Full Text - Section 55

Le prince lui accorda quinze jours pour se remettre; elle eut ensuite un nouveau délai d’une semaine, parce que Gorgeon ne jouait pas. Elle regardait les affiches comme les condamnés, sous la Terreur, lisaient les listes du bourreau. Elle ne jouit ni de ses toilettes, ni de sa maison, ni du luxe prodigieux dont elle était entourée. Son salon passait pour une des merveilles de Pétersbourg. Les murs étaient de Paros blanc, et le meuble de vieux Beauvais à figures. Les fenêtres n’avaient pas d’autres rideaux que six grands camellias ponceau, dressés en espalier. Au milieu, sous un énorme lustre en cristal de roche, on voyait un divan circulaire ombragé d’un camellia pleureur, vrai miracle d’horticulture. Pauline y fit à peine attention. Son cuisinier, un illustre Provençal que Vasilikof avait dérobé à un prince-évêque d’Allemagne, épuisa vainement toutes les ressources de son imagination; Pauline n’avait plus faim. Elle était cependant un peu bien gourmande lorsqu’elle soupait au café Anglais avec son mari. Le 6 janvier (nouveau style), l’affiche, qu’on portait chez elle, lui apprit que Gorgeon jouait le soir dans le Dîner de Madelon. Il lui sembla qu’elle recevait un coup dans le cœur. Elle voulut écrire à son mari. Elle fit porter chez Gorgeon une lettre tendre et suppliante où elle racontait fidèlement tout ce qui s’était passé. «Je ne sais plus que devenir, disait-elle; je suis seule, sans appui et sans conseil. Le jour où nous nous sommes mariés, tu m’as promis aide et protection; viens à mon secours!» Elle glissa dans l’enveloppe une petite fleur sèche conservée entre deux feuillets de son Molière; c’était une violette blanche de Fontainebleau. Malheureusement, l’homme qui remit cette lettre à Gorgeon portait la livrée du prince Vasilikof.

Le soir, à sept heures, Pauline se laissa habiller comme une morte. Elle espérait vaguement que le prince aurait pitié d’elle et qu’il lui ferait grâce de sa compagnie; mais en descendant de voiture, devant la petite porte du vestibule, elle le vit accourir empressé et radieux. Elle le suivit en chancelant jusqu’à sa loge, qui était au niveau de la rampe, et elle se jeta sur un fauteuil, sans voir que toute la salle avait les yeux braqués sur elle. Le théâtre était plein; les Russes célébraient la fête de Noël. La direction permet au locataire d’une loge d’y empiler autant de personnes qu’elle en peut physiquement contenir. L’hémicycle était littéralement tapissé de têtes qui toutes regardaient la loge de Vasilikof. Lorsque le rideau se leva, Pauline fut prise de vertige. Elle voyait devant elle un gouffre plein de feu, et elle se cramponnait à la balustrade pour n’y point tomber.

Gorgeon s’était cuirassé de courage et d’indifférence. Il avait caché sa pâleur sous une couche épaisse de rouge, mais il avait oublié de peindre ses lèvres; elles devinrent livides. Il fut assez maître de lui pour conserver la mémoire, et il joua son rôle jusqu’au bout. La soirée fut orageuse. Le public du théâtre Michel se compose de deux éléments bien distincts: le grand monde russe, qui entend le français, et la colonie française. Il y a plus de six mille Français à Pétersbourg, et tous, quels qu’ils soient, précepteurs, marchands, coiffeurs ou cuisiniers, raffolent du théâtre. Les Russes avaient admiré le coup d’état de Vasilikof, et ceux-là même qui avaient applaudi sa caricature deux mois auparavant s’étaient retournés de son côté. Les Français idolâtraient Gorgeon; ils le couvrirent d’applaudissements. Les Russes ripostèrent par des applaudissements ironiques, battant des mains à tout propos et hors de propos. Après la chute du rideau, ils le rappelèrent si obstinément, qu’il fut forcé de revenir. Pauline était plus morte que vive.

