Full Text - Section 7

Mais le dimanche suivant, à la gare du chemin de fer, Matthieu semblait moins rassuré sur l’avenir de son frère. Tu vas jouer gros jeu, lui dit-il en lui serrant la main. Si Boileau n’était point passé de mode, comme les coiffures de son temps, je te dirais:

Cette mer où tu cours est féconde en naufrages!

--Bah! il ne s’agit pas de Boileau, mais de Balzac. Cette mer où je cours est féconde en héritières. Compte sur moi, mon frère: s’il en reste une au monde, elle sera pour nous.

--Enfin, souviens-toi, quoiqu’il arrive, que ton lit est fait dans la maison d’Auray.

--Fais-y ajouter un oreiller. Nous irons vous voir dans notre carrosse!» Le Petit-Gris toisa Léonce d’un coup d’œil approbateur qui voulait dire: «Jeune homme, votre ambition me plaît.» Mais Léonce n’abaissa point ses regards sur le Petit-Gris. Il me prit par le bras, après le départ du train, et il me mena dîner avec lui; il était gai et plein de belles espérances.

«Le sort en est jeté, me dit-il; je brûle mes vaisseaux. J’ai retenu hier un délicieux entre-sol rue de Provence. Les peintres y sont; dans huit jours, j’y mettrai les tapissiers. C’est là, mon pauvre bon, que tu viendras, le dimanche, manger la côtelette de l’amitié.

--Quelle idée as-tu de commencer ta campagne au milieu de l’été? Il n’y a pas un chat à Paris.

--Laisse-moi faire! Dès que mon nid sera installé, je partirai pour les eaux de Vichy. Les connaissances se font vite aux eaux: on se lie, on s’invite pour l’hiver prochain. J’ai pensé à tout, et mon siége est fait. Dans quinze jours, j’en aurai fini avec cet affreux quartier latin!

--Où nous avons passé de si bons moments!

--Nous croyions nous amuser, parce que nous ne nous y connaissions pas. Est-ce que tu trouves ce poulet mangeable, toi?

--Excellent, mon cher.

--Atroce! A propos, j’ai une cuisinière; un garçon à marier dîne en ville, mais il déjeune chez lui. Reste à trouver un domestique. Tu n’as personne à m’indiquer?

--Parbleu! je suis fâché d’être à l’École pour dix-huit mois. Je me serais proposé moi-même, tant je trouve que tu feras un maître magnifique.

--Mon cher, tu n’es ni assez petit ni assez grand: il me faut un colosse ou un gnome. Reste où tu es. As-tu jamais réfléchi sur les livrées? C’est une grave question.

--Dame! j’ai lu Aristote chapitre des chapeaux.

--Que penserais-tu d’une capote bleu de ciel avec des parements rouges?

--Nous avons aussi l’uniforme des Suisses du pape, jaune, rouge et noir, avec une hallebarde. Qu’en dis-tu?

--Tu m’ennuies. J’ai passé en revue toutes les couleurs; le noir est comme il faut, avec une cocarde; mais c’est trop sévère. Le marron n’est pas assez jeune, le gros bleu est discrédité par le commerce: tous les garçons de caisse ont l’habit bleu et les boutons blancs. Je réfléchirai. Regarde-moi un peu mes nouvelles cartes de visite.

--LÉONCE DE BAŸ et une couronne de marquis! Je te passe le marquisat, cela ne fait de tort à personne; mais je crois que tu aurais mieux fait de respecter le nom de ton vieux père. Je ne suis pas rigoriste, mais il me fâche toujours un peu de voir un galant homme se déguiser en marquis, hors le temps du carnaval. C’est une façon délicate de renier sa famille. Pour que tu sois marquis, il faut que ton père soit duc, ou mort: choisis.

--Pourquoi prendre les choses au tragique? Mon excellent homme de père rirait de tout son cœur à voir son nom ainsi fagoté. Ne trouves-tu pas que ce tréma sur l’y est une invention admirable? Voilà qui donne aux noms une couleur aristocratique! Il ne me manque plus que des armoiries. Connais-tu le blason?

--Mal.

--Tu en sais toujours assez pour me dessiner un écusson.

--Garçon, du papier? Tiens, voilà les armes que je te donne. Tu portes écartelé d’or et de gueules. Ceci représente des lions de gueules sur champ d’or, et cela des merlettes d’or sur champ de gueules. Es-tu content?

--Enchanté. Qu’est-ce qu’une merlette?

--Un canard.


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