Full Text - Section 80
Elle courut à la cheminée, et poursuivit, en se mirant dans une glace: «J’ai quarante-deux ans; dans seize ans, ma petite-fille fera son entrée dans le monde; ses parents ne sortiront jamais d’Arlange: qui est-ce qui la conduira au faubourg, si ce n’est moi? Chère petite! je l’aime déjà. J’aurai cinquante-huit ans, je serai encore jeune; et d’ici là, je ne ferai pas la sottise de me laisser mourir comme certains vieux maladroits. En route pour Arlange!
--Madame, interrompit Julie, on vient de la Reine Artémise avec des étoffes de deuil.
--Renvoyez-moi ces gens-là! Est-ce qu’on se moque de moi? Le baron ne m’était rien, et je ne veux pas étaler des regrets ridicules.
--Mais, madame, c’est madame qui a dit….
--Mademoiselle Julie, quand votre maîtresse vous parle, il ne vous appartient pas de dire mais. Parce que j’ai supporté vos défauts pendant quinze ans, vous avez peut-être cru que j’étais engagée avec vous pour la vie? C’est comme maître Pierre, votre fidèle ami, qui suit vos bons exemples et n’en veut faire qu’à sa tête. Vous me servez passablement mal; et ce qui est beaucoup plus grave, il vous est arrivé à tous deux de manquer grossièrement à Mme la marquise d’Outreville. Ne venez pas encore objecter que c’est moi qui avais dit. Le fait est que ma fille ne peut plus vous voir ni l’un ni l’autre; et comme je retourne à Arlange….
--Je comprends; madame nous punit de lui avoir obéi.»
C’est ainsi que Mme Benoît congédia ses alliés avant la signature de la paix. Deux jours plus tard, son sourire éclairait Arlange. Elle ne parla point du passé; elle s’abstint de toutes récriminations; elle se réconcilia franchement avec sa fille et son gendre: peu s’en fallut qu’elle ne convînt de ses torts.
«Mes enfants, dit-elle, que vous êtes bien ici! Restez-y longtemps, restez-y toujours! Gaston avait bien raison de faire l’éloge de la campagne: c’est là qu’on se porte bien et qu’on élève les belles familles. Donnez-moi beaucoup de petits-enfants; je ne me plaindrai jamais d’en avoir trop. C’est moi qui doterai vos filles: ainsi, ma Lucette, règle-toi là-dessus. Mais comprenez-vous cet engouement qu’ils ont pour Paris? C’est une ville abominable; je n’y ai trouvé que déboires, et je n’y remettrai jamais les pieds que pour conduire mes petits-enfants dans le monde!»
Sept mois plus tard, la marquise accoucha d’un garçon. Il fut le filleul de Mme Jordy; Mme Benoît ne voulut pas être sa marraine.
«J’attends les filles,» dit-elle.
Dans les dix années qui viennent de s’écouler, Lucile a donné sept enfants à son mari, et une si heureuse fécondité ne paraît pas l’avoir fatiguée. Elle a gagné un peu d’embonpoint sans rien perdre de sa grâce: les cerisiers en sont-ils moins beaux parce qu’ils portent tous les ans des cerises? Gaston, fidèle aux deux passions de sa jeunesse, consacre la meilleure partie de son temps à Lucile, et le reste à la science. Son usine prospère aussi bien que son ménage. Il a poussé vigoureusement les progrès de l’industrie métallurgique; il a précipité la baisse des fers: grâce à lui, la tonne des rails est tombée de 360 francs à 285, et il ne désespère pas de l’amener à 200, comme il le promettait jadis à son ami l’ingénieur des salines. C’est, d’ailleurs, un beau forgeron que le marquis d’Outreville, et vous ne lui donneriez pas plus de trente ans: les années ont si peu de prise sur l’homme heureux!
Mais Mme Benoît est une petite vieille femme fondue, amaigrie, ridée, maussade, insupportable aux autres et à elle-même. C’est qu’elle a attendu vainement la petite tête blonde sur laquelle elle fondait ses dernières espérances. Les sept enfants du marquis sont sept garnements joufflus qui se roulent du matin au soir dans la poussière, qui trouent leurs vestes aux coudes et leurs pantalons aux genoux, qui ont des engelures l’hiver, et les mains rouges en toute saison, et qui iront tout seuls au faubourg Saint-Germain, s’ils ont jamais la curiosité de voir le paradis de leur grand’mère.
Gabrielle-Auguste-Éliane mourra comme Moïse sur le mont Nébo, sans avoir mis le pied sur la terre promise.
FIN.
TABLE.
DÉDICACE Page 1
Les Jumeaux de l’hôtel Corneille 3
L’Oncle et le Neveu 73
Terrains à vendre 108
Le Buste 165
Gorgeon 271
La Mère de la Marquise 300
FIN DE LA TABLE.
5458.--PARIS. IMPRIMERIE A. L. GUILLOT 7, rue des Canettes, 7
Looking for comments…
Searching Nostr relays. This may take a moment the first time this article is opened.
Looking for comments…
Searching Nostr relays. This may take a moment the first time this article is opened.