Full Text - Section 71

--Je vous en fais mon compliment. Les faux Outreville sont de vrais magots, tous nez en pieds de marmite.

--C’est celui qui est sorti de l’École polytechnique.

--Mais je le connais! Un peu fou: c’est un bon. Mais alors, vous qui êtes une femme de sens, expliquez-moi comment il a commis cette sottise-là?»

Ce fut au tour de Mme Benoît de faire la sourde oreille. La comtesse reprit:

«Je dis, la sottise d’épouser votre fille. Elle est donc bien riche?

--Elle avait cent mille livres de rente en mariage. Nous autres bourgeois, nous avons gardé l’habitude de donner des dots à nos filles…​. Attrape!

--N’importe; cela m’étonne de lui. Je lui croyais l’âme mieux située. Vous comprenez, petite, que je ne dirais pas cela s’il était ici; mais nous sommes entre nous…​. Qu’y a-t-il, Rosine?

--Madame, répondit la femme de chambre, c’est ce commis du Bon saint Louis.

--Je n’y suis pas! Ces marchands sont devenus insupportables. Ah! petite, votre père était un galant homme! Je disais donc que le marquis sera blâmé de tout le monde. Personne ne le lui reprochera en face; son nom est à lui, il le traîne où il veut. Mais il n’est pas permis à un véritable Outreville de s’enca…​. de se mésa…​. Qu’est-ce encore, Rosine?

--Madame, c’est M. Majou.

--Je n’y suis pas; je suis sortie pour la journée, je viens de partir pour la campagne. A-t-on vu un marchand de vin pareil? Les créanciers d’aujourd’hui sont pires que des mendiants: on a beau les chasser, ils reviennent toujours! Ah! petite, votre père était un saint homme! Votre fille est-elle jolie, au moins?

--Madame, j’aurai l’honneur de vous la présenter un de ces jours dans l’après-midi. Mon gendre est dans nos terres.

--C’est cela, amenez-la-moi un matin, cette jeunesse. J’y suis pour vous jusqu’à midi…​. Encore, Rosine! c’est donc une procession, aujourd’hui?

--Madame, c’est M. Bouniol.

--Répondez qu’on me pose les sangsues.

--Madame, je lui ai déjà dit que madame la comtesse n’y était pas. Il répond qu’il est venu cinq fois en huit jours sans voir madame, et que, si on refuse de le recevoir, il ne reviendra plus.

--Eh bien, qu’il entre: je lui dirai son fait. Vous permettez, petite? nous sommes gens de revue. Ah! ma chère, votre père était un grand homme!

Mme Benoît disait tout bas en remontant dans sa voiture: «Raille, raille, impertinente vieille! tu as des dettes, j’ai de l’argent: je te tiens! Dût-il m’en coûter cinq cents louis, je prétends que tu me conduises par la main jusqu’au milieu du salon de ta fille!» C’est dans ces sentiments qu’elle se sépara de la comtesse.

Lucile était depuis longtemps dans les bras de son amie. Elle partit de l’hôtel à huit heures et descendit une heure après devant la plus belle grille de la rue des Tilleuls. La matinée était magnifique; la maison et le jardin baignaient dans la lumière du soleil. Le jardin tout en fleurs ressemblait à un bouquet immense; une pelouse émaillée de rosiers du roi s’encadrait dans un cercle de fleurs jaunes, comme un jaspe sanguin dans une monture d’or. Un grand acacia laissait pleuvoir ses fleurs sur les arbustes d’alentour et livrait au vent du matin ses odeurs enivrantes. Les merles noirs au bec doré volaient en chantant d’arbre en arbre; les roitelets sautillaient dans les branches de l’aubépine, et les pinsons effrontés se poursuivaient dans les allées. La maison, construite en briques rouges rehaussées de joints blancs, semblait sourire à ce luxe heureux qui s’épanouissait autour d’elle. Tout ce qui grimpe et tout ce qui fleurit fleurissait et grimpait le long de ses murs. La glycine aux grappes violettes, le bignonia aux longues fleurs rouges, le jasmin blanc, la passiflore, l’aristoloche aux larges feuilles, et la vigne-vierge qui s’empourpre au dernier sourire de l’automne, élevaient jusqu’au toit leurs tiges entrelacées. De grosses nattes de volubilis fleurissaient au niveau de la porte, et le grelot bleu des cobæas pavoisait toutes les fenêtres. Ce spectacle réveilla chez la marquise les plus doux souvenirs d’Arlange: en ce moment elle eût donné pour rien son hôtel de la rue Saint-Dominique et ce jardin trop étroit où les fleurs étouffaient entre l’ombre pesante de la maison et le feuillage épais des vieux marronniers. Un peignoir de foulard écru, à demi caché dans un bosquet de rhododendrons, l’arracha brusquement de sa rêverie. Elle courut, et ne s’arrêta que dans les bras de Mme Jordy.

Avez-vous jamais observé au théâtre la rencontre d’Oreste et de Pylade? Si habiles que soient les acteurs, cette scène est toujours un peu ridicule. C’est que l’amitié des hommes n’est, de sa nature, ni expansive ni gracieuse. Un gros serrement de mains, un bras grotesquement passé autour d’un cou, ou l’absurde frottement d’une barbe contre une autre, ne sont pas des objets qui puissent charmer les yeux. Que la tendresse des femmes est plus élégante, et que les plus gauches sont de grands artistes en amitié!

Céline était une toute petite blonde, potelée et rondelette, au front bombé, au nez en l’air, montrant à tout propos ses dents blanches et aiguës comme celles d’un jeune chien, riant sans autre raison que le bonheur de vivre, pleurant sans chagrin, changeant de visage vingt fois en une heure, et toujours jolie sans qu’on ait jamais pu dire pourquoi. Heureusement pour le narrateur de cette véridique histoire, la beauté n’est pas sujette à définition; car il me serait impossible de dire par quel charme Mlle Mélier a séduit son mari et tous ceux qui l’ont aperçue. Elle n’avait rien de particulièrement beau, si ce n’est la rondeur de sa taille, la perfection de son buste, l’éclat de son teint, et deux petites fossettes très-gentilles, quoiqu’elles ne fussent pas placées avec toute la régularité désirable.

Lucile ne ressemblait en rien à Mme Jordy; si l’amitié vit de contrastes, leur liaison devait être éternelle. La jeune marquise avait la tête de plus que son amie, et l’embonpoint de moins: je vous ai averti que sa jeunesse était une fleur tardive. Imaginez la beauté maigre et nerveuse de Diane chasseresse. Avez-vous vu quelquefois, dans les admirables paysages de M. Corot, ces nymphes au corps svelte, à la taille élancée, qui dansent en rond sous les grands arbres en se tenant par la main? Si la marquise d’Outreville venait se joindre à leurs jeux, sans autre vêtement qu’une tunique, sans autre coiffure qu’une flèche d’or dans les cheveux, le cercle vivant s’élargirait pour lui faire place, et l’on continuerait la ronde avec une sœur de plus.

Par un caprice du hasard, la reine des bois d’Arlange était, ce matin-là, en chapeau de crêpe blanc et en robe de taffetas rose; et la petite bourgeoise blonde était vêtue comme une habitante des bois: chapeau de paille, habits flottants:

«Que tu es bonne d’être venue!» dit-elle à la marquise. Dispensez-moi de noter tous les baisers dont les deux amies entrecoupèrent leurs discours. «J’avais rêvé de toi. Depuis combien de temps es-tu à Paris, ma belle?

--Depuis le lendemain de mon mariage.


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