Full Text - Section 41

--Tu aurais dû me le dire en commençant, nous n’aurions pas discuté. Mais es-tu bien sûre?…​

--Allons chez elle, elle n’est pas couchée, nous la confesserons à nous deux.»

Victorine la silencieuse commençait à se lasser du rôle de personnage muet. Depuis qu’elle était sûre d’être aimée, la joie s’échappait par ses yeux. Le bonheur, longtemps renfermé dans les profondeurs de son âme, montait à ses lèvres; son amour était comme ces plantes aquatiques qui se tiennent cachées jusqu’au jour où elles vont fleurir à la surface de l’eau.

Elle écouta d’un front radieux la petite exhortation de son père, qui la priait de nommer franchement celui qu’elle préférait.

«Lefébure ou Marsal? choisis! ajouta Mme Michaud.

--Ni l’un ni l’autre, répondit-elle.

--Et pourquoi, ma nièce?

--Parce que je ne les aime pas, ma tante.

--Comme tu dis cela! Je ne te demande pas si tu es amoureuse d’un de ces messieurs; on se marie d’abord par amitié, l’amour vient ensuite.

--Je veux aimer mon mari d’avance.

--D’abord, cela n’est pas de bon ton. Je ne sais rien de choquant comme ces mariées qui raffolent de leur mari: elles ont l’air d’être à la noce! Quand j’ai épousé M. Michaud, je le connaissais, je l’estimais, je faisais le plus grand cas de son caractère, mais je ne l’aimais pas plus que l’empereur de la Chine. L’amour est un arbre qui croît lentement; il n’y a que la mauvaise herbe qui pousse vite.

--Chère tante, est-il aussi de bon ton qu’un mari épouse une femme sans l’aimer?

--Je n’ai pas dit cela, ne me prête pas de sottises!

--C’est qu’il me semble que ces messieurs ne m’aiment ni l’un ni l’autre.

--Comment!

--Oh! je ne m’y trompe pas. Je les ai bien étudiés, surtout depuis qu’on travaille au buste. Voici, en quelques mots, le résumé de mes observations.

--Nous écoutons.

--M. de Marsal est un homme bien né, bien élevé, d’un caractère doux, d’une humeur égale, et de manières fort agréables.

--Ah! s’écria triomphalement Mme Michaud.

--Attendez! M. Lefébure a l’esprit varié, vif et élégant, la voix belle, la parole émouvante, le geste noble et résolu.

--Eh! eh! murmura le marquis.

--Patience, mon père! L’un est blond, l’autre est brun; l’un est mince, l’autre est gros; l’un est pauvre, l’autre est riche: et cependant on croirait qu’ils sont un même homme, tant ils se ressemblent dans leurs façons avec moi. Ils me disent les mêmes fadeurs, comme s’ils les avaient apprises dans un manuel. Ils me regardent de la même façon; ils n’ont pas deux manières de m’approuver lorsque je parle. Si je leur souris, ils triomphent uniformément; si je leur fais la moue, ils courbent le front sous le poids d’une même douleur. On dirait qu’ils s’entendent pour faire tomber la conversation sur le chapitre du mariage, et chacun se met en frais d’éloquence pour prouver qu’il serait le meilleur des maris. Pour peu que je blâme l’indifférence, ils froncent le sourcil comme deux jaloux. Que je me prononce contre la jalousie, leurs deux visages revêtent simultanément une béate indifférence. Si ma tante disait un seul mot contre l’avarice, ils courraient faire des ricochets avec des pièces de quarante francs; si elle réprimandait la prodigalité, ils chercheraient des épingles sur le tapis! Ce n’est pas ainsi que l’on aime!

--Qu’en sais-tu?

--Je le sens là! Le cœur est clairvoyant, surtout à mon âge: il n’a pas les yeux fatigués! Si ces messieurs étaient amoureux de moi, quelque chose me le dirait, et, bon gré, mal gré, j’éprouverais au moins de la reconnaissance. Mais quand leurs attentions me laissent indifférente, c’est qu’elles ne s’adressent pas à moi, et que c’est à ma dot à les remercier.»

  1. de Guéblan fut moins frappé des paroles de sa fille que du ton dont elle parlait. Jamais il ne l’avait vue aussi animée. Il voulut l’examiner de plus près; il la prit par les deux mains, la tira de son fauteuil et l’assit doucement sur ses genoux.


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