Full Text - Section 63
En attendant l’arrivée des convives, Gaston et Lucile se promenèrent au jardin en chapeau de paille, l’un vêtu de coutil blanc, l’autre habillée de barége rose. En passant à portée de l’usine, Gaston fut accosté par le régisseur qui le tenait en haute estime et qui demandait volontiers ses avis. Ils entrèrent tous trois dans un des ateliers, et l’on commença devant eux une expérience intéressante. Lorsque quatre heures sonnèrent à l’horloge de la fabrique, Lucile s’échappa pour aller à sa toilette, en disant à Gaston: «Vous avez le temps de voir la fin; restez, je le veux!» Il resta et prit un si vif intérêt au spectacle, qu’il mit la main à la besogne et se salit abominablement. A cinq heures il s’enfuit, les manches retroussées et les mains noires, et il donna juste au milieu d’un groupe d’invités qui se promenaient en grands atours. Quelqu’un le reconnut et l’appela par son nom. C’était l’ingénieur des salines de Dieuze, un de ses camarades de promotion. L’École polytechnique est, comme l’aristocratie du faubourg, un peu franc-maçonne: elle se retrouve partout. Gaston sauta au cou de son ami et l’embrassa sur les deux joues en tenant ses mains en l’air de peur de le noircir. Il y avait là trois ou quatre dames nobles qui s’étonnèrent un peu de voir un marquis fait comme un ramoneur, et embrassant sur les deux joues un employé de la saline; mais elles se réconcilièrent avec lui lorsqu’il reparut dans un habit neuf, conforme au dernier numéro du Journal des tailleurs.
Il devait dîner entre Mme Benoît et la baronne de Sommerfogel; mais au moment de se mettre en route, la vieille dame avait été prise d’une migraine. Ses excuses arrivèrent pendant le potage. On enleva son couvert, et Gaston se trouva voisin de son ami l’ingénieur. Il était le centre de tous les regards; chacun des convives, et surtout les députés de la noblesse, attendaient de lui un coup d’œil gracieux et une parole aimable, comme en allant à la cour on espère un petit mot du roi. Mais ses deux passions l’absorbaient trop pour qu’il songeât à examiner la collection de grotesques qui se repaissaient autour de lui. Il n’eut d’yeux que pour Lucile, et d’oreilles que pour son voisin. Les hobereaux crurent attirer son attention en engageant une conversation demi-politique, où le ridicule des vieux préjugés s’étalait naïvement; conversation pleine de liberté contre ce qui existait, pleine de regret pour ce qui avait été. Ces discours, dont la suave absurdité eût ressuscité un marquis du bon temps, bourdonnèrent autour des oreilles de Gaston sans arriver jusqu’à son cerveau. Dans un intervalle de silence, on l’entendit qui disait à l’ingénieur:
«Tu as un chemin de fer souterrain dans les salines: combien payez-vous les rails?
--En France, 360 francs les 1000 kilos. La tonne anglaise, qui a 15 kilos de plus, vaut, franco, à bord, de 11 livres 10 schellings à 12 livres 5 schellings.
--Je crois qu’en employant certains fourneaux économiques dont je te montrerai le plan, on arriverait à vous livrer une marchandise excellente, bien au-dessous des prix anglais, à 200 francs la tonne, peut-être à moins.
--Tu es donc toujours le même?
--Non, pire. Avez-vous quelquefois des ruptures de câbles?
--Trop souvent: nous avons perdu quatre hommes le mois passé.
--Je t’indiquerai un remède contre ces accidents-là.
--Tu as trouvé un secret pour empêcher les câbles de casser?
--Non, mais pour retenir en suspens dans les puits le fardeau qu’ils laissent tomber. J’ai pratiqué ce système pendant trois ans dans une houillère que je dirigeais à Saint-Étienne, et nous n’avons pas eu un seul accident à déplorer.»
Toute la noblesse du canton ouvrait de grandes oreilles, et Mme Benoît mourait d’envie de marcher sur le pied de son gendre. Le vicomte de Bourgaltroff s’introduisit timidement dans le dialogue.
«Monsieur le marquis possède des mines de houille dans le département de la Loire?
--Non, monsieur, répondit Gaston; j’y étais conducteur des travaux.»
Pour le coup, Mme Benoît pensa qu’on avait pris assez de dessert, et elle se leva de table. En passant au salon, les gentilshommes chuchotaient entre eux sur le marquis: «Singulier grand seigneur, qui se noircit les mains dans une forge, qui embrasse des employés, qui invente des machines, qui vend des rails à bon marché, et qui a fait le contre-maître chez un simple charbonnier de Saint-Étienne!»
Les plus indulgents, qui n’étaient pas en majorité, essayaient de le défendre:
«Après tout, disaient-ils, Louis XVI faisait des serrures.
--Louis XVIII faisait des vers latins.
--Henri III faisait la barbe de ses courtisans.
--Mais, reprenait un critique sévère, qui est-ce qui s’amuse à casser du charbon au fond d’un trou?
--Eh! monsieur, répliquait un homme indulgent, mon père a soufré des allumettes à Berlin pendant l’émigration!»
Mme Benoît devinait bien qu’on glosait sur Gaston, mais elle ne s’en tourmentait guère.
«Causez, mes bons amis, murmurait-elle entre ses dents; je vous ai forcés de reconnaître mon gendre pour un vrai marquis; vous êtes venus ici vous humilier devant moi; Benoît est oublié, je suis vengée. Je pars dans huit jours pour Paris, et lorsque je remettrai les pieds à Arlange, les plus jeunes d’entre vous auront les cheveux blancs! Quant à maître Gaston, qui est un franc original, le séjour de son hôtel et la société de ses égaux l’auront bientôt guéri de ses idées.»
Avant la signature du contrat, on apporta la corbeille qui rangea toutes les femmes du parti de Gaston. Le pauvre garçon fut assassiné de compliments dont il n’osa pas se défendre; mais il se promit d’apprendre à Lucile, et dès le lendemain que ce n’était pas lui qu’elle devait remercier.
Lorsque le notaire déroula son cahier, ce fut à qui se placerait plus près de lui, non pour connaître la dot de Lucile, qui était assez connue mais pour entendre l’énumération des terres et châteaux du marquis. La curiosité publique fut trompée: M. d’Outreville se mariait avec ses droits.
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