Full Text - Section 49

--Mon armurier.

--C’est juste; mais en quelle année?

--En 1840.

--Vous m’en direz tant!»

Le capitaine, appuyé sur le bras de Daniel, revint à pied jusqu’au Petit-Montrouge. On rencontra dans la Grand’Rue le médecin du château, cet excellent docteur Pellarin. Il conduisit le blessé chez un de ses amis, et il posa le premier appareil, tandis que M. Lerambert courait rassurer Mlle de Marsal.

La matinée avait été orageuse à la Folie-Sirguet. Mlle de Marsal, frappée de la physionomie étrange de son frère, passa une nuit blanche et se leva avant six heures. Elle vint frapper à la chambre du capitaine, entra sans façon, trouva le nid désert, et se mit en quête dans le parc. Le garde lui donna la lettre qu’il avait pour elle. C’était le récit détaillé de la querelle, suivi d’un testament olographe en cas d’accident. Mlle de Marsal, horriblement inquiète, trouva des jambes pour courir au château. Elle éveilla sans façon Mme Michaud, qui éveilla son frère, qui fit chercher M. Lefébure. Victorine s’éveilla d’elle-même, et descendit en toute hâte. Mme et Mlle Lerambert ne tardèrent pas à paraître. Je crois que, si les ancêtres du marquis avaient été ensevelis dans le voisinage, ils seraient accourus au bruit. Personne n’avait songé à sa toilette; chacun était venu comme il se trouvait, les hommes en robe de chambre, les femmes en toilette de nuit, tout le monde en pantoufles.

Jamais les salons du château n’avaient vu un tel carnaval. Mme Michaud et Mme Lerambert perdaient beaucoup à se montrer si matin, et la fille du banquier ne garda pas toutes ses illusions sur la personne de M. Lefébure. Mais Victorine y trouva son compte. Lorsqu’elle entra, en cheveux et sans corset, dans un long peignoir de percale brodée, elle parut aussi belle que Mlle Rachel au dernier acte de Polyeucte. Les premiers mots qu’elle entendit lui apprirent ce qui se passait. Elle fut violemment émue, non de crainte, mais d’audace.

«Rassurez-vous, dit-elle: il ne lui arrivera rien. Je le connais, c’est l’homme invincible.

--Mon frère? demanda Mlle de Marsal.

--Il ne s’agit pas de votre frère; mais n’ayez pas peur, mademoiselle, on lui fera grâce!»

Si les lionnes causent ensemble dans le désert, c’est ainsi qu’elles doivent parler des lions. Tout l’auditoire ouvrit de grands yeux. Victorine ne se fit pas prier pour dire son secret: une femme ne rougit point d’aimer l’homme qui se bat pour elle. Elle raconta à son père l’histoire si courte et si pleine du mois qui venait de s’écouler, la discrétion admirable de Daniel, et son courage, et tout le talent que l’amour lui avait donné. M. de Guéblan songeait à part lui qu’il avait pris trop de soin de ses affaires et trop peu de sa maison, Mme Michaud se trouvait sotte, M. Lefébure se frottait les yeux, et Mlle de Marsal ne savait plus si elle devait s’effrayer ou se scandaliser. La passion de Victorine éclatait comme ces incendies qui ont couvé plusieurs jours à bord d’un navire: on ouvre une écoutille et tout prend feu. Son père eût mieux aimé apprendre ce grand mystère en moins nombreuse compagnie. Une telle confidence, faite devant témoins, équivalait à un engagement formel. Mais le marquis avait eu le temps d’apprécier Daniel, et, gendre pour gendre, il le préférait à M. de Marsal. Celui-là, très-probablement, ne marchanderait pas pour s’appeler M. Fert de Guéblan! Quant à Mme Michaud, la plus mobile des femmes, elle passa en un clin d’œil de la surprise à l’enthousiasme. Je ne voudrais point jurer que son cœur quadragénaire fût resté insensible à la beauté du jeune sculpteur. De le prendre pour mari, il n’y fallait pas songer; si ridicule que l’on soit, on a toujours peur du ridicule. Mais rien ne l’empêchait d’en faire son neveu: «C’est toujours cela!» pensait-elle.

Toutefois elle rappela à sa nièce ce merveilleux inconnu dont elle avait parlé quinze jours auparavant, ce jeune homme aussi noble qu’un roi, aussi riche qu’un banquier de Hambourg, aussi beau que…​.

«Mais c’est lui! répondit Victorine du ton le plus convaincu; soyez sûre qu’il nous a caché son nom et sa naissance. La nature ne se trompe pas au point de donner le visage d’un prince à un malheureux petit sculpteur. Attendez seulement qu’il revienne, il nous dira tout. Quant à sa fortune, avez-vous pu croire qu’elle fût aussi modeste qu’il le disait? Vous n’avez donc pas vu comme l’or tombe de ses mains? Vous n’avez pas remarqué, hier au soir, avec quel dédain il ramassait l’argent qu’il avait gagné?»

Ces illusions ne tinrent pas devant la tournure, la parole et la toilette de la mère de Daniel. Elle ne ressemblait nullement à la reine douairière du pays de Fert, et lorsqu’elle vint, les larmes aux yeux, demander des nouvelles de son fils, on reconnut ce même accent franc-comtois qui distinguait le langage de Perrochon.

Le concierge principal de l’enclos des Ternes est un nourrisseur qui vend du lait et des œufs à toute sa colonie. Lorsque sa fille, une jolie enfant toute blonde, porta à Mme Fert de la crème pour son déjeuner, elle lui dit:

«Comme M. Daniel est venu tard, madame Fert! Vous deviez être couchée.

--Quand donc?

--Mais hier soir.

--Tu te trompes.

--J’en suis sûre; c’est moi qui lui ai tiré le cordon. Il a emporté un grand paquet vert comme celui de M. Moreau, le maître d’armes.»

Deux minutes après, la pauvre mère avait reconnu l’absence de deux épées dans l’atelier de son fils. Elle se fagota dans ses plus beaux habits et courut au château de Guéblan.

«Ah! mon cher monsieur! dit-elle au marquis, c’est bien ce que je craignais. Je lui avais dit: «Il y a une belle demoiselle, prends garde de devenir amoureux!» Mais c’est un si grand fou!»

Victorine ne songea pas à critiquer la figure ou la toilette de sa future belle-mère; elle n’eut qu’une idée: «Il m’aime! il l’a dit à ses parents!»

Et d’embrasser la bonne vieille, qui s’excusait d’un si grand honneur.

  1. Lerambert fils arriva enfin, et tout le monde fut rassuré, excepté Mlle de Marsal. Elle prit la voiture du jeune messager et se fit conduire à Montrouge. A peine était-elle partie, un cabriolet s’arrêta devant le perron, et un laquais vint dire à Mme Michaud que M. Fert lui demandait la faveur d’un entretien particulier.


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