Le lendemain, on donnait le Misanthrope et l’Auvergnat. Gorgeon fut vraiment admirable dans le rôle de Mâchavoine. Les Français avaient apporté des couronnes; les Russes lui jetèrent des couronnes ridicules. Un mauvais plaisant lui cria: «Bien des choses à madame!» Il pleurait de rage en rentrant dans sa loge. Il y trouva une lettre de Pauline, une lettre mouillée de larmes. Il la foula aux pieds, la déchira en mille pièces et la jeta au feu.

Après ces deux horribles soirées, Pauline, épouvantée du silence de son mari, supplia le prince de lui faire grâce du reste. Gorgeon n’était-il pas assez puni? Vasilikof n’était-il pas assez vengé?

Le prince se montra conciliant: il remit à Gorgeon la moitié de sa peine, et décida que le surlendemain, après le spectacle, Pauline serait libre d’employer son temps comme elle l’entendrait. «Il faut être de bon compte, dit-il, Gorgeon m’a joué huit fois en quinze jours; mais les soirées comme celle-ci doivent compter double. Après la quatrième, l’honneur sera satisfait.»

On devait donner deux jours de suite un vaudeville fort gai de MM. Xavier et Varin, la Colère d’Achille. C’était presque une pièce de circonstance. Achille Pangolin est un Sganarelle moderne qui croit trouver partout les preuves de sa disgrâce imaginaire. Tout lui est matière à soupçon, depuis le miaulement de son chat jusqu’aux interjections de son perroquet. S’il trouve une canne dans sa maison, il croit qu’elle a été oubliée par un rival, et il la met en morceaux avant de reconnaître que c’est la sienne. Il oublie son chapeau dans la chambre de sa femme; il revient, il le trouve, il le saisit, il le broie: il cherche dans tous les coins le propriétaire de ce maudit chapeau. Dans l’excès de son désespoir, il veut en finir avec la vie, et il charge un pistolet pour se brûler la cervelle. Mais un scrupule l’arrête en si beau chemin. Il veut bien se détruire, mais il ne veut pas se faire de mal: la mort l’attire et la douleur l’incommode. Pour concilier son horreur de la vie et sa tendresse pour lui-même, il se met en face d’un miroir et se suicide en effigie.

La Colère d’Achille eut un succès bruyant au théâtre Michel. Tous les mots portaient! Deux heures avant la représentation, Gorgeon avait refusé de recevoir la visite de sa femme. Il joua la rage au naturel. Par malheur, le pistolet du théâtre était une relique vénérable extraite du magasin des accessoires: il fit long feu. Un seigneur de l’orchestre s’écria en mauvais français: «Pas de chance!»

Après la représentation, comme le régisseur s’excusait, Gorgeon lui dit: «Ce n’est rien. J’ai un pistolet chez moi, je l’apporterai demain.» Il vint avec un pistolet à deux coups, une belle arme, en vérité. «Vous voyez, dit-il au régisseur: si le premier coup ratait, j’ai le second.» Il joua avec un entrain qu’on ne lui avait jamais vu. A la dernière scène, au lieu de viser la glace, il tourna le canon vers sa femme et la tua. Il se fit ensuite sauter la cervelle. Le spectacle fut interrompu. Cette aventure fit beaucoup de bruit dans Pétersbourg. C’est le prince Vasilikof qui me l’a racontée. «Croiriez-vous, me dit-il en terminant, que ce Gorgeon et cette Pauline s’étaient mariés par amour? Voilà comme vous êtes à Paris!»

LA MÈRE DE LA MARQUISE.

I

Ceci est une vieille histoire qui datera tantôt de dix ans.

Le 15 avril 1846, on lisait dans tous les grands journaux de Paris l’annonce suivante:

«Un jeune homme de bonne famille, ancien élève d’une école du gouvernement, ayant étudié dix ans les mines, la fonte, la forge, la comptabilité et l’exploitation des coupes de bois, désirerait trouver dans sa spécialité un emploi honorable. Écrire à Paris, poste restante à M. L. M. D. O.

La propriétaire des belles forges d’Arlange, Mme Benoît, était alors à Paris, dans son petit hôtel de la rue Saint-Dominique; mais elle ne lisait jamais les journaux. Pourquoi les aurait-elle lus? Elle ne cherchait pas un employé pour sa forge, mais un mari pour sa fille.

