Full Text - Section 67

On frappa discrètement à la porte. Mme Benoît tressaillit.

«Qui est là? demanda-t-elle.

--Madame, répondit la voix de Pierre, la berline de madame est attelée.»

La veuve entraîna sa fille jusqu’à la voiture. «Vite, vite, lui dit-elle; nos gens sont à danser; s’ils avaient vent de notre départ, il faudrait subir leurs adieux.

--Mais j’aurais bien voulu leur dire adieu,» murmura Lucile. Sa mère la jeta au fond de la berline et s’y élança après elle. «Et Gaston? demanda la jeune femme, complétement étourdie par ces mouvements précipités.

--Viens, mon enfant. Pierre, où est M. le marquis?»

La leçon de Pierre était faite. Il répondit sans embarras: «Madame, M. le marquis fait charger les bagages sur la vieille chaise. Il prie madame de l’attendre une minute ou deux.»

Lucile, poussée par une inspiration secrète, essaya d’ouvrir la portière. La portière de droite, soit hasard, soit calcul, refusa de s’ouvrir. Pour arriver à l’autre, il fallait passer sur le corps de sa mère. Son courage n’alla point jusque là. «Julie, dit-elle, voyez donc ce que fait M. le marquis.»

Julie, qui était depuis quinze ans au service de Mme Benoît, partit, revint et répondit: «Madame, M. le marquis prie ces dames de ne pas l’attendre. Un trait s’est brisé, on le raccommode; monsieur rejoindra au relais.» Au même instant Pierre s’approcha de la portière de gauche, et Mme Benoît lui dit à l’oreille: «Prends la traverse; brûle Dieuze, et droit à Moyenvic!»

La voiture partit au grand trot. C’était, en vérité, une singulière nuit de noces. Mme Benoît triomphait de quitter Arlange et de rouler vers le faubourg en compagnie d’une marquise. Elle se plaignit de la fatigue, de la migraine, du sommeil, et elle se retrancha, les yeux fermés, dans un coin de la berline, de peur que les réflexions de sa fille ne vinssent troubler la joie tumultueuse qui bouillonnait dans son cœur. La pauvre mariée, sans craindre la fraîcheur de la nuit, allongeait le cou hors de la portière, écoutant le souffle du vent, et plongeant ses regards humides dans l’obscurité. Au relais de Moyenvic, Mme Benoît jeta le masque et dit à sa fille: «Ne vous écarquillez pas les yeux à chercher votre mari. Vous ne le reverrez qu’au faubourg Saint-Germain.»

Lucile devina la trahison; mais elle avait trop peur de sa mère pour lui répondre autrement que par des larmes. «Votre mari, poursuivit la veuve, est un obstiné qui refusait de vous conduire dans le monde. C’est dans votre intérêt que je lui ai forcé la main. Il vous aura rejointe dans les vingt-quatre heures, s’il vous aime. Il n’y a pas là de quoi pleurer comme une Agar dans le désert. Je suis votre mère, je sais mieux que vous ce qui vous convient; je vous mène à Paris: je vous sauve d’Arlange.

--O mon pauvre bonheur! s’écria l’enfant en tordant ses mains.

--De quoi vous plaignez-vous? Vous l’aimiez, vous l’avez épousé. Vous êtes mariée! Que vous faut-il de plus?

--Ainsi, dit Lucile, voilà donc le mariage! Ah! j’étais bien plus heureuse quand j’étais fille: je voyais mon mari!»

D’Arlange à Paris, elle ne se lassa point de regarder par la portière. Il lui semblait impossible que Gaston ne fût pas à sa poursuite. Dans chaque voiture qui soulevait la poussière de la route, sur tous les chevaux qui accouraient au galop derrière la berline, elle croyait reconnaître son mari. Ce voyage, qui étouffait de joie sa triomphante mère, fut pour elle une série interminable d’espérances et de déceptions. Paris, sans Gaston, lui parut une immense solitude, et le faubourg Saint-Germain, abandonné par la moitié de ses habitants, fut pour elle un désert dans un désert.

