Full Text - Section 61

«Mon cher enfant, dit le baron dès que la portière fut fermée, j’ai prodigieusement dîné, et vous? Mais on ne dîne pas à votre âge. Comment trouvez-vous votre belle-mère?

--Je la trouve à souhait; c’est une femme vaine et creuse, qui ne se mêlera pas de la forge et qui ne viendra point contrarier mes expériences.

--Tant mieux si elle vous a plu. Quant à vous, vous avez fait sa conquête: elle me l’a dit d’un signe pendant que je lui baisais la main. Je crois que nous pouvons faire la demande en mariage.

--Déjà?

--Mais c’est ainsi que les affaires se traitent dans tous les contes de fées. Lorsque le fils du roi eut réveillé la Belle au bois dormant, il l’épousa séance tenante, sans même aller quérir la permission de ses parents.

--Quant à moi, je n’ai malheureusement besoin de la permission de personne.

--Si vous trouvez que demain soit un peu tôt, nous attendrons quelques jours. Je me tiendrai à vos ordres. A propos, il faudra que vous me prêtiez votre acte de naissance et quelques autres pièces indispensables.

--Quand vous voudrez. J’ai tous mes papiers dans une liasse; vous y prendrez ce qu’il faudra.»

La voiture s’arrêta devant la maison du baron. Gaston descendit aussi et continua sa route à pied, pour s’assurer qu’il ne rêvait pas.

Le lendemain, M. de Subressac vint prendre l’acte de naissance et emporta, comme par distraction, tous les papiers qui l’accompagnaient. Il confia le dossier à Mme Benoît, qui, par excès de précaution, le soumit aux lunettes d’un archiviste paléographe, ancien élève de l’Ecole des chartes et conservateur adjoint à la Bibliothèque royale. L’authenticité du moindre chiffon fut reconnue et certifiée. Le baron fit alors la demande officielle, qui fut agréée par acclamation.

La radieuse veuve resta quelque temps incertaine si elle marierait sa fille à Paris ou si elle transporterait cette grande cérémonie dans la petite église d’Arlange. D’un côté, il était bien flatteur d’occuper le maître-autel de Saint-Thomas d’Aquin et de déranger la moitié du faubourg pour la messe de mariage; mais on avait une revanche à prendre, et il importait d’effacer dans le pays les dernières traces du marquisat de Kerpry. Mme Benoît se décida pour Arlange, mais avec le ferme propos de revenir bientôt à Paris. Elle écrivit à son carrossier:

«Monsieur Barnes, je partirai le 5 mai pour marier ma fille, qui épouse, comme vous savez, le marquis d’Outreville. Aussitôt mon départ, vous ferez prendre toutes mes voitures pour les remettre à neuf et peindre sur les portières les armes ci-jointes. De plus, je vous prie de me faire le plus tôt possible un carrosse dans l’ancien style, large, haut et de la forme la plus noble que vous pourrez. Le cocher et les laquais seront poudrés à blanc; réglez-vous là-dessus pour l’harmonie des couleurs.»

Elle songea ensuite que ce serait sa fille qui l’introduirait dans le monde, et cette idée lui inspira une recrudescence d’amour maternel. Elle écrivit à Lucile, qu’elle n’avait pas accoutumée à beaucoup d’adresse:

«Ma chère enfant, ma belle mignonne, ma Lucile adorée, j’ai trouvé le mari que je te cherchais: tu seras marquise d’Outreville! Je l’ai choisi entre mille, pour qu’il fût digne de toi: il est jeune, beau, plein d’esprit, d’une noblesse ancienne et glorieuse, et allié aux plus illustres familles de la France. Chère petite! ton bonheur est assuré et le mien aussi, puisque je ne vis que par toi. Tu viendras bientôt à Paris, tu quitteras cet affreux Arlange, où tu as vécu comme un beau papillon dans une chrysalide noire, tu seras accueillie et fêtée dans les plus grandes maisons; je te conduirai de plaisirs en plaisirs, de triomphes en triomphes: quel spectacle pour les yeux d’une mère!»

Mme Benoît était légère comme une mésange; ses pieds ne posaient plus à terre; sa figure avait rajeuni de dix ans; on croyait voir une flamme autour de sa tête. Elle chantait en dansant, elle pleurait en riant, elle avait la démangeaison d’arrêter les passants pour leur conter sa joie; elle se surprenait à saluer les dames qu’elle rencontrait dans des voitures armoriées. Elle fut si tendre avec le marquis, elle l’enveloppa d’un tel réseau de petits soins et de prévenances, que Gaston, qui, depuis longtemps, n’avait été l’enfant gâté de personne, se prit d’une véritable amitié pour sa belle-mère. Il la quittait rarement, la conduisait partout, et ne s’ennuyait pas avec elle, quoiqu’elle évitât toute conversation sur les forges. L’avant-veille de son départ, Mme Benoît s’empara de lui pour la journée. Elle le mena d’abord chez Tahan, où elle choisit devant lui une grande boîte en bois de rose, longue, large et plate, et divisée à l’intérieur en compartiments inégaux.