Mme Benoît, dont l’humeur et la figure ont bien changé depuis dix ans, était en ce temps-là une personne tout à fait aimable. Elle jouissait délicieusement de cette seconde jeunesse que la nature n’accorde pas à toutes les femmes, et qui s’étend entre la quarantième et la cinquantième année. Son embonpoint un peu majestueux lui donnait l’aspect d’une fleur très-épanouie, mais personne en la voyant ne songeait à une fleur fanée. Ses petits yeux étincelaient du même feu qu’à vingt ans; ses cheveux n’avaient pas blanchi, ses dents ne s’étaient pas allongées; ses joues et ses mentons resplendissaient de cette fraîcheur vigoureuse, luisante et sans duvet qui distingue la seconde jeunesse de la première. Ses bras et ses épaules auraient fait envie à beaucoup de jeunes femmes. Son pied s’était un peu écrasé sous le poids de son corps, mais sa petite main rose et potelée brillait encore au milieu des bagues et des bracelets comme un bijou entre des bijoux.

Les dedans d’une personne si accomplie répondaient exactement au dehors. L’esprit de Mme Benoît était aussi vif que ses yeux. Sa figure n’était pas plus épanouie que son caractère. Le rire ne tarissait jamais sur cette jolie bouche; ses belles petites mains étaient toujours ouvertes pour donner. Son âme semblait faite de bonne humeur et de bonne volonté. A ceux qui s’émerveillaient d’une gaieté si soutenue et d’une bienveillance si universelle, Mme Benoît répondait: «Que voulez-vous? Je suis née heureuse. Mon passé ne renferme rien que d’agréable, sauf quelques heures oubliées depuis longtemps; le présent est comme un ciel sans nuage; quant à l’avenir, j’en suis sûre, je le tiens. Vous voyez bien qu’il faudrait être folle pour se plaindre du sort ou prendre en grippe le genre humain!»

Comme il n’est rien de parfait en ce monde, Mme Benoît avait un défaut, mais un défaut innocent, qui n’avait jamais fait de mal qu’à elle-même. Elle était, quoique l’ambition semble un privilége du sexe laid, passionnément ambitieuse. Je regrette de n’avoir pas trouvé un autre mot pour exprimer son seul travers; car, à vrai dire, l’ambition de Mme Benoît n’avait rien de commun avec celle des autres hommes. Elle ne visait ni à la fortune ni aux honneurs: les forges d’Arlange rapportaient assez régulièrement cent cinquante mille francs de rente; et, quant au reste, Mme Benoît n’était pas femme à rien accepter du gouvernement de 1846. Que poursuivait-elle donc? Bien peu de chose. Si peu, que vous ne me comprendriez pas si je ne racontais d’abord en quelques lignes la jeunesse de Mme Benoît née Lopinot.

Gabrielle-Auguste-Éliane Lopinot naquit au cœur du faubourg Saint-Germain, sur les bords de ce bienheureux ruisseau de la rue du Bac, que Mme de Staël préférait à tous les fleuves de l’Europe. Ses parents, bourgeois jusqu’au menton, vendaient des nouveautés à l’enseigne du Bon saint Louis, et accumulaient sans bruit une fortune colossale. Leurs principes bien connus, leur enthousiasme pour la monarchie et le respect qu’ils affichaient pour la noblesse leur conservaient la clientèle de tout le faubourg. M. Lopinot, en fournisseur bien appris, n’envoyait jamais une note qu’on ne la lui eût demandée. On n’a jamais ouï dire qu’il eût appelé en justice un débiteur récalcitrant. Aussi les descendants des croisés firent-ils souvent banqueroute au Bon saint Louis; mais ceux qui payent, payent pour les autres. Cet estimable marchand, entouré de personnes illustres dont les unes le volaient et dont les autres se laissaient voler, arriva peu à peu à mépriser uniformément sa noble clientèle. On le voyait très-humble et très-respectueux au magasin; mais il se relevait comme par ressort en rentrant chez lui. Il étonnait sa femme et sa fille par la liberté de ses jugements et l’audace de ses maximes. Peu s’en fallait que Mme Lopinot ne se signât dévotement lorsqu’elle l’entendait dire après boire: «J’aime fort les marquis, et ils me semblent gens de bien; mais à aucun prix je ne voudrais d’un marquis pour gendre.»

