Full Text - Section 54
Le petit bonhomme joignit piteusement les mains, et répondit d’une voix suppliante:
«Pardonnez-moi; je ne voulais pas vous offenser. J’ai fait sept cents lieues pour vous proposer quelque chose; j’arrive de Saint-Pétersbourg; je parle mal le français; j’ai préparé ce que je devais vous dire, et vous m’avez tellement intimidé….»
Il s’assit, et passa un mouchoir de batiste sur son front tout dépouillé. Pauline profita de ce moment pour jeter un châle sur ses épaules.
«Madame, reprit le bonhomme, je ne vous aime p…, excusez-moi, et ne vous fâchez plus. Votre mari m’a joué un tour infâme. Je suis le prince Vasilikof; j’ai un million de revenu, mais je ne suis que de la quatorzième classe de noblesse, n’ayant jamais servi.
--Ceci m’est tout à fait égal.
--Je le sais bien, mais j’avais préparé ce que je devais vous dire, et…. je poursuis. Vous voyez, madame, que je ne suis ni très-beau, ni ce qui s’appelle de la première jeunesse. De plus, j’ai pris, en avançant en âge, certaines habitudes, ou, si vous voulez, certains tics nerveux qui font que, dans la société, on cherche à me tourner en ridicule. Cela ne m’a pas empêché d’aimer une personne charmante, de très-bonne famille, et de la demander en mariage. Les parents m’avaient agréé à cause de ma fortune, et Varvara (elle s’appelle Varvara) était sur le point de donner son consentement, lorsque votre mari a eu l’infernale idée….
--De l’épouser?
--Non, mais de faire ma caricature sur la scène et d’amuser toute la ville à mes dépens. Mon mariage a manqué. Après la première représentation, j’ai reçu mon congé; à la deuxième, Varvara s’est fiancée à un petit colonel finlandais qui n’a pas seulement cent mille livres de rente.
--Eh bien?
--Eh bien, j’ai résolu que je me vengerais de Gorgeon; et, si vous voulez m’y aider, votre fortune est faite. Je ne vous aime pas, quoique vous soyez fort jolie, et aucune femme ne peut me plaire, excepté Varvara. Les propositions que je vous apporte sont donc parfaitement honorables, et je vous prie de ne pas vous étonner de ce qu’elles peuvent avoir d’extraordinaire. Voulez-vous partir pour Saint-Pétersbourg dans une excellente chaise de poste? vous trouverez, place du Palais-Michel, à cent pas du théâtre, un hôtel magnifique qui m’appartient et que je vous donne. Les gens de la maison sont des mougicks à moi qui vous obéiront aveuglément. Le maître d’hôtel et l’intendant sont Français; vous êtes libre d’emmener avec vous une femme de chambre et une dame de compagnie; vous aurez deux voitures à vos ordres. Au théâtre, j’ai loué pour vous une avant-scène du rez-de-chaussée. Je fournirai à toutes les dépenses de votre maison; mon intendant vous comptera tous les mois la somme que vous lui indiquerez; enfin, la veille du jour où vous quitterez Paris, je déposerai chez votre notaire un capital aussi considérable qu’il vous plaira de le demander. Je ne parle pas d’une bagatelle de cinquante à soixante mille francs, mais une fortune de deux à trois cent mille: vous n’aurez qu’à parler.»
Pauline avait eu le temps de se remettre. Elle croisa les bras, et regarda en face son singulier interlocuteur:
«Mon cher monsieur, lui dit-elle, pour qui me prenez-vous?
--Pour une honnête femme indignement abandonnée, et qui a mille raisons de se venger de son mari.
--Il y a du vrai dans ce que vous dites; mais si je me vengeais de Gorgeon, je le ferais en honnête femme et je ne prendrais point d’associé.
