Full Text - Section 45
Aucune des règles en usage ne fut observée: les témoins de Daniel ne savaient pas même le nom des témoins de M. de Marsal. Il ne fut question ni de Mme Michaud, ni de Victorine, ni des prétendues intrigues de Daniel, ni de la déception du capitaine. C’est ce que le capitaine avait voulu.
Dans ces conditions, aucun arrangement n’était possible. M. de Marsal était exaspéré, comme tout homme indolent qui sort de son caractère. Daniel n’était pas fâché de lui donner une de ces leçons de politesse dont on se souvient au lit pendant six semaines: c’est dans cet esprit qu’il avait choisi l’épée. Les témoins, dont l’aîné n’avait pas trente ans, désiraient être témoins de quelque chose. Si vous voulez qu’une affaire s’arrange, ne choisissez jamais de jeunes témoins.
La conférence ne dura pas plus d’une demi-heure: on a plus tôt fait de déclarer la guerre que de conclure la paix. Rendez-vous fut pris pour le lendemain, six heures du matin, au Petit-Montrouge. Vous trouvez au delà de ce village un bon nombre de carrières abandonnées, où l’on se bat plus tranquillement qu’au bois de Boulogne. Le choix des armes n’appartenait à personne, puisque les offenses étaient réciproques. On convint de tirer au sort sur le terrain. Au moment de prendre congé, M. Lerambert demanda à ses adversaires:
«A propos, messieurs, avez-vous des armes?
--Non, monsieur; et vous?
--Nous n’en avons pas non plus.
--Il faudrait passer chez un armurier.
--Est-ce prudent? Si nous étions suivis! Je songe que nous pourrions en prendre au château de Guéblan. Ou plutôt, non: cela serait abuser de l’hospitalité du marquis. Il ne se consolerait jamais, si par malheur…
--Mon cher Édouard, lui dit son compagnon, M. de Marsal nous a dit qu’il avait des pistolets de combat. Ces messieurs les accepteraient-ils?
--Pourquoi pas? répliqua naïvement le peintre.
--S’ils sont bons, tant mieux pour le plus adroit; s’ils sont mauvais, on ne se fera pas de mal.
--Ils sont bons.
--Quant aux épées, n’en soyez pas en peine. M. Fert en a plusieurs dans son atelier.»
Pendant cet entretien, Daniel descendait de voiture à l’entrée de l’enclos des Ternes. Il y venait régulièrement le jeudi et le dimanche, après dîner faire la partie de dominos de sa vieille mère, et s’informer si elle ne manquait de rien.
«Je ne manque que de toi,» répondait invariablement la bonne femme.
Ce soir-là elle ne l’attendait pas, puisqu’elle l’avait vu la veille. Elle s’était couchée à neuf heures, et elle dormait son premier somme, le seul bon chez les personnes de son âge. Daniel fit taire la sonnette du petit jardin, entra sans bruit dans son atelier, détacha une paire d’épées, essuya la poussière, fit ployer les lames et s’assura que les poignées étaient bien en main. Il enveloppa les deux armes dans une serge verte, et les porta discrètement au jardin. «Voilà, pensa-t-il, deux bonnes lancettes pour faire une saignée à M. de Marsal. Ma pauvre mère sera un peu effrayée quand je viendrai demain lui conter mon aventure. Bah!»
Il allait s’éloigner; mais je ne sais quelle force le retint. Il chercha dans sa poche la double clef de la maison; il entra à pas de loup, et ne s’arrêta que devant le lit de sa mère. Une petite veilleuse éparpillait dans la chambre sa lumière tremblante. Mme Fert, entourée de dessins, de plâtres, de bronzes et de mille petits ouvrages de son fils, souriait en dormant. Elle voyait en rêve son cher Daniel émaillé des broderies vertes de l’Institut, et cravaté du ruban rouge de la Légion d’honneur. Daniel la regarda tendrement pendant quelques minutes; puis il se mit à genoux devant elle, puis il baisa une petite main ridée qui pendait au bord du lit, puis il prit un coin du drap bien blanc, parfumé d’une bonne odeur de violette, et il s’en essuya les yeux.
En rentrant au château, il monta lestement à sa chambre, cacha ses épées dans le cabinet de toilette, donna un coup de brosse à ses genoux, et redescendit au salon. Le marquis, sa sœur et sa fille jouaient au vingt-et-un avec M. Lefébure, Mlle de Marsal et la famille Lerambert. Le jeune M. Lerambert et le capitaine arrivèrent ensemble au bout d’un quart d’heure.
«Enfin! dit Mme Michaud, je rentre en possession de tous mes pensionnaires. Depuis sept heures, j’étais comme une poule qui a perdu ses poussins. On dirait que vous vous étiez donné le mot pour nous planter là, messieurs. Je ne sais pas si je dois vous offrir du thé; vous ne le méritez guère. Mon cher sculpteur, une tasse? Ah! j’oubliais que vous le prenez sans sucre. Passez le sucrier à M. de Marsal; il en a bon besoin aujourd’hui.»
La main du capitaine trembla imperceptiblement en recevant la tasse des mains de Daniel. M. Lerambert fils, plus boutonné que jamais, ne ressemblait pas mal à un jeune traître de mélodrame. Il essaya de manger un morceau de brioche avec son thé, mais les morceaux s’arrêtaient à sa gorge. Il desserra le nœud de sa cravate, qui, cependant, n’était pas trop serré.
«Messieurs les absents, poursuivit Mme Michaud, je vous condamne à jouer un vingt-et-un et à perdre votre argent avec nous. Qui prend la banque? M. Fert?
--Volontiers, madame,» répondit Daniel.
Il joua avec tant de bonheur, qu’il eut bientôt gagné cinq cents francs. M. Lefébure et M. de Marsal s’efforçaient de faire sauter la banque. Mme Michaud leur dit étourdiment: «Oh! vous aurez beau faire, il est plus fort que vous. Il a la veine. Par exemple, cet argent-là lui coûtera cher! Heureux au jeu…. vous connaissez le proverbe?»
Mlle de Marsal lança à son frère un regard pénétrant. Victorine cherchait à rencontrer les yeux de Daniel. Daniel disait en lui-même: «Bon! je ne demanderai que mille francs à Mme Michaud.»
On se sépara vers deux heures. En montant l’escalier du premier étage, Daniel échangea quelques mots avec M. Lerambert.
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