Full Text - Section 53

Elle disait: «Je ne veux pas être tyrannisée.» Gorgeon répondait: «Je ne veux pas être ridicule.» Leurs amis communs donnaient tort au mari. «S’il était si ombrageux, pourquoi prendre femme au théâtre? Il eût mieux fait d’épouser une petite bourgeoise, personne ne serait allé la relancer chez lui.» Au milieu de ces débats, le jour anniversaire de leur mariage s’écoula sans qu’ils y eussent songé ni l’un ni l’autre. Ils s’en aperçurent le lendemain, chacun de son côté; Gorgeon se dit: «Il faut qu’elle m’aime bien peu pour l’avoir laissé passer.» Pauline pensa que son mari regrettait probablement de l’avoir épousée. M. de Gaudry, qui n’était jamais loin, envoya un bracelet à Pauline. Gorgeon voulait aller le rendre, avec un remercîment de son cru; Pauline prétendit le garder. «Parce que vous n’avez pas eu l’idée de me faire un présent, dit-elle, il vous plaît de trouver à redire aux moindres attentions de mes amis!

--Vos amis sont des drôles que je corrigerai.

--Vous feriez mieux de vous corriger vous-même. J’ai cru jusqu’ici qu’il y avait deux classes d’hommes au-dessus des autres, les gentilshommes et les artistes: je sais maintenant ce qu’il faut penser des artistes.

--Vous en penserez ce qu’il vous plaira, dit Gorgeon en prenant son chapeau, mais ce n’est plus moi qui fournirai un texte à vos comparaisons.

--Vous partez?

--Adieu.

--Où allez-vous?

--Vous le saurez.

--Tu reviendras?

--Jamais.»

Pauline fut quatre mois sans nouvelles de son mari. On le chercha partout, et jusque dans la rivière. Le public le regretta; ses rôles étaient distribués à d’autres. Sa femme le pleura sincèrement; elle n’avait jamais cessé de l’aimer. Elle tint sa porte fermée à tout le monde, renvoya avec horreur le bracelet du marquis, et repoussa toutes les consolations des hommes. Elle détestait sa coquetterie et disait, en tirant ses beaux cheveux: «J’ai tué mon pauvre Gorgeon!»

Vers la fin de septembre, un bruit se répandit que Gorgeon n’était pas mort, et qu’il faisait les délices de la Russie.

«Le drôle serait-il vivant? pensa l’inconsolable Pauline. S’il est vrai qu’il se porte bien et qu’il m’ait fait pleurer sans raison, il me payera mes larmes.»

Elle essaya de rire; mais la douleur fut plus forte, et tout finit par un redoublement de pleurs.

Huit jours après, un ami anonyme, qui n’était autre que M. de Gaudry, lui fit parvenir l’article suivant, découpé dans le Journal de Saint-Pétersbourg:

«Le 6 (18) septembre, en présence de la cour et devant une brillante assemblée, le rival de Sainville et d’Alcide Tousez, le célèbre Gorgeon, a débuté au théâtre Michel, dans la Sœur de Jocrisse. Son succès a été complet, et le jeune transfuge du Palais-Royal s’est vu comblé d’applaudissements, de bouquets, d’oranges et de cadeaux de toute sorte. Encore une ou deux acquisitions pareilles, et notre théâtre, déjà si riche, n’aura plus d’égal en Europe. Gorgeon est engagé à raison de six mille roubles argent et un bénéfice par an. Son dédit, qui est d’ailleurs insignifiant, sera payé sur la caisse des théâtres impériaux.»

Pauline ne pleura plus: la jolie veuve entrait dans la catégorie des femmes abandonnées. Tout Paris s’accorda à la plaindre et à blâmer son mari. «Après un an de ménage, quitter une femme adorable dont il n’avait jamais eu à se plaindre! la livrer à elle-même à l’âge de dix-huit ans! Et cela sans raison, sans prétexte, par un pur caprice! Quelle excuse pouvait-il alléguer? la jalousie? Pauline était le modèle des femmes; elle avait traversé toutes les séductions sans y laisser une plume de ses ailes.» Pour ajouter un dernier trait au tableau, on ne manqua pas de dire que Gorgeon abandonnait sa femme sans ressources: comme si elle ne gagnait pas de quoi vivre au Palais-Royal! Son mari lui avait laissé tout ce qu’il possédait d’argent et un beau mobilier, dont elle vendit une partie lorsqu’elle se transporta rue de la Fontaine-Molière, au quatrième étage.

Elle inspirait une vive compassion à tous les hommes, et surtout à M. de Gaudry et à ses voisins de l’orchestre. Mais elle ne souffrit pas qu’aucune bonne âme en gants paille vînt la plaindre à domicile. Elle vivait seule avec une cousine de son âge qui lui servait de cuisinière et de femme de chambre. Son père ne lui était ni d’un grand secours ni d’une grande consolation: il buvait. Dans sa retraite, elle se consumait en projets inutiles et en résolutions contradictoires. Tantôt elle voulait vendre tout ce qu’elle possédait, s’embarquer pour Pétersbourg et se jeter dans les bras de son mari; tantôt elle trouvait plus juste et plus conjugal d’aller lui arracher les yeux. Puis elle se ravisait, elle voulait rester à Paris, donner l’exemple de toutes les vertus, édifier le monde par son veuvage et mériter le nom de Pénélope du Palais-Royal. Son imagination lui conseilla aussi d’autres coups de tête, mais elle ne s’y arrêta point.

Gorgeon, peu de temps après ses débuts, lui écrivit une lettre pleine de tendresse. Sa colère était refroidie, il n’avait plus ses rivaux sous les yeux, il voyait sainement les choses; il pardonnait, il demandait pardon, il appelait sa femme auprès de lui; il lui avait trouvé un engagement. Par malheur, ces paroles de paix arrivèrent dans un moment où Pauline entourée de trois bonnes amies, attisait sa haine contre son mari. Gorgeon, qui comptait sur une bonne réponse, fut froissé et n’écrivit plus.

En novembre, le ressentiment de Pauline, entretenu par ses amies, était encore dans toute sa force. Un matin, vers onze heures, elle s’habillait devant sa glace pour se rendre à une répétition. Sa cousine était allée au marché en laissant la clef sur la porte. La jeune femme ôtait sa dernière papillote lorsqu’elle se retourna en poussant un cri d’épouvante. Elle avait vu dans le miroir un petit homme excessivement laid et fourré de zibeline jusqu’aux yeux.

«Qui êtes-vous? que voulez-vous? sortez! On n’entre pas ainsi…​. Marie!» cria-t-elle si précipitamment que ses paroles tombaient les unes sur les autres.

«Je ne vous aime pas, vous ne me plaisez pas, répondit le petit homme visiblement embarrassé.

--Est-ce que je vous aime, moi? Sortez!

--Je ne vous aime pas, madame; vous ne me…​.

--Insolent! Sortez ou j’appelle; je crie au voleur! je me jette par la fenêtre!»


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