Full Text - Section 56
Un jour le capitaine était souffrant pour s’être trop bien comporté la veille. Il avait la tête lourde et les yeux battus. Assis dans le plus grand fauteuil du salon, il lustrait mélancoliquement ses longues moustaches rousses. Sa femme, debout auprès d’un samavar, lui versait coup sur coup d’énormes tasses de thé. Un domestique annonça M. le comte de Kerpry. Le capitaine, tout malade qu’il était, se dressa brusquement en pieds.
«Ne m’avez-vous pas dit que vous étiez sans parents? demanda Éliane un peu étonnée.
--Je ne m’en connaissais pas, répondit le capitaine, et je veux que le diable m’emporte…. Mais nous verrons bien. Faites entrer!»
Le capitaine sourit dédaigneusement lorsqu’il vit paraître un jeune homme de vingt ans, d’une beauté presque enfantine. Il était de taille raisonnable, mais si frêle et si délicat, qu’on pouvait croire qu’il n’avait pas fini de grandir. Ses longs yeux bleus regardaient autour d’eux avec une sorte de timidité farouche. Lorsqu’il aperçut la belle Éliane, sa figure rougit comme une pêche d’espalier. Le timbre de sa voix était doux, frais, limpide, presque féminin. Sans la moustache brune qui se dessinait finement sur sa lèvre, on aurait pu le prendre pour une jeune fille déguisée en homme.
«Monsieur, dit-il au capitaine en se tournant à demi vers Éliane, quoique je n’aie pas l’honneur d’être connu de vous, je viens vous parler d’affaires de famille. Notre conversation, qui sera longue, contiendra sans doute des chapitres fastidieux, et je crains que madame n’en soit ennuyée.
--Vous avez tort de craindre, monsieur, reprit Éliane en se rengorgeant: la marquise de Kerpry veut et doit connaître toutes les affaires de la famille, et, puisque vous êtes un parent de mon mari….
--C’est ce que j’ignore encore, madame, mais nous le déciderons bientôt, et devant vous, puisque vous le désirez et que monsieur semble y consentir.»
Le capitaine écoutait d’un air hébété, sans trop comprendre. Le jeune comte se tourna vers lui comme pour le prendre à partie.
«Monsieur, lui dit-il, je suis le fils aîné du marquis de Kerpry, qui est connu de tout le faubourg Saint-Germain, et qui a son hôtel rue Saint-Dominique.
--Quel bonheur!» s’écria étourdiment Éliane.
Le comte répondit à cette exclamation par un salut froid et cérémonieux. Il poursuivit:
«Monsieur, comme mon père, mon grand-père et mon bisaïeul étaient fils uniques, et qu’il n’y a jamais eu deux branches dans la famille, vous excuserez l’étonnement qui nous a saisis le jour où nous avons appris par les journaux le mariage d’un marquis de Kerpry.
--Je n’avais donc pas le droit de me marier? demanda le capitaine en se frottant les yeux.
--Je ne dis pas cela, monsieur. Nous avons à la maison, outre l’arbre généalogique de la famille, tous les papiers qui établissent nos droits à porter le nom de Kerpry. Si vous êtes notre parent, comme je le désire, je ne doute pas que vous n’ayez aussi entre les mains quelques papiers de famille.
--A quoi bon? les paperasses ne prouvent rien, et tout le monde sait qui je suis.
--Vous avez raison, monsieur, il ne faut pas beaucoup de parchemins pour établir une preuve solide; il suffit d’un acte de naissance, avec….
--Monsieur, mon acte de naissance porte le nom de Benoît. Il est daté de 1794. Comprenez-vous?
--Parfaitement, monsieur, et, en dépit de cette circonstance, je conserve l’espoir d’être votre parent. Êtes-vous né à Kerpry ou dans les environs?
--Kerpry?… Kerpry? où prenez-vous Kerpry?
--Mais où il a toujours été: à trois lieues de Dijon, sur la route de Paris.
--Eh! monsieur, que m’importe à moi? puisque Robespierre a vendu les biens de la famille….
--On vous a mal informé, monsieur. Il est vrai que la terre et le château ont été mis en vente comme biens d’émigré, mais ils n’ont pas trouvé d’acheteur, et S. M. le roi Louis XVIII a daigné les rendre à mon père.»
Le capitaine était insensiblement sorti de sa torpeur; ce dernier trait acheva de le réveiller. Il marcha les poings serrés, vers son frêle adversaire, et lui cria dans le visage:
«Mon petit monsieur, il y a quarante ans que je suis marquis de Kerpry, et celui qui m’arrachera mon nom aura le poignet solide.»
Le comte pâlit de colère, mais il se souvint de la présence d’Éliane, qui s’étendait, anéantie, sur une chaise longue. Il répondit d’un ton dégagé:
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