Full Text - Section 46

«Est-ce pour demain?

--Oui, monsieur, à six heures, devant la mairie du Petit-Montrouge.

--Les armes?

--On tirera au sort.

--J’ai mes épées.

--Nous, nos pistolets. Nous sortirons par la petite porte: prenez de l’autre côté, pour qu’on n’ait pas de soupçons.

--Tout le château dormira; on se couche si tard!»

  1. de Marsal tira ses pistolets du fond de sa malle. Il changea les amorces, qui étaient toutes vertes, écrivit une longue lettre à sa sœur, se jeta tout habillé sur son lit, et ne dormit pas une minute. Daniel reposa comme Alexandre ou le grand Condé à la veille d’une bataille. A cinq heures et demie, il était sur pied. Les deux adversaires sortirent sans éveiller personne. M. de Marsal remit au garde de la petite porte la lettre qu’il avait écrite à sa sœur.

Tout le monde fut exact au rendez-vous. La mairie de Montrouge est une construction neuve, élevée à quelques pas du village, au milieu des champs. Les témoins renvoyèrent leurs fiacres, et l’on s’achemina à pied dans la direction des carrières. Daniel conduisait la marche avec ses amis.

«Comme tu es tranquille! lui dit le peintre.

--Je suis tranquille si nous avons l’épée. Avec ces diables de pistolets, je ne réponds de rien: je tue mon homme.

--Comment?

--C’est tout simple. L’épée à la main, je suis sûr qu’il ne me fera pas de mal, et je peux le ménager. Au pistolet, on n’épargne pas les maladroits, parce qu’ils sont capables de vous casser la tête. Conseille-leur l’épée, dans leur intérêt.»

  1. Lerambert disait à M. de Marsal:

«Vous refusez l’épée; vous tirez donc le pistolet?

--Moi, pas du tout.

--Alors, c’est qu’il ne tire pas non plus?

--Il fait dix-neuf mouches en vingt coups.

--Eh bien! prenons l’épée, on n’en meurt pas!

--Je vous dirai tout à l’heure ce qu’il faut faire.»

On descendit dans une carrière longue de quarante pas sur vingt. Le sol était aussi égal que le plancher d’une salle d’armes. M. Lerambert jeta en l’air une pièce de cinq francs. Le peintre demanda pile, la pièce tomba face: on se battait au pistolet.

Restait à fixer la distance et à mesurer le terrain. Les quatre témoins étaient bien guéris de cet enivrement d’amour-propre qui les avait conduits jusque-là. M. Lerambert avait la parole embarrassée; les trois autres pleuraient.

«Placez-nous à quarante pas, dit Daniel à ses amis, et tâchez qu’il tire le premier: il me manquera et j’enverrai ma balle aux alouettes.»

  1. Lerambert vint apporter les propositions du capitaine:

«Messieurs, dit-il, M. de Marsal n’a jamais tiré le pistolet; M. Fert est de première force. Le seul moyen de rendre les chances égales est de décharger un des deux pistolets; et de tirer au sort à qui l’aura. Les deux adversaires seront placés à cinq pas l’un de l’autre. C’est ainsi que M. de Marsal entend se battre.


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