Full Text - Section 51

--Madame, je veux mourir si…​.

--Ne mourez pas; elle vous aime!»

Daniel était sincèrement désolé. Les larmes lui montaient aux yeux. «Ma chère madame Michaud, dit-il, on m’a calomnié! Sur la tête de ma mère…​.

--Elle est ici, votre mère, et elle nous a avoué que vous aimiez Victorine. Est-il obstiné, bon Dieu! Puisqu’on vous la donne en mariage!

--La plaisanterie, madame, est un peu dure, et quels que soient mes torts, je ne crois pas avoir mérité…​

--Vous avez mérité la main de ma nièce, vous dis-je, et vous l’aurez! Le joli malheur! Est-ce que vous la trouvez laide?

--Non, madame, elle est admirablement belle.

--C’est bien heureux!

--La première idée qui m’est venue en la voyant, c’est que je ferais plus volontiers son portrait que tout autre.

--Est-ce aimable pour moi ce que vous dites là? Mais n’importe! c’est elle qui vous donnera votre portrait, grand enfant, et fasse le ciel que nous en ayons six exemplaires!»

Il n’y a pas d’incrédulité qui tienne contre un pareil langage. Daniel se laissa doucement persuader. Le bonheur est un hôte qui n’a pas besoin de se faire annoncer: il trouve toujours les portes ouvertes.

Le 1er février 1856, par un beau soleil d’hiver, M. Fert de Guéblan et sa jeune femme se promenaient en américaine dans les allées du parc. Daniel conduisait lui-même. En passant sous le chêne rond, Victorine lui fit signe d’arrêter.

«Te souviens-tu? dit-elle. C’est ici que la présentation s’est faite. J’étais assise là, sous mon beau vieux chêne, dont les feuilles étaient moins rousses qu’aujourd’hui, et je dévorais un livre du plus haut intérêt, l’histoire de l’incomparable Atalante: je n’en ai jamais vu la fin.

--Et pourquoi?

--Est-ce que tu m’en as laissé le temps? Le voici, ce malheureux petit livre. Veux-tu que je t’en lise un chapitre?

--Merci, mon cher amour. Remets tes mains dans ton manchon.

--Seulement la dernière phrase?

--A quoi bon, si je ne connais pas le commencement?

--Tu ne sais pas ce que tu perds. Écoute: «Ils s’épousèrent, et d’entre eulx naquit un prince aussi beau que le jour.»

--Vrai?

--Il n’y a que des vérités dans ce petit livre-là.»

GORGEON.

Comme il avait eu le second prix de tragédie au Conservatoire, il ne tarda pas à débuter à l’Odéon. C’était, si j’ai bonne mémoire, en janvier 1846. Il joua Orosmane le jour de la Saint-Charlemagne, et fut sifflé par tous les collégiens de la rive gauche. Aucun de ses amis n’en fut surpris: il est si difficile de réussir dans la tragédie lorsqu’on s’appelle Gorgeon! Il aurait dû prendre un nom de guerre, et s’appeler Montreuil ou Thabor; mais que voulez-vous? Il tenait à ce nom de Gorgeon comme au seul héritage que ses parents lui eussent laissé. Sa chute fit peu de bruit; il ne tombait pas de bien haut. Il avait vingt ans, peu d’amis et point de protecteurs dans les journaux. Pauvre Gorgeon! Cependant il avait eu un beau moment au cinquième acte, en poignardant Zaïre avec un rugissement de lion.

Nul directeur ne voulut l’engager pour la tragédie; mais un vieux vaudevilliste qui lui voulait du bien le fit entrer au Palais-Royal. Il prit son parti en philosophe: «Après tout, pensait-il, le vaudeville a plus d’avenir que la tragédie, car on n’écrira plus de tragédies aussi belles que celles de Racine, et tout me porte à croire qu’on rimera de meilleurs couplets que ceux de M. Clairville.» On reconnut bientôt qu’il ne manquait pas de talent: il avait le geste comique, la grimace heureuse et la voix plaisante. Non-seulement il comprenait ses rôles, mais il y mettait du sien. Le public le prit en amitié, et le nom de Gorgeon circula agréablement dans la bouche des hommes. On répéta que Gorgeon s’était fait une place entre Sainville et Alcide Tousez, et qu’il confondait en un mélange heureux la finesse et la niaiserie.

Cette métamorphose d’Orosmane en Jocrisse fut l’affaire de dix-huit mois. A vingt-deux ans, Gorgeon gagnait dix mille francs, sans compter les feux et les bénéfices. On n’avance pas aussi vite dans la diplomatie. Lorsqu’il se crut au faîte de la gloire et de la fortune, il perdit un peu la tête: nous ne savons pas ce que nous aurions fait à sa place. L’étonnement de voir des meubles dans sa chambre et des louis dans son tiroir troubla sa raison. Il mena la vie de jeune homme et apprit à jouer le lansquenet, ce qui n’est malheureusement pas difficile. Personne ne se ruinerait au jeu, si tous les jeux étaient aussi compliqués que les échecs.


Looking for comments…

Searching Nostr relays. This may take a moment the first time this article is opened.