de Stock au portrait qu’il m’en avait fait, quoiqu’il eût oublié de me dire qu’elle était brune comme une Maltaise. Une Allemande brune est un phénomène assez rare pour qu’on en fasse mention. A la fin de la messe, les fidèles défilèrent un à un devant les quêteuses, qui se tenaient à genoux à chaque porte de l’église. Dorothée sollicitait la charité des passants par un coup d’œil interrogatif, d’une grâce toute mondaine. Je mis deux sous dans sa bourse de velours, l’obole du pauvre écolier. Léonce salua la quêteuse comme dans un salon, en donnant un billet de mille francs plié en quatre.
«Combien te reste-t-il? lui demandai-je sous le vestibule.
--Treize mille francs et quelques centimes.
--C’est peu.
--C’est assez. L’aumône que je viens de faire me sera rendue au centuple. Centuplum accipies.»
Je ne répondis rien: je songeais aux pauvres dix francs de Matthieu.
En retournant à la rue de Provence, mon charitable ami me donna quelques notions sur la vie de château dans les seigneuries d’Allemagne. Il me dépeignit ces grands repas arrosés des vins de Tokai et de Johannisberg, ces réunions chamarrées d’uniformes et de rubans, ces salons où l’habit de cour du duc de Richelieu est encore à la mode; et ces chasses miraculeuses, ces grandes battues après lesquelles les lièvres se comptent par milliers, et la venaison se vend dans les boucheries à trente lieues à la ronde.
Il trouva en rentrant une lettre de son frère, fort courte:
«Que pourrais-je te dire? écrivait Matthieu. Notre vie est unie comme un miroir; tous nos jours se ressemblent comme des gouttes de lait dans la même coupe. Les travaux sont arrêtés par l’hiver, et nous passons la journée au coin du feu, entre nous. Tu sais si la cheminée est large; il y a place pour tous; on mettrait même un fauteuil de plus en se serrant un peu, si tu voulais. Papa tisonne avec acharnement. Tu connais sa passion, la seule passion de sa vie. Si on lui prenait ses pincettes, on le rendrait bien malheureux. Maman Debay et maman Bourgade passent la journée à coudre des brassières, à ourler des couches et à broder de petits bonnets. Aimée tricote des bas de cachemire, de vrais bas de poupée. Quand je vois tous ces préparatifs, il me prend des envies de rire et de pleurer. La chère petite créature aura une layette royale. Le conseil de famille a décidé que si c’était un fils, on l’appellerait Léonce: ton nom lui portera bonheur. Pourvu qu’il ne s’avise pas de ressembler à son père! Nous avons mis ton portrait dans notre chambre: tu sais, ce beau portrait que Boulanger a peint avant de partir pour Rome. Je le montre à Aimée, tous les matins et tous les soirs. Le petit Léonce promet d’être aussi remuant que toi. Sa mère se plaint de lui; et, ce qui est plus singulier, maman Debay assure qu’elle ressent le contre-coup de tous ses mouvements. Je t’ai dit qu’Aimée avait eu des maux d’estomac dans les premiers temps de sa grossesse; mais quelques bouteilles d’eau minérale et le bonheur de sentir vivre son enfant l’ont réconfortée; elle engraisse à vue d’œil. Quant à moi je suis toujours le même, à cela près que je ne travaille plus guère. Tu te rappelles le mot de ce paysan à qui l’on demandait quelle était sa profession, et qui répondit: «Ma femme est nourrice.» Je suis logé à la même enseigne, ou peu s’en faut: j’attends mon garçon. Les célèbres thèses n’ont pas fait grands progrès: la guerre du Péloponnèse, de Bello Peloponnesiaco, en est à la mort de Périclès, et «Corneille, auteur comique,» en reste à Clitandre. Tant pis pour la faculté de Rennes! elle attendra. Je veux être père avant d’être docteur. Ah! frère, si tu savais comme tes plaisirs sont fades au prix des nôtres! tu viendrais par la diligence, et tu nous ferais grâce du carrosse dont tu nous as menacés. Toi seul nous manques; tu es notre unique souci. Papa fait sa grande ride lorsqu’on parle de la rue de Provence. Enfin! je le rassure en lui disant que si homme au monde doit réussir, c’est toi.»
--«Ce sont de bonnes gens, dit Léonce en jetant la lettre sur son bureau. Ils auront bientôt de mes nouvelles.»
Quelques jours après le baron lui tomba du ciel à dix heures du matin. Un telle démarche était de bon augure. M. Stock visita l’appartement en amateur, et fit à part soi l’inventaire du mobilier. Tout homme de bon sens se serait cru chez un fils de famille: le baron fut enchanté. C’était un aimable homme que cet Allemand. Tout le monde savait qu’il avait été banquier à Francfort-sur-le-Mein, et cependant il ne parlait jamais de sa fortune. Personne ne contestait sa noblesse, et cependant il ne parlait jamais de ses titres. Ses châteaux, ses terres, ses forêts étaient les choses dont il semblait le moins se soucier. Jamais il n’en dit mot à Léonce, et Léonce reconnut à cette marque qu’il était un vrai riche et un vrai gentilhomme.
De son côté, Léonce était trop délicat pour s’attribuer une fortune mensongère. Il laissait courir l’imagination des gens, et ne disputait pas contre ceux qui lui disaient: «Vous qui êtes riche.» Mais il ne se vantait de rien. Lorsqu’il parlait de sa famille, il disait sans emphase: «Mes parents habitent leurs terres de Bretagne.» En quoi il ne mentait nullement. Je lui fis observer que tout se découvrirait à la fin, et qu’il serait forcé de confesser l’origine de sa noblesse et la modicité de sa fortune. «Laisse-moi faire, répondit-il; le baron est assez riche pour permettre à sa fille un mariage d’amour. Dorothée m’aime, j’en suis sûr; elle me l’a dit. Quand les parents verront que je suis nécessaire au bonheur de leur fille, ils passeront sur bien des choses. Du reste, je ne tromperai personne, et ils sauront tout avant le mariage.»
Il ne courtisait pas publiquement Mlle de Stock, mais il la voyait tous les soirs dans le monde. Leur liaison, pour être un peu contrainte, n’avait que plus de charmes. Les petits obstacles, la surveillance que tous exercent sur tous, le respect des convenances, la nécessité de feindre, ajoutent je ne sais quoi de tendre et de mystérieux à ces amours qui cheminent, de salon en salon, jusqu’à la porte de l’église. La contrainte est un ressort merveilleux qui double les jouissances du cœur comme les forces de l’esprit. Ce qui fait qu’une pensée est plus belle en vers qu’en prose, c’est la contrainte. Léonce et Dorothée s’écrivaient tous les jours, en vers et en prose, et c’était plaisir de les voir échanger leurs billets à l’abri d’un mouchoir ou à l’ombre d’un éventail. La baronne s’amusait de ces petits manéges; elle avait lâché la bride au cœur de sa fille, elle lui permettait d’aimer M. de Baÿ.
Dans les derniers jours de février, Léonce prit son courage à deux mains: il fit sa demande. M. et Mme de Stock, avertis par Dorothée, le reçurent en audience solennelle.
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