Full Text - Section 40

--Alors, comment se fait-il que je sois encore vivant, monsieur?

--Je ne comprends pas, monsieur.

--Veuillez regarder la pointe de votre épée.»

  1. Lefébure se sentit chanceler.

«Nous ne tirerons plus ensemble, monsieur, dit-il aussitôt; vous avez fait là une terrible plaisanterie: vous m’avez exposé à vous tuer.

--Non, monsieur, j’étais sûr que vous ne me toucheriez pas.»

Victorine, sa tante, M. de Marsal et le marquis de Guéblan étaient arrivés à la porte de la salle d’armes, et leur entrée empêcha la discussion de dégénérer en querelle.

«Quel homme! pensait Victorine; c’est un preux échappé de quelque vieux roman.» Lorsque Daniel eut été présenté au marquis, elle s’approcha de lui et lui dit à l’oreille:

«M. Daniel, je vous défends de risquer votre vie.

--Cette petite fille m’agace,» pensa le sculpteur.

IV

Pendant le dîner, le marquis étudia avec intérêt la figure de Daniel, M. Lefébure lui fit froide mine, M. de Marsal le regarda avec stupéfaction comme un enfant regarde les ombres chinoises; Mme Michaud célébra ses louanges sur tous les tons, et Victorine fut en extase devant lui. Quant au héros de la journée, il ne perdit pas un coup de dent.

On se sépara deux heures plus tôt que de coutume. Un maître de maison qui rentre chez lui après une absence de quinze jours a cent questions à faire, et M. de Guéblan en avait mille à adresser à Mme Michaud.

Victorine devinait bien qu’il serait parlé d’elle dans cette conférence. Elle ne se mit pas au lit; elle prit un livre, et ce qu’elle lut ne lui profita guère. M. Lefébure et M. de Marsal, ligués contre l’ennemi commun, cherchèrent ensemble les moyens de déjouer la politique de Daniel. Daniel se coucha bravement à dix heures, et dormit tout d’une étape jusqu’au lendemain matin.

«Ma chère sœur, dit le marquis à Mme Michaud, j’ai fait ce que tu as voulu: j’ai ouvert un concours qui n’est pas sans danger, ni surtout sans ridicule, en agréant deux prétendants à la fois. Je ne vois pas que la question ait fait de grands progrès en mon absence. Où en sommes-nous? que dit Victorine?

--Toujours le même discours: elle ne dit rien; mais si elle a pour un centime d’entendement, elle choisira M. de Marsal. Je le lui disais encore il y a trois jours, et je vous le répéterai à tous les deux jusqu’à ce que vous l’ayez compris: on n’épouse pas un homme, mais un nom. Une femme va partout sans son mari; mais il faut, bon gré, mal gré, qu’elle traîne son nom après elle. Dans un salon, ceux qui la voient danser ne s’informent pas si son mari est grand ou petit; on dit: «Comment donc s’appelle cette jolie femme qui valse là-bas?» Le nom! mais il éclipse tout, toilette, fortune, beauté: c’est le plus grand luxe de la vie, parce qu’il n’est pas à la portée de tout le monde.

--Bah! on en fabrique tous les jours, et…​

--Parce qu’on fait des bijoux en strass, faut-il jeter les diamants dans la rue? Tu ne sais pas tout ce qu’il y a de flatteur pour l’oreille dans un joli nom sonore et de bon aloi. Tu es blasé; il y a cinquante ans et quelques mois qu’on t’appelle marquis de Guéblan. Ah! si tu pouvais seulement, pour dix minutes, t’appeler Michaud! Dire que je suis bien née, tout comme toi, ta sœur de père et mère, et que je m’appellerai éternellement Mme Michaud! Je n’en veux pas à mon mari, Dieu ait son âme! J’ai vécu en paix avec lui, je l’ai aimé malgré son nom et tous ses autres défauts; mais, en bonne justice, ne pouvait-il pas emporter son Michaud dans l’autre monde? Enfin! poursuivit-elle avec un gros soupir, j’en ai pris mon parti, je me résigne, mais à une condition, c’est que Victorine ne s’appellera pas Michaud.

--Lefébure n’est pas un vilain nom, et, d’ailleurs…​.

--Lefébure, c’est Michaud. Tout nom qui n’est pas accompagné d’un titre, surmonté d’une couronne, flanqué d’un écusson, rentre dans la grande catégorie du Michaud! Il y a trente-sept millions de Michaud en France, et j’en suis! deux ou trois mille Guéblan, et Victorine en sera!

--Et pourquoi pas? Elle pourrait épouser M. Lefébure et s’appeler Mme de Guéblan. Je suis le dernier du nom; et le conseil du sceau des titres…​.

--Mauvais, mon frère, mauvais! M. Lefébure est connu par son nom dans tout Paris. La greffe ne prendrait pas, et le marquis Lefébure de Guéblan ne serait jamais que Lefébure. Marsal est un joli nom!»

  1. de Guéblan avait d’excellentes raisons pour repousser M. de Marsal. Il savait que le dernier rejeton d’un famille si ancienne ne consentirait à échanger son nom contre aucun autre, et le marquis désirait passionnément de n’être pas le dernier des Guéblan. Il se disait encore, en regardant du coin de l’œil la figure du capitaine, qu’en le mariant à Victorine, il se préparait une pâle et débile postérité. Enfin, il ne comptait pas aveuglément sur la fortune de sa sœur, quoiqu’il en eût gagné une bonne partie. Mme Michaud était capable de se remarier pour le plaisir de changer de nom; Victorine se mettait à l’abri de tous les caprices en épousant M. Lefébure.

Ce dernier argument, que le marquis développa en toute franchise, amusa beaucoup Mme Michaud.

«Tu es fou! dit-elle à son frère. Qui est-ce qui voudrait épouser une antiquité comme moi? Victorine aura tout. Combien veux-tu que je lui donne en mariage? Cent mille francs de rente? Elle n’aura plus besoin d’épouser M. Lefébure. Je comprends que ceux qui n’ont pas d’argent en cherchent; mais dès qu’on a le nécessaire, à quoi bon poursuivre le superflu? Le nécessaire, c’est cent mille francs de rente; Victorine ne mangera pas davantage: elle a les dents si petites! Je crois, du reste, qu’elle a une préférence pour M. de Marsal.


Looking for comments…

Searching Nostr relays. This may take a moment the first time this article is opened.