Full Text - Section 6

«Voyons, lui dis-je, comment est-elle avec toi?

--Elle n’est jamais avec moi. Je suis dans la chambre, elle aussi; et cependant nous ne sommes pas ensemble. Je lui parle, elle me répond, mais je ne peux pas dire que j’aie jamais causé avec elle. Elle ne m’évite pas, elle ne me cherche pas…​. Je crois cependant qu’elle m’évite, ou du moins que je lui suis désagréable. Quand on est bâti comme cela!»

Il s’emportait contre sa pauvre personne avec une naïveté charmante. La froideur de Mlle Bourgade pour un être si excellent n’était pas naturelle. Elle ne s’expliquait que par un commencement d’amour ou par un calcul de coquetterie.

«Mlle Bourgade sait-elle que tu as hérité?

--Non.

--Elle te croit pauvre comme elle?

--Sans cela, il y a longtemps qu’on m’aurait mis à la porte.

--Si cependant…​. Ne rougis pas. Si, par impossible, elle t’aimait comme tu l’aimes, que ferais-tu?

--Je…​. lui dirais…​.

--Allons, pas de fausse honte! Elle n’est pas là: tu l’épouserais?

--Oh! si je pouvais! Mais je n’oserai jamais me marier.»

Ceci se passait un dimanche. Le jeudi suivant, quoique j’eusse bien promis d’éviter la rue Traversine, je fis une visite au Petit-Gris. J’avais mis mon plus bel habit d’uniforme, avec des palmes toutes neuves à la boutonnière. Le Petit-Gris alla prévenir Mme Bourgade qu’un monsieur lui demandait la faveur de causer quelques instants avec elle seule. Elle vint comme elle était, et notre hôte sortit sous prétexte d’acheter du charbon.

Mme Bourgade était une grande et belle femme, maigre jusqu’aux os; elle avait de longs yeux tristes, de beaux sourcils et des cheveux magnifiques, mais presque plus de dents, ce qui la vieillissait. Elle s’arrêta devant moi un peu interdite; la misère est timide.

«Madame, lui dis-je, je suis un ami de Matthieu Debay; il aime Mlle votre fille, et il a l’honneur de vous demander sa main.»

Voilà comme nous étions diplomates à l’École normale.

«Asseyez-vous, monsieur,» me dit-elle doucement. Elle n’était pas surprise de ma démarche, elle s’y attendait; elle savait que Matthieu aimait sa fille, et elle m’avoua avec une sorte de pudeur maternelle que depuis longtemps sa fille aimait Matthieu. J’en étais bien sûr! Elle avait mûrement réfléchi sur la possibilité de ce mariage. D’un côté elle était heureuse de confier l’avenir de sa fille à un honnête homme, avant de mourir. Elle se croyait dangereusement malade, et attribuait à des causes organiques un affaiblissement produit par les privations. Ce qui l’effrayait, c’était l’idée que Matthieu lui-même n’était pas très-robuste, qu’il pouvait un jour prendre le lit, perdre ses leçons et rester sans ressource avec une femme, peut-être avec des enfants, car il fallait tout prévoir. J’aurais pu la rassurer d’un seul mot, mais je n’eus garde. J’étais trop heureux de voir un mariage se conclure avec cette sublime imprudence des pauvres qui disent: «Aimons-nous d’abord, chaque jour amène son pain!» Mme Bourgade ne discuta contre moi que pour la forme. Elle portait Matthieu dans son cœur. Elle avait pour lui l’amour de la belle-mère pour son gendre, cet amour à deux degrés, qui est la dernière passion de la femme. Mme de Sévigné n’a jamais aimé son mari comme M. de Grignan.