Ce n’était pas le compte de Gabrielle-Auguste-Éliane. Elle se fût fort accommodée d’un marquis, et, puisque chacun de nous doit jouer un rôle en ce monde, elle donnait la préférence au rôle de marquise. Cette enfant, accoutumée à voir passer des calèches comme les petits paysans à voir voler les hirondelles, avait vécu dans un perpétuel éblouissement. Portée à l’engouement, comme toutes les jeunes filles, elle avait admiré les objets qui l’entouraient: hôtels, chevaux, toilettes et livrées. A douze ans, un grand nom exerçait une sorte de fascination sur son oreille; à quinze, elle se sentait prise d’un profond respect pour ce qu’on appelle le faubourg Saint-Germain, c’est-à-dire pour cette aristocratie incomparable qui se croit supérieure à tout le genre humain par droit de naissance. Lorsqu’elle fut en âge de se marier, la première idée qui lui vint, c’est qu’un coup de fortune pouvait la faire entrer dans ces hôtels dont elle contemplait la porte cochère, l’asseoir à côté de ces grandes dames radieuses qu’elle n’osait regarder en face, la mêler à ces conversations qu’elle croyait plus spirituelles que les plus beaux livres et plus intéressantes que les meilleurs romans. «Après tout, pensait-elle, il ne faut pas un grand miracle pour abaisser devant moi la barrière infranchissable. C’est assez que ma figure ou ma dot fasse la conquête d’un comte, d’un duc ou d’un marquis.» Son ambition visait surtout au marquisat, et pour cause. Il y a des ducs et des comtes de création récente, et qui ne sont pas reçus au faubourg; tandis que tous les marquis sans exception sont de la vieille roche, car depuis Molière on n’en fait plus.

Je suppose que si elle avait été livrée à elle-même, elle aurait trouvé sans lanterne l’homme qu’elle souhaitait pour mari. Mais elle vivait sous l’aile de sa mère, dans une solitude profonde, où M. Lopinot venait de temps en temps lui offrir la main d’un avoué, d’un notaire ou d’un agent de change. Elle refusa dédaigneusement tous les partis jusqu’en 1829. Mais un beau matin elle s’aperçut qu’elle avait vingt-cinq ans sonnés, et elle épousa subitement M. Morel, maître de forges à Arlange. C’était un excellent homme de roturier, qu’elle aurait aimé comme un marquis si elle avait eu le temps. Mais il mourut le 31 juillet 1830, six mois après la naissance de sa fille. La belle veuve fut tellement outrée de la révolution de Juillet, qu’elle en oublia presque de pleurer son mari. Les embarras de la succession et le soin des forges la retinrent à Arlange jusqu’au choléra de 1832, qui lui enleva en quelques jours son père et sa mère. Elle revint alors à Paris, vendit le Bon saint Louis, et acheta son hôtel de la rue Saint-Dominique, entre le comte de Preux et la maréchale de Lens. Elle s’établit avec sa fille dans son nouveau domicile, et ce n’est pas sans une joie secrète qu’elle se vit logée dans un hôtel de noble apparence, entre un comte et une maréchale. Son mobilier était plus riche que le mobilier de ses voisins, sa serre plus grande, ses chevaux de meilleure race et ses voitures mieux suspendues. Cependant elle aurait donné de bon cœur serre, mobilier, chevaux et voitures pour avoir le droit de voisiner un brin. Les murs de son jardin n’avaient pas plus de quatre mètres de haut, et, dans les soirées tranquilles de l’été, elle entendait causer, tantôt chez le comte, tantôt chez la maréchale. Malheureusement il ne lui était pas permis de prendre part à la conversation. Un matin, son jardinier lui apporta un vieux cacatoès qu’il avait pris sur un arbre. Elle rougit de plaisir en reconnaissant le perroquet de la maréchale. Elle ne voulut céder à personne le plaisir de rendre ce bel oiseau à sa maîtresse, et, au risque d’avoir les mains déchiquetées à coups de bec, elle le reporta elle-même. Mais elle fut reçue par un gros intendant qui la remercia dignement sur le pas de la porte. Quelques jours après, les enfants du comte de Preux envoyèrent dans ses plates-bandes un ballon tout neuf. La crainte d’être remerciée par un intendant fit qu’elle renvoya le ballon à la comtesse par un de ses domestiques, avec une lettre fort spirituelle et de la tournure la plus aristocratique. Ce fut le précepteur des enfants, un vrai cuistre, qui lui répondit. La jolie veuve (elle était alors dans le plein de sa beauté) en fut pour ses avances. Elle se disait quelquefois le soir, en rentrant chez elle: «Le sort est bien ridicule! J’ai le droit d’entrer tant que je veux au nº 57, et il ne m’est pas permis de m’introduire pour un quart d’heure au 59 ou au 55!» Ses seules connaissances dans le monde du faubourg étaient quelques débiteurs de son père, auxquels elle n’avait garde de demander de l’argent. En récompense de sa discrétion, ces honorables personnes la recevaient quelquefois le matin. A midi, elle pouvait se déshabiller: toutes ses visites étaient faites.