Le lendemain de son arrivée, le premier objet qu’elle aperçut en ouvrant sa fenêtre fut la figure de Jacquet. Elle descendit en moins d’une seconde: Gaston devait être à Paris! Elle apprit que, s’il n’était pas arrivé, il ne tarderait guère, et je vous laisse à penser si elle fêta le messager d’une si bonne nouvelle. Tandis que Mme Benoît dormait encore du sommeil des heureux, Jacquet raconta les moindres détails du voyage à Dieuze. «Comme il m’aime!» pensa Lucile. Je crois même qu’elle pensa tout haut.

«Pour vous finir l’histoire, poursuivit Jacquet, M. le marquis doit me devoir une pièce de huit francs.

--En voici vingt, mon bon Jacquet.

--Merci bien, mademoiselle. Je ne suis pas positivement sûr de ce que je dis; mais il me semble qu’il me les doit. J’avais fait mon compte comme quoi il me devait vingt-quatre francs, et il ne m’en a donné que vingt: c’est donc quatre francs en moins. Et puis, il ne m’en a encore une fois donné que vingt: c’est encore quatre francs. Et comme quatre et quatre font huit…​. Cependant, je peux me tromper, et si vous voulez que je vous rende…​?

--Garde, garde, mon garçon, et va te reposer de ton voyage.»

Elle courut au jardin et moissonna des fleurs comme un jour de Fête-Dieu, pour que sa chambre fût belle à l’arrivée de Gaston. Jacquet la regarda partir en se disant à lui-même: «Soixante-deux francs, c’est un mauvais compte, comme disait mon grand-père.» Et il supputa sur ses doigts combien il faudrait encore de louis d’or et de pièces de quarante sous pour faire cent francs.

Le jour se passa, et le lendemain, et toute une semaine, sans nouvelles du marquis. Mme Benoît cachait son dépit; Lucile n’osait pas se désoler devant sa mère; mais elles se dédommageaient bien, l’une en pestant, l’autre en pleurant pendant la nuit. Du matin au soir, la mère promenait sa fille dans une voiture blasonnée, sans laquais et sans poudre, car le célèbre carrosse était encore sur le chantier. Elle la conduisait aux Champs-Élysées, au Bois, et partout où va le beau monde, pour lui donner le goût de ces plaisirs de vanité qu’on ne savoure qu’à Paris. En l’absence des Italiens, elle lui faisait subir de lourdes soirées au Théâtre-Français et à l’Opéra. Mais Lucile ne prit goût ni au plaisir de voir ni au plaisir d’être vue. En quelque lieu que sa mère la conduisît, elle y portait le désir de rentrer à l’hôtel et l’espoir d’y trouver Gaston.

Mme Benoît devina avant sa fille que le marquis boudait sérieusement. Comme elle ne manquait pas de caractère, elle eut bientôt pris un parti. «Ah! se dit-elle, monsieur mon gendre se passe de nous! Essayons un peu de nous passer de lui. Qu’est-ce qui me manquait autrefois pour me mêler au monde du faubourg? Des armes et un nom; j’avais tout le reste. Aujourd’hui, il ne nous manque plus rien: nous avons un bel écusson sur nos voitures, nous sommes marquise d’Outreville, et nous devons entrer partout. Mais par où commencer? Voilà la question. Lucile ne peut pas aller de but en blanc dire à des gens qui ne la connaissent pas: «Ouvrez-moi votre porte; je suis la marquise d’Outreville!» Mais, j’y songe! j’irai voir mes débiteurs, mes bons, mes excellents débiteurs! Ils me recevront sur un autre pied que la dernière fois: on traite cavalièrement la fille d’un fournisseur, mais on a des égards pour la mère d’une marquise.»

Sa première visite fut pour le baron de Subressac. Elle ne conduisit Lucile ni chez lui ni chez ses autres débiteurs. A quoi bon apprendre à cette enfant combien il en coûte pour ouvrir une porte?

«Ah! cher baron, dit-elle en entrant, à quel maudit fou avons-nous donné ma fille!»


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