Full Text - Section 5

--Je n’en sais rien, mais je la trouverai.

--Avec tes cinquante mille francs?

--Halte-là! Tu comprends que si je me mettais en quête d’une femme avec mon petit portefeuille contenant cinquante billets de banque, tous les millions me riraient au nez; tout au plus si je trouverais la fille d’un mercier ou l’héritière présomptive d’un fonds de quincaillerie. Dans le monde où l’on tiendrait compte d’une si pauvre somme, on ne me saurait gré ni de ma tournure, ni de mon esprit, ni de mon éducation. Car enfin nous ne sommes pas ici pour faire de la modestie.

--A la bonne heure!

--Dans le monde où je veux me marier, on m’épousera pour moi, sans s’informer de ce que j’ai. Quand un habit est bien fait et bien porté, mon cher, aucune fille de condition ne s’informe de ce qu’il y a dans les poches.»

Là-dessus, Léonce expliqua à son frère qu’il emploierait les écus de l’oncle Yvon à s’ouvrir les portes du grand monde. Une longue expérience, acquise dans les romans, lui avait appris qu’avec rien on ne fait rien, mais qu’avec de la toilette, un joli cheval et de belles manières, on trouve toujours à faire un mariage d’amour.

«Voici mon plan, dit-il: Je vais manger mon capital. Pendant un an, j’aurai cinquante mille francs de rente en effigie, et le diable sera bien malin si je ne me fais pas aimer d’une fille qui les possède en réalité.

--Mais, malheureux, tu te ruines!

--Non, je place mon argent à vingt pour un.»

Matthieu ne prit pas la peine de discuter contre son frère. Au demeurant, les fonds placés ne devaient être disponibles qu’au mois de juin; il n’y avait pas péril en la demeure.

Les héritiers de l’oncle Yvon ne changèrent rien à leur genre de vie; ils n’étaient pas plus riches qu’autrefois. Les bateaux et les filets faisaient marcher la maison d’Auray. Me Aubryet donnait deux cents francs par mois, ainsi que par le passé; les répétitions de Sainte-Barbe et les visites à la rue Traversine allaient leur train. La vérité m’oblige à dire que Léonce était moins assidu aux cours de l’École de droit qu’aux leçons de danse et d’escrime. Le Petit-Gris, toujours ambitieux, et, je le crains, un peu intrigant, obtint la nomination de sa femme, et intronisa un deuxième balai dans son appartement. Ce fut le seul événement de l’hiver.

Au mois de mai, Mme Debay écrivit à ses fils qu’elle était fort en peine. Son mari avait beaucoup à faire et ne suffisait point; un homme de plus dans la maison n’eût pas été de trop. Matthieu craignit que son père ne se fatiguât outre mesure; il le savait dur à la peine et courageux malgré son âge; mais on n’est plus jeune à soixante ans, même en Bretagne.

«Si je m’écoutais, me dit-il un jour, j’irais passer six mois là-bas. Mon père se tue.

--Qu’est-ce qui te retient?

--D’abord, mes répétitions.

--Passe-les à un de nos camarades. Je t’en indiquerai six qui en ont plus besoin que toi.

--Et Léonce qui fera des folies!

--Sois tranquille, s’il doit en faire, ce n’est pas ta présence qui le retiendra.

--Et puis…​

--Et puis quoi?

--Ces dames!

--Tu les as bien quittées aux vacances. Donne-les-moi encore à garder, j’aurai soin qu’elles ne manquent de rien.

--Mais elles me manqueront, à moi, reprit-il en rougissant jusqu’aux yeux.

--Eh! parle donc! Tu ne m’avais pas dit qu’il y eût de l’amour sous roche.»

Le pauvre garçon resta atterré. Il devina pour la première fois qu’il aimait Mlle Bourgade. Je l’aidai à faire son examen de conscience; je lui arrachai un à un tous les petits secrets de son cœur, et il demeura atteint et convaincu d’amour passionné. De ma vie je n’ai vu un homme plus confus. On lui eût appris que son père avait fait banqueroute, je crois qu’il aurait montré moins de honte. Il fallut bien le rassurer un peu et le réconcilier avec lui-même. Mais quand je lui demandai s’il croyait être payé de retour, il eut un redoublement de confusion qui me fit peine. J’eus beau lui dire que l’amour est un mal contagieux, et que dix-neuf fois sur vingt les passions sincères sont partagées, il croyait faire exception à toutes les règles. Il se plaçait modestement au dernier rang de l’échelle des êtres, et il voyait dans Mlle Bourgade des perfections au-dessus de l’humanité. Aucun chevalier du bon temps ne s’est fait plus humble et plus petit devant les beaux yeux de sa dame. J’essayai de le relever dans sa propre estime en lui dévoilant les trésors de bonté et de tendresse qui étaient en lui: à toutes mes raisons il répondait en me montrant sa figure, avec une petite grimace résignée qui m’attirait des larmes dans les yeux. En ce moment, si j’avais été femme, je l’aurais aimé.


Looking for comments…

Searching Nostr relays. This may take a moment the first time this article is opened.