Full Text - Section 52
Le pauvre garçon se persuada, en regardant sa cassette, qu’il était un fils de famille. Lorsqu’il sortait du théâtre, le 3 du mois, avec ses appointements dans sa poche, il se disait: «J’ai un bonhomme de père, un Gorgeon laborieux, studieux et vertueux, qui m’a gagné quelques écus sur les planches du Palais-Royal: à moi de les faire rouler!»
Les écus roulèrent si bien, que l’année 1849 le surprit au milieu d’un petit peuple de créanciers: il devait vingt mille francs, et il s’en étonnait un peu: «Comment! disait-il, à l’époque où je ne gagnais rien je ne devais rien à personne! Plus je gagne, plus je dois. Est-ce que les gros revenus auraient le privilége d’endetter leur homme?»
Ses créanciers venaient le voir tous les jours, et il regrettait sincèrement de déranger tant de monde. Il n’est pas vrai que les artistes se complaisent dans les dettes comme les poissons dans l’eau. Ils sont sensibles, comme tous les autres hommes, à l’ennui d’éviter certaines rues, de tressaillir au coup de sonnette, et de lire des hiéroglyphes sur papier timbré. Gorgeon regretta plus d’une fois le temps de ses débuts, ce temps, cet heureux temps où l’épicier et la laitière refusaient tout crédit à Orosmane.
Un jour qu’il méditait tristement sur les embarras qu’apporte la richesse, il s’écria: «Heureux celui qui n’a que le nécessaire! Si je gagnais tout juste ce qui suffit à mes besoins, je ne ferais pas de folies, donc pas de dettes, et je pourrais circuler librement dans tous les quartiers. Malheureusement, j’ai plus qu’il ne me faut: c’est ce maudit superflu qui me ruine. J’ai besoin de cinq cents francs par mois, tout le reste est de trop. Donnez-moi de vieux parents à nourrir, des sœurs à doter, des frères à mettre au collége! Je suffirai à tout, et je trouverai encore le moyen de payer mes dettes. Mais je suis seul de ma race, et je n’ai point de charges de famille. Si je me mariais!»
Il se maria, par économie, à la fille la plus coquette de son théâtre et de Paris.
Je suis sûr que vous ne l’avez pas oubliée, cette petite Pauline Rivière, dont l’esprit et la gentillesse ont servi de parachute à sept ou huit vaudevilles. Elle parlait un peu trop vite, mais c’était plaisir de l’entendre bredouiller. Ses petits yeux, car ils étaient petits, semblaient par moment se répandre sur toute sa figure. Elle n’ouvrait jamais la bouche sans montrer deux rangées de dents aiguës comme celles d’un jeune loup. Ses épaules étaient celles d’un gros enfant de quatre ans, roses et potelées. Ses cheveux noirs étaient si longs qu’on lui fit un rôle de Suissesse tout exprès pour les étaler. Quant à ses mains, c’était un objet de curiosité comme les pieds d’une Chinoise.
A dix-sept ans, sans autre fortune que sa beauté, et sans autres ancêtres que le chef de claque du théâtre, ce joli baby avait failli se métamorphoser en marquise. Un descendant des chevaliers de la Table-ronde, très-marquis et très-Breton, s’était mis en tête de l’épouser. Il s’en fallut de bien peu, et sans l’intervention des douairières du Huelgoat et de Sarravent, l’affaire était faite. Mais la colère des douairières, comme dit Salomon, est terrible; surtout celle des douairières bretonnes. Pauline resta Pauline comme devant; son marquisat tomba dans l’eau, et elle ne se désola pas au point d’aller l’y chercher. Elle continua à mener à grandes guides cinq ou six petits amours de toute condition sur la route royale du mariage. Ce fut alors que Gorgeon vint s’atteler à son char. Elle le reçut comme elle recevait tous ses prétendants, sérieux ou légers, avec une bonne grâce impartiale. Il était grand et bien fait, et ne ressemblait pas trop à une porcelaine rapportée de la Chine. Il n’avait ni les yeux bouffis, ni la voix rauque, ni le menton bleu. Sa tenue était presque sévère. Il s’habillait comme un sociétaire de la Comédie-Française.
Il fit sa cour. Dès le premier jour, Pauline le trouva bien. Au bout d’un mois elle le trouva très-bien: c’était en février 1849. En mars, elle le trouva mieux que tous les autres; en avril, elle prit de l’amour pour lui, et ne lui en fit pas un secret. Il s’attendit à voir éconduire ses rivaux; mais Pauline ne se pressait pas. Les préparatifs du mariage se firent au milieu d’un encombrement d’amoureux qui donnait des impatiences à Gorgeon. Il n’était bien nulle part, ni chez lui ni chez Pauline: chez elle, il trouvait ses rivaux; chez lui, ses créanciers. Il lui demanda un jour assez nettement si ces messieurs n’iraient pas bientôt soupirer ailleurs.
