Full Text - Section 47

--Mais c’est un combat à mort! s’écria Daniel.

--Nous ne le permettrons jamais! ajoutèrent ses deux témoins.

--Alors, répondit M. Lerambert avec une satisfaction visible, le duel est impossible, et l’affaire doit s’arranger.

--Eh! parbleu! dit Daniel, arrangez-la. Je n’ai soif du sang de personne, et je suis tout prêt à pardonner au capitaine les sots compliments qu’il m’a faits.

--Puis-je lui reporter vos paroles, monsieur?

--Assurément, monsieur.»

Voyez à quel point on portait l’oubli des formes et de l’étiquette! Daniel causait sur le terrain avec les témoins de son adversaire.

  1. Lerambert dit au capitaine: «Il est de bonne composition, il passe condamnation sur tout ce que vous lui avez dit: l’affaire est à demi arrangée.

--Nous en aurons bon marché, répondit M. de Marsal: ces héros de l’épée et du pistolet se fondent sur leur adresse. Ils refusent le jeu dès que la partie devient égale. Demandez, je vous prie, quelles excuses il me fera pour la grossièreté de sa conduite.»

  1. Lerambert traversa de nouveau le terrain neutre qui traversait les deux camps ennemis. Il s’adressa directement à Daniel et lui dit:

«M. de Marsal a appris avec plaisir que vous ne lui saviez plus mauvais gré de ses paroles; il espère, monsieur, que vous voudrez bien donner une nouvelle preuve de courtoisie en lui demandant pardon de…​.»

Daniel n’en entendit pas davantage. «Monsieur, dit-il de sa voix la plus hautaine, je ne demande pardon à personne, surtout aux gens qui m’ont insulté. Veuillez décharger un pistolet!

--Mais, monsieur…​.

--Pas de mais, je vous prie. Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures, et celle-ci dure depuis trop longtemps!»

Il était beau dans sa colère, et ses grands cheveux noirs frémissaient magnifiquement sur son front. Ses témoins essayèrent de le calmer; il ne voulut rien entendre. Le capitaine, un peu refroidi, lui envoya M. Lerambert; il répondit qu’il ne demandait pas des explications, mais des pistolets.

  1. de Marsal, pâle comme un mort, remit les armes à ses témoins. Daniel les examina une à une avec un soin méticuleux. «Canons épais, dit-il, acier sec, un peu aigre et cassant; bonnes armes du reste. Qui les a chargées?

--L’armurier de M. de Marsal.

--Avez-vous apporté de la poudre et des balles?

--Oui, monsieur. Vous plaît-il que nous rechargions devant vous?

--C’est inutile.» Il prit un pistolet et le tira en l’air.

«Ils sont bien chargés, dit-il. Soyez assez bon, monsieur, pour remettre une amorce.»

Les deux pistolets furent enveloppés dans un foulard; M. de Marsal en choisit un, l’artiste prit l’autre. Le peintre, qui avait les jambes longues, mesura cinq énormes pas. Les quatre témoins se retirèrent à l’écart en sanglotant.

«Messieurs, dit M. Lerambert d’une voix haletante, je frapperai trois coups dans mes mains, vous tirerez quand vous voudrez.»

Daniel tira le premier; l’amorce seule partit. Son pistolet n’était pas chargé.

  1. de Marsal, plus blême que jamais, resta quelques secondes à sa place, le bras tendu, le canon dirigé sur la poitrine de Daniel. Ses jambes se dérobaient sous lui, ses yeux nageaient dans l’incertitude et la crainte; tout son corps vacillait comme un bouleau secoué par le vent. Dans un pareil moment, les secondes sont plus longues que des années. Daniel, le corps effacé, la poitrine abritée par son bras droit, la tête à demi cachée derrière son pistolet, eut le temps de perdre patience.


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