Full Text - Section 70
«De Gaston!» s’écria-t-elle. Malheureusement non; l’adresse portait le timbre de Passy. C’était Mme Céline Jordy, née Mélier, qui se rappelait au souvenir de son amie. Lucile lut à haute voix:
«Ma jolie payse, je t’écris en même temps à notre hameau et à Paris; car depuis ton mariage, tu m’as si bien délaissée, que je ne sais ce que tu es devenue. Moi, je suis heureuse, heureuse, heureuse! c’est en trois mots toute mon histoire. Si tu veux de plus amples détails, viens en chercher, ou dis-moi en quel lieu tu te caches. Robert est le plus parfait de tous les hommes, à part M. d’Outreville, que je connaîtrai quand tu me l’auras fait voir. Quand donc pourrai-je t’embrasser? J’ai mille secrets que je ne peux dire qu’à toi: n’es-tu pas depuis seize ans mon unique confidente? Je suis curieuse de savoir si tu me reconnaîtras sans que j’écrive mon nom sur mon chapeau. Toi aussi, tu dois être bien changée. Nous étions si enfants, toi, il y a quinze jours, moi, il y a trois semaines! Viens demain, si tu es à Paris; quand tu pourras, si tu es à Arlange. J’aime à croire que nous ne ferons pas les marquises, et que nous nous verrons tant que nous pourrons, sans jamais compter les visites. Il me tarde de te montrer ma maison: c’est le plus charmant nid de bourgeois qui se soit jamais bâti sur la terre? Libre à toi de m’humilier ensuite par le spectacle de ton palais; mais il faut que je te voie. Je le veux. C’est un mot auquel personne ne désobéit à Passy, rue des Tilleuls, nº 16. A bientôt. Je t’embrasse sans savoir où, à l’aveuglette.
«TA CÉLINE.»
«Chère Céline! j’irai demain passer la journée avec elle. Vous n’avez pas besoin de moi, maman?
--Non, je sors de mon côté pour voir une de mes amies.
--Qui donc, maman?
--Tu ne la connais pas: la comtesse de Malésy.»
Il y avait douze ou treize ans que Mme Benoît n’avait vu cette vénérable amie, en qui elle mettait sa dernière espérance. Elle la trouva peu changée. La comtesse était devenue sourde, à force d’entendre les criailleries de ses créanciers; mais c’était une surdité complaisante, voire un peu malicieuse, qui ne l’empêchait pas d’entendre ce qui lui plaisait. Du reste, l’œil était bon et l’estomac admirable. Mme de Malésy reconnut sa créancière, et la reçut avec une touchante familiarité.
«Bonjour, petite, bonjour! lui dit-elle. Je ne vous ai pas défendu ma porte. Vous avez trop d’esprit pour venir me demander de l’argent?
--Oh! madame la comtesse! je ne vous ai jamais fait de visite intéressée.
--Chère petite, tout le portrait de son père! Ah! mon enfant. Lopinot était un brave homme.
--Vous me comblez, madame la comtesse.
--Comprenez-vous qu’on vienne demander de l’argent à une pauvre femme comme moi? Il n’y a pas un an que j’ai marié ma fille au marquis de Croix-Maugars! C’est une bonne affaire, j’en conviens; mais ce mariage m’a coûté les yeux de la tête.»
Mlle de Malésy n’avait pas reçu un centime de dot.
«Moi, madame, je viens de marier ma fille au marquis d’Outreville.
--Plaît-il? comment appelez-vous cet homme-là?»
Mme Benoît fit un cornet de ses deux mains et cria: «Le marquis d’Outreville!
--Bien, bien, j’entends; mais quel Outreville? Il y a les bons Outreville et les faux Outreville; et des bons il n’en reste pas beaucoup.
--C’est un bon.
--En êtes-vous bien sûre? Est-il riche?
--Il n’avait rien.
--Tant mieux pour vous! Les mauvais sont riches en diable; ils ont acheté la terre et le château, et pris le nom par-dessus le marché. Quel nez a-t-il?
--Qui?
--Votre gendre.
--Un nez aquilin.
Looking for comments…
Searching Nostr relays. This may take a moment the first time this article is opened.
Looking for comments…
Searching Nostr relays. This may take a moment the first time this article is opened.