«Seriez-vous jaloux? dit-elle.
--Non, quoique j’aie débuté dans Orosmane.
--A la ville?
--A la scène. Mais je le jouerais à la ville si j’y étais forcé.
--Tais-toi; tu as l’œil mauvais. Pourquoi serais-tu jaloux? Tu sais bien que je t’aime. La jalousie est toujours un peu ridicule, mais dans notre état elle est absurde. Si tu t’y mets une fois, il faudra que tu sois jaloux des directeurs, des auteurs, des journalistes et du public. Le public me fait la cour tous les soirs! Qu’est-ce que cela te fait? Je t’aime, je te le dis, je te le prouve en t’épousant; si cela ne te suffisait pas, c’est que tu serais difficile.»
Le mariage se fit dans les derniers jours d’avril, Le public avait payé les dettes de Gorgeon et la corbeille de la mariée. Ce fut l’affaire de deux représentations à bénéfice. La première se donna à l’Odéon; la seconde, aux Italiens. Tous les théâtres de Paris voulurent y prendre part: Gorgeon et Pauline étaient aimés partout. Ils s’épousèrent à Saint-Roch, donnèrent un grand déjeuner au restaurant, et partirent le soir pour Fontainebleau. Le premier quartier de leur lune de miel éclaira les hautes futaies de la vieille forêt. Gorgeon était radieux comme un fils de roi. Autour de lui le printemps faisait éclater les bourgeons des arbres. Tout verdissait, excepté les chênes, qui sont toujours en retard, comme si leur grandeur les attachait au rivage. L’herbe et la mousse s’étendaient en tapis moelleux sous les pieds des deux amants. Pauline bourrait ses poches de violettes blanches. Ils sortaient au petit jour et rentraient à la nuit. Le matin, ils effarouchaient les lézards; le soir les hannetons bourdonnants se jetaient à leur tête. Le 1er mai, ils se rendirent à la fête des Sablons qui se prolonge du soir au matin sous les grands hêtres. Toute la jeunesse des environs était là; les petites bourgeoises de Moret, les vigneronnes des Sablons et de Veneux, et les belles filles de Thomery, paysannes aux mains blanches, dont le travail consiste à surveiller les treilles, à éclaircir les grappes et à enlever les petits grains de raisins qui gênent les gros. Toute cette jeunesse admira Pauline; on la prit pour une châtelaine des environs. Elle dansa de tout son cœur jusqu’à trois heures du matin, quoiqu’elle eût un peu de sable dans ses bottines. Puis elle s’achemina, au bras de son mari, vers la voiture qui les attendait.
Ils retournèrent plus d’une fois les yeux vers la fête qui se dessinait derrière eux comme une large tache rouge. La musique des ménétriers, le bruit des sifflets de sucre, le grincement des crécelles et les détonations des pétards arrivaient confusément à leurs oreilles. Puis ils marchèrent dans un silence charmant, éclairé par la lune et interrompu de minute en minute par la voix d’un rossignol. Gorgeon se sentit ému; il laissa tomber deux bonnes grosses larmes. Je vous jure qu’un poëte élégiaque n’aurait pas mieux pleuré, et la preuve, c’est que Pauline se mit à rire en sanglotant:
«Comme ils s’amuseraient, dit-elle, s’ils nous voyaient ainsi! Il me semble que nous sommes à deux cents lieues du théâtre.
--Malheureusement, nous y rentrerons dans trois jours.
--Bah! la vie n’est pas faite pour pleurer. Nous ne nous aimerons pas moins pour nous aimer gaiement.»
Gorgeon n’était pas jaloux. Lorsqu’il reparut au Palais-Royal, il ne se scandalisa point d’entendre les vieux comédiens tutoyer sa femme comme ils en avaient l’habitude. Elle était presque leur fille adoptive; ils l’avaient vue toute petite dans les coulisses, elle se souvenait d’avoir dansé sur leurs genoux. Ce qui le gênait davantage, c’était de voir à l’orchestre les anciens admirateurs de Pauline, la lorgnette à la main. Il eut des distractions, et il manqua plusieurs fois de mémoire; on s’en aperçut, et il fut un peu moqué par ses camarades. On prétendit qu’il tournait au troisième rôle. Dans la langue spéciale du théâtre, les troisièmes rôles sont les traîtres, les jaloux et tous les personnages d’humeur noire. Un mauvais plaisant lui demanda s’il ne songeait pas à retourner à l’Odéon. Il prit assez bien tous les quolibets; mais il ne digérait pas les jeunes gens à lorgnette.
