Full Text - Section 62
Mme Benoît répliqua sentencieusement: «La femme doit suivre son mari.»
Le grand événement qui se préparait à Arlange fut bientôt connu dans tous les environs. Mme Mélier était en tournée de visites, et, puisqu’elle annonçait un mariage, il n’en coûtait pas plus pour en annoncer deux. Dans chacune des maisons où elle s’arrêta, elle répétait une phrase toute faite qu’elle avait arrangée en sortant de chez Mme Benoît: «Madame, je connais trop l’intérêt que vous portez à toute notre famille pour n’avoir pas voulu vous annoncer moi-même le mariage de ma chère Céline. Elle épouse, non pas un marquis, comme Mlle Lucile Benoît, mais un bel et bon manufacturier, M. Jordy, qui est, à trente-trois ans, un des plus riches raffineurs de Paris.»
Mme Mélier avait de bons chevaux; sa voiture et les nouvelles qu’elle portait firent dix lieues avant la nuit. Le faubourg Saint-Germain du crû commença par plaindre la pauvre Lucile et par faire des gorges chaudes de Mme Benoît, qui avait trouvé pour sa fille un second marquis de Kerpry. Mme Benoît apprit sans sourciller tout ce qu’on disait d’elle. Elle prit les papiers de la famille d’Outreville et se fit conduire chez une vieille baronne fort médisante et fort influente, Mme de Sommerfogel.
«Madame la baronne, lui dit-elle du ton le plus respectueux, quoique je n’aie eu l’honneur de vous recevoir que deux ou trois fois, il ne m’en a pas fallu davantage pour apprécier l’infaillibilité de votre jugement, votre connaissance approfondie des choses du grand monde, et toutes les hautes qualités d’observation et d’expérience qui sont en vous. Vous savez comment j’ai eu le malheur d’être trompée par un larron de noblesse qui avait dérobé, je ne sais où, un nom honorable. Aujourd’hui, il se présente pour ma fille un parti magnifique en apparence, le marquis d’Outreville. J’ai entre les mains son arbre généalogique et tous les parchemins de sa famille, jusqu’à l’époque la plus reculée. Mais je ne suis qu’une pauvre bourgeoise sans discernement; on me l’a cruellement prouvé, et je n’ose plus penser par moi-même. Voulez-vous permettre, madame la baronne, que je vous soumette toutes les pièces qu’on m’a confiées, pour que vous en jugiez sans appel et en dernier ressort?»
Ce petit discours n’était pas malhabile; il flattait la vanité de la baronne et piquait sa curiosité. Mme de Sommerfogel fit bon accueil à la belle veuve, et accepta avec une satisfaction visible la tâche importante qu’on lui confiait. Le jour même, elle convoqua le ban et l’arrière-ban de la noblesse des environs, et les papiers de Gaston passèrent sous les yeux de vingt ou trente gentilshommes campagnards: c’est ce qu’avait espéré Mme Benoît. Cette liasse vénérable, d’où s’exhalait une franche odeur de noblesse, fit une impression profonde sur tous les hobereaux qui purent en approcher leur odorat. Les plus hostiles à la maîtresse de forges se retournèrent brusquement vers elle. Ce fut un concert de louanges, où Mme de Sommerfogel remplissait les fonctions de chef d’orchestre.
«Cette pauvre Mme Benoît aura de quoi se consoler, et j’en suis bien aise; c’est une femme méritante.
--Ce Benoît, qui l’a trompée, était un bélître. Si nous l’avions connue en ce temps-là, nous l’aurions mise sur ses gardes.
--Après tout, que peut-on lui reprocher? d’avoir voulu entrer dans la noblesse? Cela prouve qu’aux yeux des bourgeois éclairés la noblesse est encore quelque chose.
--Mme Benoît n’est pas sotte.
--Ni laide. Je ne sais quel secret elle a trouvé pour rajeunir.
--Quant à sa fille, c’est un petit ange.
--Il y a bien longtemps que je ne l’ai aperçue, en 1836. Elle promettait déjà.
--Désormais nous la verrons souvent: la voilà des nôtres!
--Elle en était déjà par son éducation. Je tiens de bonne part que sa mère a toujours voulu en faire une marquise.
--Sa mère sera des nôtres aussi; une fille ne va pas sans sa mère.
--Le marquis arrive incessamment; c’est un appoint considérable pour l’aristocratie du canton.
