Full Text - Section 79
Tandis que Gaston et Robert gravissaient la colline et passaient en revue un front de bataille hérissé d’échalas, une étrange discussion s’élevait entre les deux amies, auprès de la cuisine des vendangeurs.
«Es-tu folle? disait Mme Jordy; cette soupe doit être détestable.
--Rien qu’une assiettée! disait la marquise.
--Mais tu viens de déjeuner!
--J’ai faim de cette soupe-là.
--Si tu as faim, retournons à la voiture.
--Non, c’est de la soupe qu’il me faut; demandes-en pour moi, ou j’en volerai. J’en meurs d’envie!
--Des larmes! Oh! ceci devient grave. Je croyais que les envies n’étaient permises qu’à moi. Mais, au fait, qui sait? mangez, madame, mangez.»
La mignonne marquise dévora la portion d’un batteur en grange. Mme Jordy s’étonnait qu’on pût avoir un si farouche appétit lorsqu’on ne mangeait pas pour deux. Elle prit son amie à part, lui adressa mille et une questions, et causa longtemps avec elle. La conclusion fut qu’il faudrait demander l’avis du médecin.
«Nous vous dérangeons? demanda Gaston qui revenait sur ses pas.
--Point du tout, répondit Mme Jordy; nous causions chiffons.
--Ah!
--Mon Dieu, oui. Vous savez que nous travaillons à une layette.
--Eh bien?
--Eh bien, il nous vient une inquiétude sérieuse.
--Et laquelle?
--Nous craignons d’être obligées d’en faire deux.»
Gaston sentit ses jambes plier sous lui: c’était pourtant un homme solide. Il proposa de remonter en voiture et de courir chez le médecin. «Quel bonheur! disait Lucile. Si le docteur dit oui, j’écris demain à maman.»
Le même jour, Mme Benoît monta, à dix heures du matin, dans le célèbre carrosse qu’on venait enfin de terminer, mais en changeant les armes. Avant de gravir l’escalier de velours qui servait de marchepied, elle lorgna complaisamment le tortil du baron et l’écusson des Subressac. Contrairement à l’usage, c’était la mariée qui allait chercher son mari. Elle monta d’un pas léger jusqu’au quatrième étage, sonna vivement, et se trouva face à face avec deux serviteurs en larmes: le baron était mort subitement pendant la nuit. La pauvre mariée éprouva la douleur foudroyante de Calypso lorsqu’elle apprit le départ d’Ulysse. Elle voulut voir ce qui restait du baron: elle toucha sa main froide, elle s’assit auprès de son lit, accablée, stupide et sans larmes. En voyant ce désespoir, le vieux valet de chambre, qui savait la liste des amours de son maître, se dit que personne ne l’avait aimé comme Mme Benoît.
Ce fut Mme Benoît qui pourvut aux funérailles du baron. Elle assura l’avenir de ses vieux domestiques en disant: «Il m’appartient de payer ses dettes: ne suis-je pas sa veuve aux yeux de Dieu?» Elle résolut de porter son deuil. Elle suivit le convoi jusqu’au cimetière. Tout le faubourg y était. Lorsqu’elle vit la longue file de voitures qui s’avançaient au pas derrière la sienne, elle fondit en larmes, et s’écria au milieu des sanglots: «Que je suis malheureuse! Tous ces gens-là seraient venus danser chez moi!»
Comme elle rentrait à l’hôtel, écrasée sous le poids de la douleur, on lui remit la lettre suivante:
«Chère maman,
«Voici la sixième lettre que je vous écris sans obtenir deux lignes de réponse; mais, pour cette fois, je suis sûre du succès. Je ne vous répéterai pas que nous vous aimons, que nous regrettons de vous avoir fait de la peine, que vous nous manquez, que nous commençons à allumer du feu le soir, et que votre fauteuil vide nous met les larmes aux yeux: vous avez résisté à toutes ces bonnes raisons-là, et il faut des arguments plus victorieux pour vous décider. Écoutez donc: si vous voulez être bonne et revenir auprès de nous, je vous donnerai pour récompense…. un petit-fils! Je n’essaye pas de vous dépeindre notre joie; il vaut mieux que vous veniez la voir et la partager.
«LUCILE D’OUTREVILLE
«Oui-dà, s’écria Mme Benoît, un petit-fils! Et si c’était une petite-fille!»
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