Full Text - Section 73
--Il faut y songer, ma belle. Si tu n’y songes pas, qui est-ce qui y songera pour toi? Moi, je veux un fils. Écoute un peu le paragraphe que j’ai ajouté à mes prières: «Vierge sainte, si mon cœur vous semble assez pur, bénissez mon amour et obtenez que j’aie le bonheur d’avoir un fils pour lui enseigner la crainte de Dieu, le culte du bien et du beau, et tous les devoirs de l’homme et du chrétien.»
Ce dernier trait acheva la pauvre Lucile. Le torrent de larmes qu’elle retenait depuis longtemps rompit les digues, et son joli visage en fut inondé.
«Tu pleures! cria Céline. Je t’ai fait de la peine?
--Ah! Céline, je suis bien malheureuse! Maman m’a forcée de partir le soir de mon mariage, et je n’ai pas revu mon mari depuis le bal!
--Le soir? Depuis le bal? Miséricorde!»
Tout à coup le visage de Mme Jordy prit une expression sérieuse. «Mais c’est une trahison, dit-elle. Pourquoi ne m’as-tu pas conté cela plus tôt? Je te parle depuis le matin comme à une femme, et tu n’es qu’une enfant! Tu aurais dû m’arrêter au premier mot, et je ne te pardonnerais jamais de m’avoir laissée parler, si tu n’étais pas tant à plaindre.»
Lucile raconta sommairement son histoire.
«Comment n’as-tu pas écrit à ton mari? demanda Céline.
--Je lui ai écrit.
--Quand?
--Il y a quatre jours.
--Eh bien! mon enfant, ne pleure plus: il arrivera ce soir.»
Au dîner, la table était élégante, la salle à manger claire et joyeuse, les derniers rayons du soleil couchant jouaient avec les stores et les jalousies, le petit vin paillé riait dans les verres, et M. Jordy caressait d’un regard radieux le joli visage de sa femme; mais Céline conservait la gravité d’une matrone romaine, et je crois (Dieu me pardonne!) qu’elle dit vous à son mari.
La marquise repartit à dix heures. Céline et son mari la ramenèrent à sa voiture. En apercevant le cocher, Mme Jordy eut comme une inspiration subite:
«Pierre, dit-elle d’un ton indifférent, M. le marquis est-il arrivé?
--Oui, madame.»
La marquise se jeta dans les bras de son amie en poussant un cri.
«Qu’y a-t-il? demanda Robert.
--Rien,» dit Céline.
V
En recevant la lettre de Lucile, Gaston fit ce que tout homme aurait fait à sa place: il baisa mille fois la signature, et partit en poste pour Paris. La fortune, qui s’amuse de nous presque autant qu’une petite fille de ses poupées, le fit entrer à l’hôtel d’Outreville un mardi soir, deux semaines, jour pour jour, après son mariage. Avec un peu de bonne volonté, il pouvait s’imaginer que la première quinzaine de juin avait été un mauvais rêve, et qu’il s’éveillait, moulu de fatigue, aux côtés de sa femme. Pour cette fois, sa résolution était bien prise; il s’était armé de courage contre le despotisme maternel de Mme Benoît, et il se jurait à lui-même de défendre son bien jusqu’à l’extrémité.
Il n’avait pas encore ouvert la portière, que Julie entrait en criant chez Mme Benoît:
«Madame! madame! M. le marquis!»
La veuve, qui ne savait pas que sa fille eût écrit à Arlange, crut avoir partie gagnée. Elle répondit avec une joie mal contenue:
«Il n’y a pas de quoi crier: je l’attendais.
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