--Madame, permettez-moi de vous répéter encore, au risque de vous déplaire, que je ne vous aime pas; en revanche, je vous respecte beaucoup, et je vous tiens pour une très-honnête femme. Il y a plus: j’estime le caractère de votre mari, quoiqu’il m’ait traité bien cruellement. Si je croyais qu’il fût indifférent à son honneur, je chercherais une autre vengeance. Voici ce que je sollicite de vous, en échange d’une fortune assurée. Ne vous effrayez pas trop tôt. Vous ne me devrez ni amour, ni amitié, ni reconnaissance, ni complaisance. Je m’engagerai, sur l’honneur, à ne point mettre les pieds chez vous. Nous ne sortirons jamais ensemble; vous serez libre de vos actions; vous recevrez qui vous voudrez, sans excepter votre mari. Tout ce que je demande….»
Pauline ouvrit les deux oreilles.
«Tout ce que je demande, c’est une place à côté de vous, dans votre loge, pour huit représentations. Gorgeon a fait rire la cour à mes dépens: je veux mettre les rieurs de mon côté.»
La jeune femme connaissait assez l’humeur fière de son mari pour savoir qu’une telle vengeance serait cruelle. Elle songea aux conséquences terribles qui pouvaient s’ensuivre.
«Vous êtes fou, dit-elle au prince; n’avez-vous pas cent autres moyens de punir mon mari? Vous serait-il bien difficile de l’envoyer pour deux ou trois mois en Sibérie!
--Fort difficile. On a dans votre pays des préjugés sur la Sibérie. D’ailleurs, malgré mon titre et ma fortune, je ne suis pas un personnage, parce que je n’ai jamais servi.
--J’entends.» Elle réfléchit quelques minutes, puis elle reprit: «En deux mots voici le marché que vous me proposez: une fortune contre ma réputation!
--Pas même; je n’ai aucun intérêt à vous perdre d’honneur. Vous aurez le droit de publier en tout temps les conditions de notre marché. De mon côté, je m’engage à vous justifier de mon mieux; je ne tiens qu’au coup de théâtre. Une fois l’effet produit, vous rentrerez dans votre réputation. Vous voyez donc qu’il ne s’agit pour vous que d’un rôle à jouer. Je vous engage pour huit représentations, à un prix que nul directeur n’offrit jamais à une actrice, et je vous laisse la liberté de dire à tout le monde: «C’est une comédie.»
Les débats se prolongèrent jusqu’au retour de Marie. Pauline demanda du temps pour délibérer, et l’affaire fut remise à huitaine. Dans l’intervalle, les amies de la jeune femme lui conseillèrent unanimement d’accepter les offres du prince. Les unes se réjouissaient de la voir partir, les autres se faisaient une fête de la savoir compromise. On lui représenta les torts impardonnables de son mari, les douceurs de la vengeance, la singularité d’un rôle si nouveau, et les profits qu’elle en allait tirer. Elle écouta d’une oreille distraite, et comme en songeant à autre chose. Explique qui voudra les bizarreries du cœur féminin! Que penseriez-vous si je vous disais qu’elle accepta ces propositions absurdes, et qu’elle consentit à ce malheureux voyage, parce qu’elle mourait d’envie de revoir son mari?
Ce qui prouve qu’elle était désintéressée, c’est qu’elle refusa l’argent du prince Vasilikof. Il fallut des prières pour lui faire accepter les toilettes éclatantes qui étaient, pour ainsi dire, les costumes de son rôle. Elle partit le 1er décembre, en poste, avec sa cousine Marie. Elle arriva le 15, dans un traîneau magnifique aux armes du prince. Toute la ville s’en émut; Vasilikof était arrivé depuis deux jours, et personne n’ignorait la grande nouvelle, ni les Russes, ni les Français, ni Gorgeon.
Pauline se repentait déjà de son équipée. L’empressement de la curiosité publique lui donna à réfléchir. Tous les hommes qu’elle apercevait dans la rue ou sur la Perspective lui rappelaient la tournure de son mari; tous les hommes se ressemblent sous la pelisse.
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