Full Text - Section 64
Le lendemain de cette fête, Lucile et Gaston renouèrent la chaîne de leurs plaisirs, et les derniers jours du mois passèrent comme des heures. Le 31 mai, les deux amants se marièrent à la mairie, et ni l’un ni l’autre ne trembla au moment de dire «oui.» Lorsque M. le maire, le code en main, répéta pour la centième fois de sa vie que la femme doit suivre son mari, Mme Benoît fit à sa fille un petit signe fort expressif. En rentrant au logis, la triomphante belle-mère dit au marquis en présence de Lucile:
«Mon gendre (car vous êtes mon gendre de par la loi), je vous remettrai demain le premier semestre de vos rentes.
--Un peu de patience, ma charmante mère! répondit Gaston; que voulez-vous que je fasse d’une pareille somme? L’argent, ajouta-t-il en regardant Lucile, est le dernier de mes soucis.
--Eh! ne dédaignez pas ce pauvre argent: il vous en faudra beaucoup dans quelques jours à Paris.
--A Paris! Eh! grand Dieu! qu’irais-je y faire?
--Prendre pied, rallier vos amis et vos parents, vous préparer un cercle de relations pour l’hiver et pour la vie.
--Mais, madame, je suis bien décidé à ne pas vivre à Paris. C’est une ville malsaine où toutes les femmes sont malades, où les familles s’éteignent au bout de trois générations faute d’enfants. Savez-vous que tous les cent ans Paris se changerait en désert, si la province n’avait pas la rage de le repeupler?
--C’est pour qu’il ne devienne pas désert, que nous avons résolu d’y aller au plus tôt.
--Vous ne me l’aviez pas dit, mademoiselle.»
Lucile baissa les yeux sans répondre: la présence de sa mère pesait sur elle. Mme Benoît répliqua vivement:
«Ces choses-là se devinent sans qu’on les dise. Ma fille est marquise d’Outreville: sa place est au faubourg Saint-Germain! N’est-il pas vrai, Lucile?»
Elle répondit du bout des lèvres un imperceptible oui. Ce n’est pas ainsi qu’elle avait dit oui à la mairie.
«Au faubourg! reprit Gaston, au faubourg! Vous êtes curieuse de pénétrer au faubourg!» A la suite de quelque mécompte dont personne n’a su le secret, il avait conçu contre le faubourg une haine violente. «Savez-vous, mademoiselle, ce qu’on voit au faubourg? Des jeunes filles insipides comme des fruits venus en serre; des jeunes femmes perdues de toilette et de vanité; des vieilles qui n’ont ni la roideur imposante de nos aïeules du dix-septième siècle, ni la verve et la bonne humeur des contemporaines de Louis XV; des vieillards hébétés par le whist, des jeunes gens viveurs et dévots qui embrouillent dans la conversation les noms des chevaux de course et des prédicateurs; chez les hommes en âge d’agir, une politique sans conviction, des regrets factices, des fidélités qui se mettent en étalage dans l’espoir qu’il plaira à quelqu’un de les acheter: voilà le faubourg, mademoiselle; vous le connaissez aussi bien que si vous l’aviez vu. Quoi! vous vivez au milieu d’une forêt admirable, entourée d’un petit peuple qui vous aime; je ne parle pas de moi qui vous adore; vous avez la fortune, qui permet de faire des heureux; la santé sans laquelle rien n’est bon; les joies de la famille, les amusements de l’été, les plaisirs intimes de l’hiver, le présent éclairé par l’amour, l’avenir peuplé de petits enfants blancs et roses, et vous voulez tout abandonner pour une vie de sots compliments et d’absurdes révérences! Ce n’est pas moi qui serai le complice d’un échange aussi funeste, et si vous allez au faubourg, mademoiselle, je ne vous y conduirai pas!»
En écoutant ce discours, Mme Benoît avait la figure d’un enfant qui a construit une tour en dominos et qui voit le monument s’écrouler pierre à pierre. A peine trouva-t-elle la force de dire à Lucile:
«Répondez donc!»
Lucile tendit la main à Gaston, et dit en regardant sa mère:
«La femme doit suivre son mari.»
Pour cette fois, le marquis fut moins réservé que l’Apollon du Belvédère. Il prit Lucile dans ses bras et la baisa tendrement.
Mme Benoît employa le reste de la journée à former des plans, à donner des ordres et à combiner les moyens d’entraîner son gendre à Paris.
Le lendemain, après la messe de mariage, elle le prit à part et lui dit:
«Est-ce votre dernier mot? Vous ne voulez pas nous introduire au faubourg?
--Mais, madame, n’avez-vous pas entendu comme Lucile y renonçait de bonne grâce?
--Et si je n’y renonçais pas, moi? Et si je vous disais que depuis trente ans (j’en ai quarante-deux) je suis travaillée de l’ambition d’y pénétrer? Si je vous apprenais que le désir de m’entendre annoncer dans les salons de la rue Saint-Dominique m’a fait épouser un marquis de contrebande qui me battait? Si j’ajoutais enfin que je ne vous ai choisi ni pour votre figure, ni pour vos talents, mais pour votre nom qui est une clef à ouvrir toutes les portes? Ah çà, croyez-vous qu’on vous donne cent mille livres de rente pour perdre votre temps à travailler?
--Pardon, madame. D’abord, au prix où sont les noms sans tache, j’ai la vanité de croire que le mien ne serait pas cher à deux millions. Mais ce n’est pas le cas, puisque vous ne m’avez rien donné. La forge et la forêt sont l’héritage de Lucile, la rente que nous devons vous servir représente les intérêts de toutes les sommes que vous avez apportées dans l’entreprise, et les deux cent mille francs que vous a coûtés l’hôtel de la rue Saint-Dominique. Ainsi je tiens tout de Lucile, et, avec elle, je ne suis pas en peine de m’acquitter.
--Mais c’est de moi que vous tenez Lucile; c’est de moi qu’elle vous tient, s’écria la pauvre femme, et vous êtes des ingrats si vous me refusez le bonheur de ma vie!
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