--On le dit fabuleusement riche.
--Ils feront une bonne maison.
--Ils donneront des fêtes.
--Nous serons de noces.»
Le lendemain, le salon de Mme Benoît fut envahi par une horde d’amis intimes qu’elle n’avait pas vus depuis douze ans.
Le marquis arriva le 12 mai pour l’heure du dîner. Après avoir cherché et trouvé un millier de francs, qui ne lui coûtèrent pas plus de soixante louis, il avait fait ses malles, embrassé le baron, et pris modestement la voiture de Nancy. A Nancy, il s’embarqua dans la diligence de Dieuze; à Dieuze, il se procura un cabriolet et un cheval de poste qui le conduisirent à Arlange. C’est l’affaire d’une heure quand les chemins sont beaux. En approchant du village, il se sentit au côté gauche quelque chose qui ressemblait fort à une palpitation. Je dois dire, à la honte du savant et à la louange de l’homme, qu’il ne pensait pas à la forge, mais à Lucile.
Une illustre Anglaise, que le cant ne gênait pas beaucoup, lady Montague, s’étonnait que l’Apollon du Belvédère et je ne sais quelle Vénus antique pussent rester en présence dans le musée sans tomber dans les bras l’un de l’autre. Il s’en fallut assez peu que ce petit scandale ne se produisît à la première rencontre de Lucile et de Gaston. Ces jeunes êtres, qui ne s’étaient jamais vus, sentirent au même instant qu’ils étaient nés l’un pour l’autre. Dès le premier coup d’œil ils furent amants; dès les premiers mots ils furent amis: la jeunesse attirait la jeunesse, et la beauté la beauté. Il n’y eut entre eux ni trouble ni embarras: ils se regardaient en face, et se miraient l’un dans l’autre avec la charmante impudence de la naïveté; le cœur de Gaston était presque aussi neuf que celui de Lucile. Leur passion naquit sans mystère comme ces beaux soleils d’été qui se lèvent sans nuage. Je ne nie pas l’enivrement des passions coupables que le remords assaisonne et que le péril ennoblit; mais ce qu’il y a de plus beau en ce monde, c’est un amour légitime qui s’avance paisiblement sur une route fleurie, avec l’honneur à sa droite et la sécurité à sa gauche.
Mme Benoît était trop heureuse et trop sensée pour entraver la marche d’une passion qui la servait si bien. Elle laissa aux deux amants cette douce liberté que la campagne autorise: leurs premiers jours ne furent qu’un long tête-à-tête. Lucile fit à Gaston les honneurs de la maison, du jardin et de la forêt; ils montaient à cheval à midi, en sortant de déjeuner, et rentraient comme des enfants qui ont fait l’école buissonnière, longtemps après la cloche du dîner. Après la forêt, la forge eut son tour. Gaston avait eu le courage de n’y point mettre les pieds sans Lucile; mais lorsqu’il vit qu’elle ne méprisait pas le travail, qu’elle connaissait les ouvriers par leurs noms et qu’elle ne craignait point de tacher ses robes, ce fut un redoublement de joie. Il se livra sans contrainte à la passion de sa jeunesse; il examina les travaux, interrogea les contre-maîtres, conseilla les chefs d’atelier, et enchanta Lucile qui s’émerveillait de le voir si savant et si capable. Mme Benoît, en les voyant rentrer tout poudreux, ou même un peu noircis par la fumée, disait: «Que les enfants sont heureux! tout leur sert de jouet!» Pour se délasser de leurs fatigues, ils s’asseyaient au fond du jardin sous une tonnelle de rosiers grimpants, et ils faisaient des projets. Projets de bonheur et de travail, d’amour et de retraite. Ils se promettaient de cacher leur vie au fond des bois d’Arlange comme les oiseaux font leur nid au plus fourré d’un buisson ou sur la branche la plus touffue d’un arbre. De Paris, pas un mot; pas un mot du faubourg et des vanités du monde. Lucile ignorait qu’il y eût d’autres plaisirs; Gaston l’avait oublié.
Un beau matin, Mme Benoît leur apprit une grande nouvelle: c’était le soir qu’on signait le contrat. Le mariage était fixé au mardi 1er juin; on s’épouserait la veille à la mairie. Comme il n’est point de plaisirs sans peines, la signature du contrat était précédée d’un interminable dîner où l’on avait convié tous les personnages des environs.
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