Full Text - Section 4

--Madame Bourgade.

--Merci.»

Deux jours après, Matthieu, qui n’avait jamais voulu de leçons particulières, entreprit de préparer un jeune homme au baccalauréat. Il s’y donna de si bon cœur, que son élève, qui avait été refusé quatre ou cinq fois, fut reçu le 18 août, au commencement des vacances. C’est alors seulement que les deux frères se mirent en route pour la Bretagne. Avant de partir, Matthieu me remit cinquante francs. «Je serai absent cinq semaines, me dit-il; il faut que je revienne en octobre, pour la rentrée des classes et pour les examens de la licence. Tu iras à la poste tous les lundis et tu prendras un mandat de dix francs, au nom de Mme Bourgade: tu connais l’adresse. Elle croit que c’est un débiteur de son mari qui s’acquitte en détail. Ne te montre pas dans la maison: il ne faut point éveiller les soupçons de ces dames. Si l’une d’elles tombait malade, le Petit-Gris viendrait t’avertir, et tu m’écrirais.»

Je vous l’avais bien dit, qu’on ne lisait que de bons sentiments dans les petits yeux gris de Matthieu. Pourquoi n’ai-je pas conservé la lettre qu’il m’écrivit pendant les vacances? Elle vous ferait plaisir. Il me dépeignait avec un enthousiasme naïf la campagne dorée par les ajoncs, les pierres druidiques de Carnac, les dunes de Quiberon, la pêche aux sardines dans le golfe, et la flottille de voiles rouges qui récolte les huîtres dans la rivière d’Auray. Tout cela lui semblait nouveau, après une année d’absence. Son frère s’ennuyait un peu en songeant à Paris. Pour lui, il n’avait trouvé que des plaisirs. Ses parents se portaient si bien! L’oncle Yvon était si gros et si gras! La maison était si belle, les lits si moelleux, la table si plantureuse!--J’ai peut-être oublié de vous dire que Matthieu mangeait pour deux.--«Sais-tu la seule chose qui m’ait attristé? m’écrivait-il en post-scriptum. Je te l’avouerai, quand tu devrais te moquer de moi. Il y a dans la maison deux grandes paresseuses de chambres, bien parquetées, bien aérées, bien meublées, et qui ne servent à personne. Je suis sûr que mon oncle les louerait pour rien à une honnête famille qui voudrait les prendre. Et l’on paye cent francs par an pour habiter la rue Traversine.»

Matthieu revint au mois d’octobre, et enleva, haut la main, son diplôme de licencié ès lettres. Les notes des examinateurs lui furent si favorables qu’on lui offrit la chaire de quatrième au lycée de Chaumont; mais il ne put se décider à quitter son frère et Paris. Il me donnait de temps en temps des nouvelles de la rue Traversine: Mme Bourgade était souffrante. Vous ne vous rendrez bien compte de l’intérêt qu’il portait à ses protégées invisibles que si je vous initie au grand secret de sa jeunesse: il n’avait encore aimé personne. Comme ses camarades ne lui avaient pas ménagé les plaisanteries sur sa laideur, il était modeste au point de se regarder comme un monstre. Si l’on avait essayé de lui dire qu’une femme pouvait l’aimer tel qu’il était, il aurait cru qu’on se moquait de lui. Il rêvait quelquefois qu’une fée le frappait de sa baguette, et qu’il devenait un autre homme. Cette transformation était la préface indispensable de tous ses romans d’amour. Dans la vie réelle, il passait auprès des femmes sans lever les yeux: il craignait que sa vue ne leur fût désagréable. Le jour où il devint le bienfaiteur inconnu d’une belle jeune fille, il sentit au fond de son cœur un contentement humble et tendre. Il se comparait au héros de la Belle et la Bête, qui cache son visage et ne laisse voir que son âme; ou à ce paria de la Chaumière indienne, qui dit: «Vous pouvez manger de ces fruits, je n’y ai pas touché.»

