Full Text - Section 59
Le baron s’achemina à petits pas vers le nº 34 de la rue Saint-Benoît. C’était une maison bourgeoise dont la principale locataire avait meublé quelques chambres pour loger les étudiants. Il monta au second étage et frappa à une petite porte numérotée. Le marquis, en veste de travail, vint lui ouvrir. C’était en effet un beau jeune homme et un mari fort désirable. Il était un peu grand, mais d’une taille si bien prise que personne ne songeait à lui reprocher quelques centimètres de trop. Ses pieds et ses mains attestaient que ses ancêtres avaient vécu sans rien faire pendant plusieurs siècles. Sa tête était magnifique: un front haut, large et couronné de cheveux noirs qui se rejetaient spontanément en arrière; des yeux bleus d’une grande douceur, mais profondément enfoncés sous des sourcils puissants; un nez fièrement arqué dont les ailes fines frémissaient à la moindre émotion, une bouche un peu large et des dents charmantes; une moustache noire, épaisse et brillante, qui encadrait de belles lèvres rouges sans les cacher; un teint à la fois brun et rose, couleur de travail et de santé. Le baron fit cet inventaire d’un coup d’œil rapide, en serrant la main de Gaston, et il murmura en lui-même: «Si la petite n’est pas contente du présent que je lui fais!…»
La figure du jeune marquis était ouverte, mais non pas épanouie. En l’examinant avec attention, on y aurait vu je ne sais quoi de mobile et d’inquiet, l’agitation perpétuelle d’un désir inassouvi, la tyrannie d’une idée dominante. Peut-être même, en poussant plus avant, y eût-on reconnu le sceau de prédestination qui marque le visage de tous les inventeurs. Gaston avait quitté son ouvrage pour ouvrir à son vieil ami. Il était occupé à laver à l’encre de Chine une grande planche de dessins au bas desquels on lisait: Plan, coupe et élévation d’un haut fourneau économique. Sa table était encombrée de dessins et de mémoires dont les titres, à demi cachés les uns par les autres, étaient de nature à piquer la curiosité des plus indifférents. On y voyait, ou plutôt on y devinait les suscriptions suivantes: D’un nouvel acier plus fusible.--Nouveau système de hauts fourneaux.--Accidents les plus fréquents dans les mines, et moyen de les prévenir.--Moyen de couler d’une seule pièce les roues des….--Emploi rationnel du combustible dans….--Nouveau soufflet à vapeur pour les forges…. Lorsqu’on avait jeté les yeux sur cette table, on ne voyait plus qu’elle dans la chambre. Le petit lit de pensionnaire, les six chaises de damas de laine, le fauteuil de velours d’Utrecht, la petite bibliothèque surchargée de livres, la pendule arrêtée, les deux vases de fleurs artificielles sous leurs globes, les portraits encadrés de La Fayette et du général Foy, les rideaux rouges à liteaux jaunes, tout disparaissait devant ce monceau de labeurs et d’espérances.
«Mon enfant, dit le baron au marquis, il y a huit grands jours que je ne vous ai vu: où en sont vos affaires?
--Bonne nouvelle, monsieur: j’ai une place. J’avais fait mettre, il y a quelques jours, une note dans les journaux. Un de mes anciens camarades d’école qui dirige les mines de Poullaouen, dans le Finistère, a deviné mon nom sous les initiales; il a parlé de moi aux administrateurs, et l’on m’offre une place de 3000 francs, à prendre au 1er mai. Il était temps! j’entamais mon dernier billet de cent francs. Je partirai dans cinq jours pour la Bretagne. Poullaouen est un triste pays, où il pleut dix mois de l’année, et vous savez si j’aime le soleil. Mais je pourrai continuer mes études, pratiquer quelques-unes de mes théories, faire mes expériences sur une grande échelle: c’est tout un avenir!
--Voyez comme je tombe mal! Je venais vous proposer autre chose.
--Dites toujours: je n’ai pas encore répondu.
--Voulez-vous vous marier?»
Le marquis fit une moue parfaitement sincère.
«Vous êtes bien bon de vous occuper de moi, dit-il au vieillard en lui serrant les deux mains: mais je n’ai jamais songé à ces choses-là. Je n’ai pas le temps; vous savez mes travaux; j’ai encore un million de choses à trouver; la science est jalouse.