«A quoi sert ce coffre étrange? demanda Gaston en sortant.

--Cela? c’est la corbeille de mariage de ma fille.

--Mais, madame, reprit le marquis avec la fierté du pauvre, il me semble que c’est à moi…​.

--Il vous semble fort mal. Mon cher marquis, lorsque vous serez le mari de Lucile, vous lui ferez autant de cadeaux qu’il vous plaira: dès le lendemain de la cérémonie, vous aurez carte blanche; mais, jusque-là, il n’appartient qu’à moi de lui donner quelque chose. Je trouve impertinent l’usage qui permet au fiancé d’une fille de lui donner pour cinquante mille francs de hardes et de bijoux avant le mariage et lorsqu’il ne lui est encore de rien. Dites, si vous voulez, que j’ai des préjugés ridicules, mais je suis trop vieille pour m’en défaire. Nous allons choisir aujourd’hui mes présents de noces: dans un mois je viendrai, si bon vous semble, vous aider à choisir les vôtres.»

Le raisonnement était facile à réfuter; mais il fut déduit d’un ton si caressant et d’une voix si maternelle, que Gaston ne trouva point de réplique. Depuis trois jours il était en pourparlers avec un usurier à propos de cette corbeille. Il se laissa conduire chez vingt marchands et choisit des étoffes, des châles, des dentelles et des bijoux. Point de diamants: Mme Benoît partageait les siens avec sa fille.

La belle-mère prit congé de son gendre le 5 mai en lui donnant rendez-vous pour le 12. Elle se chargeait de faire faire la première publication à l’église et à la mairie, tandis que Gaston poussait l’épée dans les reins à son chemisier et à son tailleur. Dans la confusion inséparable d’un départ, elle emballa par mégarde tous les papiers de la maison d’Outreville.

La première idée de Lucile, en revoyant Mme Benoît, fut qu’on lui avait changé sa mère à Paris. Jamais la jolie veuve n’avait été si indulgente. Tout ce que Lucile faisait était bien fait, tout ce qu’elle disait était bien dit; elle se conduisait comme un ange et parlait d’or. Jamais la tendre mère ne pourrait se séparer d’une fille si accomplie; elle la suivrait partout elle ne la quitterait qu’à la mort. Elle lui disait, comme dans l’histoire de Ruth: «Ton pays sera mon pays.» Lucile ouvrit son cœur à cette nouvelle mère, et apprit avec une vive satisfaction qu’il y avait beaucoup de marquis jeunes, bien faits, et qui ne portaient point d’habits à paillettes.

Le lendemain de l’arrivée de Mme Benoît, son amie, Mme Mélier, vint lui annoncer le prochain mariage de sa fille Céline avec M. Jordy, raffineur à Paris. M. Jordy était un jeune homme fort riche, et Mme Mélier ne dissimulait pas sa joie d’avoir si bien établi sa fille. Mme Benoît riposta vivement par l’annonce du prochain mariage de Lucile avec le marquis d’Outreville. On se félicita de part et d’autre, et l’on s’embrassa à plusieurs reprises. Quand Mme Mélier fut partie, Lucile, qui était liée depuis l’enfance avec la future Mme Jordy, s’écria: «Quel bonheur! si je vais à Paris, je serai tout près de Céline; elle viendra chez moi; j’irai chez elle; nous nous verrons tous les jours.

--Oui, mon enfant, répondit Mme Benoît, tu iras chez elle dans ton grand carrosse blasonné, avec tes laquais poudrés à blanc; mais quant à la recevoir chez toi, c’est autre chose. On se doit à son monde, et l’on est un peu esclave de la société où l’on vit. Lorsqu’une duchesse viendra dans ton salon, il ne faut pas qu’elle s’y frotte à la femme d’un raffineur, d’un homme qui vend des pains de sucre!…​ Ce n’est pas une raison pour faire la moue. Voyons! tu recevras Céline le matin, avant midi.

--Dieu! quel sot pays que ce Paris! j’aime mieux rester dans mon pauvre Arlange, où l’on peut voir ses amis à toute heure de la journée.»


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