Le régisseur de la forge l’arracha à cette vie intolérable en la rappelant à ses affaires. Arrivée à Arlange, elle y trouva ce qu’elle avait cherché vainement dans tout Paris: la clef du faubourg Saint-Germain. Un de ses voisins de campagne hébergeait depuis trois mois M. le marquis de Kerpry, capitaine au 2e régiment de dragons. Le marquis était un homme de quarante ans, mauvais officier, bon vivant, toujours vert, assuré contre la vieillesse, et célèbre par ses dettes, ses duels et ses fredaines. Du reste, riche de sa solde c’est-à-dire excessivement pauvre. «Je tiens mon marquisat!» pensa la belle Éliane. Elle fit sa cour au marquis, et le marquis ne lui tint pas rigueur. Deux mois plus tard il envoyait sa démission au ministère de la guerre et conduisait à l’église la veuve de M. Morel. Conformément à la loi, le mariage fut affiché dans la commune d’Arlange, au 10e arrondissement de Paris, et dans la dernière garnison du capitaine. L’acte de naissance du marié, rédigé sous la Terreur, ne portait que le nom vulgaire de Benoît, mais on y joignit un acte de notoriété publique attestant que de mémoire d’homme M. Benoît était connu comme marquis de Kerpry.

La nouvelle marquise commença par ouvrir ses salons au faubourg Saint-Germain du voisinage: car le faubourg s’étend jusqu’aux frontières de la France.

Après avoir ébloui de son luxe tous les hobereaux des environs, elle voulut aller à Paris prendre sa revanche sur le passé; et elle conta ce projet à son mari. Le capitaine fronça le sourcil et déclara net qu’il se trouvait bien à Arlange. La cave était bonne, la cuisine de son goût, la chasse magnifique; il ne demandait rien de plus. Le faubourg Saint-Germain était pour lui un pays aussi nouveau que l’Amérique: il n’y possédait ni parents, ni amis, ni connaissances. «Bonté divine! s’écria la pauvre Éliane, faut-il que je sois tombée sur le seul marquis de la terre qui ne connaisse pas le faubourg Saint-Germain!»

Ce ne fut pas son seul mécompte. Elle s’aperçut bientôt que son mari prenait l’absinthe quatre fois par jour, sans parler d’une autre liqueur appelée vermouth qu’il avait fait venir de Paris pour son usage personnel. La raison du capitaine ne résistait pas toujours à ces libations répétées, et, lorsqu’il sortait de son bon sens, c’était, le plus souvent, pour entrer en fureur. Ses vivacités n’épargnaient personne, pas même Éliane, qui en vint à souhaiter tout de bon de n’être plus marquise. Cet événement arriva plus tôt qu’elle ne l’espérait.


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