--Ta, ta, ta! reprit le baron en riant. Comment! vous avez vingt-huit ans, vous vivez ici comme un chartreux; je viens vous offrir une fille sage, jolie, bien élevée, un ange de seize ans; et voilà comme vous me recevez!»
Un éclair de jeunesse s’alluma au fond des beaux yeux de Gaston, mais ce fut l’affaire d’un instant. «Merci mille fois, répondit-il, mais je n’ai pas le temps. Le mariage m’imposerait des devoirs contraires à mes goûts, des occupations insupportables….
--Il ne vous imposerait rien du tout. Votre futur beau-père est mort depuis plus de quinze ans; la famille se compose d’une belle-mère, excellente bourgeoise, malgré ses prétentions. Pour vous donner une idée de ses manières, je vous dirai qu’elle m’a chargé de vous mener demain dîner chez elle, si ce mariage ne vous déplaît pas. Vous voyez qu’on ne fait pas de cérémonie!
--Merci, monsieur, mais j’ai Poullaouen dans la tête.
--Quel homme! on vous assure par contrat la propriété d’un hôtel rue Saint-Dominique, d’une forêt de quatre cents hectares en Lorraine, et de cent mille livres de rente. Vous en donnera-t-on autant à Poullaouen?
--Non, mais j’y serai dans mon élément. Proposeriez-vous à un poisson cent mille francs de rente pour vivre hors de l’eau?
--Eh bien! n’en parlons plus. Je voulais vous dire cela en passant. Maintenant j’ai quelques visites à faire; au revoir. Vous ne partirez pas sans me dire adieu?»
Le baron s’avança jusqu’à la porte en souriant malicieusement. Au moment de sortir, il se retourna et dit à Gaston:
«A propos, les cent mille francs de rente sont le revenu d’une forge magnifique.»
Gaston l’arrêta sur le seuil: «Une forge! J’épouse! Voulez-vous me permettre d’aller vous prendre demain pour dîner chez ma belle-mère?
--Non, non. Épousez Poullaouen!
--Mon vieil ami!
--Eh bien, soit. A demain.»
II
Après le départ du baron, Gaston d’Outreville se jeta dans le fauteuil, plongea sa tête dans ses deux mains, et réfléchit si longuement, que son encre de Chine eut le temps de sécher. «A quel propos, se demandait-il, une bourgeoise vient-elle m’offrir sa fille et cent mille francs de rente?» Je connais bon nombre de jeunes gens qui, à sa place, eussent été moins embarrassés. Ils auraient eu bientôt fait de construire un roman d’amour pour expliquer tout le mystère. Mais Gaston manquait de fatuité, comme Lucile de coquetterie. La seule idée qui lui vint fut que Mme Benoît voulait pour gendre un forgeron bien élevé. «Elle a entendu parler de moi, pensa-t-il; on lui aura dit un mot de mes recherches et de mes découvertes; j’étais assez répandu dans le faubourg, du temps que je ne connaissais pas encore la sottise et la vanité des relations du monde. Il est évident que cette usine a besoin d’un homme: une mère et sa fille additionnées ensemble ne font pas un maître de forges. Qui sait si les travaux ne sont pas en souffrance, si l’entreprise n’est pas en péril? Eh bien, morbleu! nous la sauverons. Outreville à la rescousse! comme disaient nos aïeux, ces artisans héroïques qui forgeaient leurs épées eux-mêmes.» Là-dessus, il refit de l’encre de Chine et termina consciencieusement son lavis.
Le lendemain, il se promena à grands pas dans le jardin du Luxembourg, jusqu’à l’heure du déjeuner. Après midi, il s’enferma dans un cabinet de lecture, où il feuilleta successivement tous les journaux du jour et toutes les revues du mois: depuis longtemps il n’avait fait pareille débauche. «Il est heureux, pensait-il, qu’on ne se marie pas souvent: on ne travaillerait guère.» A cinq heures, il se mit à sa toilette, qui fut longue: il s’attendait à dîner avec sa future. Six heures et demie sonnaient lorsqu’il entra chez le baron. Il espérait savoir de son vieil ami comment Mme Benoît avait pris la fantaisie de le choisir pour gendre; mais le baron fut mystérieux comme un oracle. Il respectait trop son orgueil pour lui conter la vérité. En arrivant au petit hôtel de la rue Saint-Dominique, ils aperçurent deux ouvriers juchés sur une double échelle et occupés à mesurer quelque chose au-dessus de la porte cochère.
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