Mme Bourgade me conduisit chez elle et me présenta à sa fille. La belle Aimée était vêtue de cotonnade mauvais teint dont la couleur avait passé. Elle n’avait ni bonnet, ni col, ni manchettes: le blanchissage est si cher! Je pus admirer une grosse natte de magnifiques cheveux blonds, un cou un peu maigre, mais d’une rare élégance, et des mains qu’une grande dame eût payées cher. Sa figure était celle de sa mère, avec vingt années de moins. En les voyant l’une à côté de l’autre, je songeai involontairement à ces dessins d’architecture où l’on voit dans le même cadre un temple en ruine et sa restauration. La taille d’Aimée, avec une brassière au lieu de corset, et un simple jupon sans crinoline montrait une élégance de bon aloi. Le prix élevé des engins de la coquetterie fait que les pauvres sont moins souvent dupés que les riches. Ce qui m’étonna le plus dans la future Mme Debay, c’est la blancheur limpide de son teint. On aurait dit du lait, mais du lait transparent: je ne puis mieux comparer son visage qu’à une perle fine.

Elle fut bien franchement heureuse, la petite perle de la rue Traversine, lorsqu’elle apprit les nouvelles que j’apportais. Au beau milieu de sa joie tomba Matthieu, qui ne s’attendait pas à me trouver là. Il ne voulut croire qu’il était aimé que lorsqu’on le lui eut répété trois fois. Nous parlions tous ensemble, et les quatuors de Beethoven sont une pauvre musique au prix de celle que nous chantions. Puis, comme la porte était restée entr’ouverte, je me dérobai sans rien dire. Matthieu me savait un peu moqueur, et il n’aurait pas osé pleurer devant moi.

Il se maria le premier jeudi de juin, et j’eus soin de ne pas me faire consigner à l’École, car je tenais à lui servir de témoin. Je partageai cet honneur avec un jeune écrivain qui débutait alors dans l'Artiste. Les témoins d’Aimée furent deux amis de Matthieu, un peintre et un professeur: Mme Bourgade avait perdu de vue ses anciennes connaissances. La mairie du 11e arrondissement est en face de l’église Saint-Sulpice: on n’eut que la place à traverser. Toute la noce y compris Léonce, était contenue dans deux grands fiacres qui nous menèrent dîner auprès de Meudon, chez le garde de Fleury. Notre salle à manger était un chalet entouré de lilas, et nous découvrîmes un petit oiseau qui avait fait son nid dans la mousse au-dessus de nos têtes. On but à la prospérité de cette famille ailée: nous sommes tous égaux devant le bonheur. Me croira qui voudra, mais Matthieu n’était plus laid. J’avais déjà remarqué que l’air des forêts avait le privilége de l’embellir. Il y a des figures qui ne plaisent que dans un salon; vous en trouverez d’autres qui ne charment que dans les champs. Les poupées enfarinées qu’on admire à Paris seraient horribles à rencontrer au coin d’un bois: je frémis quand j’y pense. Matthieu était, au contraire, un sylvain très-présentable: Il nous annonça, au dessert, qu’il allait partir pour Auray, avec sa femme et sa belle-mère. L’excellente maman Debay ouvrait déjà les bras pour recevoir sa bru. Matthieu écrirait ses thèses à loisir; il serait docteur et professeur quand les sardines le permettraient.

«Sans parler des enfants, ajouta une voix qui n’était pas la mienne.

--Ma foi! reprit le marié, s’il nous vient des enfants, je leur apprendrai à lire au coin du feu, et puissé-je avoir dix élèves dans ma classe!

--Pour moi, dit Léonce, je vous ajourne tous à l’année prochaine. Vous assisterez au mariage de Léonce Debay avec Mlle X., une des plus riches héritières de Paris.

--Vive Mlle X., la glorieuse inconnue!

--En attendant que je la connaisse, reprit l’orateur, on vous contera que j’ai gaspillé une fortune, éparpillé des trésors et dispersé mon héritage à tous les vents de l’horizon. Souvenez-vous de ce que je vous promets: je jetterai l’or, mais comme un semeur jette la graine. Laissez dire et attendez la récolte!»

Pourquoi n’avouerais-je pas qu’on buvait du vin de Champagne? Matthieu dit à son frère: «Tu feras ce que tu voudras, je ne doute plus de rien, je crois tout possible, depuis qu’elle a pu m’épouser par amour!»


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