«Heureusement, pensait-il, ces messieurs ne viendront ni sur la scène ni chez moi.» Chaque fois qu’il montait à sa loge par le petit escalier malpropre de la rue Montpensier, il relisait avec une certaine satisfaction l’arrêt du préfet de police qui interdit l’entrée des coulisses à toute personne étrangère au théâtre. Pour plus de prudence, il accompagnait Pauline chaque fois qu’elle jouait sans lui, et il l’emmenait chaque fois qu’il jouait sans elle. Pauline ne demandait pas mieux. Elle était coquette et elle lançait volontiers des sourires dans la salle, mais elle aimait son mari.
L’été se passa bien; l’orchestre était à moitié vide; les beaux jeunes gens qui déplaisaient si fort à Gorgeon promenaient leurs loisirs à Bade, à Biarritz ou à Trouville; M. de Gaudry, ce marquis breton qui avait dû épouser Pauline, passait la belle saison dans ses terres. Le jeune ménage vécut dans une paix profonde, et la lune de miel ne roussit pas.
Mais en décembre tout Paris était revenu, et la Société des artistes dramatiques affichait partout un grand bal pour le 1er février. Gorgeon était commissaire et sa femme patronnesse. Tous les hommes qui s’intéressent de près ou de loin au théâtre couraient chez les patronnesses acheter des billets; les belles vendeuses rivalisaient de zèle, et c’était à qui en placerait davantage. Gorgeon vit bien qu’il lui serait impossible de tenir sa porte fermée. Ce fut un va-et-vient formidable dans son escalier, et les gants jaunes usèrent le cordon de sa sonnette. Que faire? Il avait beau se constituer prisonnier à la maison, il répétait dans deux pièces, et son temps était pris de midi à quatre heures. Rarement il rentra chez lui sans rencontrer quelque beau monsieur qui descendait en fredonnant un air de ses vaudevilles. Lorsqu’il en trouvait un auprès de sa femme, il fallait faire bon visage, tout le monde étant d’une politesse exquise avec lui. M. de Gaudry vint prendre un billet, puis il revint en reprendre un second pour son frère. Puis il perdit le sien, et vint en chercher un troisième; puis il en voulut un quatrième pour un jeune homme de son club, ainsi de suite jusqu’à douze. Gorgeon tirait l’épée, il était de première force au pistolet, mais à quoi bon? M. de Gaudry ne lui avait jamais manqué, tout au contraire. Il le félicitait, il l’adulait, il le portait aux nues; il lui disait: «Mon cher Gorgeon, vous êtes un farceur admirable. Vous n’avez pas votre pareil pour amuser les gens. Hier encore vous m’avez fait rire au point que j’avais les larmes dans les yeux. Que vous êtes donc comique, mon cher Gorgeon!» Si le pauvre homme s’était fâché, non-seulement tout le monde lui eût donné tort, mais on aurait dit qu’il devenait fou.
Pauline l’aimait comme au premier jour, mais elle était bien aise de voir un peu de monde et d’entendre des compliments. L’amour de quelques hommes bien nés et bien élevés ne l’ennuyait pas, elle jouait avec le feu en femme qui est sûre de ne point s’y brûler. Elle tenait registre des passions qu’elle avait faites; elle notait soigneusement les sottises qu’on lui avait dites, et elle en riait avec son mari, qui ne riait guère. Lorsque Gorgeon lui proposa tout net de fermer sa porte aux galants, elle le renvoya bien loin: «Je ne veux pas, dit-elle, te rendre ridicule. Ne crains rien; si quelqu’un de ces messieurs s’avisait de passer les bornes, je saurais le remettre à sa place. Tu peux te reposer sur moi du soin de ton honneur. Mais si nous faisions un coup d’éclat, tout Paris le saurait, et tu serais montré au doigt.»
Il eut l’imprudence de faire allusion à ces débats devant ses camarades du théâtre. On taquina Gorgeon; on lui infligea le sobriquet de Gorgeon le Tigre. Il se radoucit, il s’abstint de toute observation, il fit bon visage à ceux qui lui déplaisaient le plus. Ses amis changèrent de note, et l’appelèrent Gorgeon-Dandin. Personne ne se serait avisé de le railler en face, mais ce maudit nom de Dandin voltigeait dans l’air autour de lui. Au moment d’entrer en scène, il l’entendait derrière un décor. Il regardait, et ne voyait personne, le parleur s’était éclipsé. Il voulait courir plus loin, impossible! à moins de manquer son entrée. Ne cherchez pas à cette persécution des causes surnaturelles; elle s’explique assez par la légèreté de Pauline, qui n’était qu’une enfant, et par la malice naturelle aux comédiens, qui veulent rire à tout prix.
Les quolibets aigrirent l’humeur de Gorgeon, et la bonne harmonie du ménage fut rompue. Il querella sa femme. Pauline, forte de son innocence, lui tint tête.
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