C’est un accident imprévu qui le mit en présence de Mlle Bourgade. Il était chez le Petit-Gris à demander des nouvelles, lorsque Aimée entra en criant au secours. Sa mère était évanouie. Matthieu courut avec les autres. Il amena le lendemain un interne de la Pitié. Mme Bourgade n’était malade que d’épuisement; on la guérit. La femme de Petit-Gris fut installée chez elle en qualité d’infirmière. Elle allait chercher les médicaments et les aliments; et elle savait si bien marchander, qu’elle les avait pour rien. Mme Bourgade but un excellent vin de Médoc qui lui coûtait soixante centimes la bouteille: elle mangea du chocolat ferrugineux à deux francs le kilogramme. C’est Matthieu qui faisait ces miracles et qui ne s’en vantait pas. On ne voyait en lui qu’un voisin obligeant; on le croyait logé rue Saint-Victor. La malade s’accoutuma doucement à la présence de ce jeune professeur, qui montrait les attentions délicates d’une jeune fille. Sa prudence maternelle ne se mit jamais en garde contre lui; tout au plus si elle le regardait comme un homme. A la simplicité de sa mise, elle jugea qu’il était pauvre; elle s’intéressait à lui comme il s’intéressait à elle. Un certain lundi du mois de décembre, elle le vit venir en paletot noisette, sans manteau, par un froid très-vif. Elle lui dit, après de longues circonlocutions, qu’elle venait de toucher une somme de dix francs, et elle offrit de lui en prêter la moitié. Matthieu ne sut s’il devait rire ou pleurer: il avait engagé son manteau, le matin même, pour ces malheureux dix francs. Voilà où ils en étaient au bout d’un mois de connaissance. Aimée s’abandonnait moins aux douceurs de l’intimité. Pour elle, Matthieu était un homme. En le comparant au Petit-Gris et aux habitants de la rue Traversine, elle le trouvait distingué. D’ailleurs à l’âge de seize ans, elle n’avait guère eu le temps d’observer le genre humain. Elle ignorait non-seulement la laideur de Matthieu, mais encore sa propre beauté; il n’y avait pas de miroir dans la maison.

Mme Bourgade raconta à Matthieu ce qu’il savait en partie, grâce aux indiscrétions du Petit-Gris. Son mari faisait médiocrement ses affaires et gagnait à peine de quoi vivre, lorsqu’il apprit la découverte de la Californie. En homme de sens, il devina que les premiers explorateurs de cette terre fortunée poursuivraient les lingots d’or et les pépites enfouies dans le roc, sans prendre le temps d’exploiter les sables aurifères. Il se dit que la spéculation la plus sûre et la plus lucrative consisterait à laver la poussière des mines et le sable des ravins. Dans cette idée, il construisit une machine fort ingénieuse, qu’il appela, de son nom, le séparateur Bourgade. Pour en faire l’épreuve, il mélangea 30 grammes de poudre d’or avec 100 kilogrammes de terre et de sable. Le séparateur reproduisit tout l’or, à deux décigrammes près. Fort de cette expérience, M. Bourgade rassembla le peu qu’il possédait, laissa à sa famille de quoi vivre pendant six mois, et s’embarqua sur la Belle-Antoinette, de Bordeaux, à la grâce de Dieu. Deux mois plus tard, la Belle-Antoinette se perdit corps et biens, en sortant de la passe de Rio de Janeiro.

Matthieu s’avisa que, sans faire un voyage en Californie, on pourrait exploiter l’invention de feu Bourgade, au profit de la veuve et de sa fille. Il pria Mme Bourgade de lui confier les plans qu’elle avait conservés, et je fus chargé de les montrer à un élève de l’École centrale. La consultation ne fut pas longue. Le jeune ingénieur me dit, après un examen d’une seconde: «Connu! c’est le séparateur Bourgade. Il est dans le domaine public, et les Brésiliens en fabriquent dix mille par an à Rio de Janeiro. Tu connais l’inventeur?

--Il est mort dans un naufrage.

--La machine aura surnagé; cela se voit tous les jours.»

Je m’en revins piteusement à l’hôtel Corneille, pour rendre compte de mon ambassade. Je trouvai les deux frères en larmes. L’oncle Yvon était mort d’apoplexie en leur léguant tous ses biens.

II

J’ai conservé une copie du testament de l’oncle Yvon. La voici:

«Le 15 août 1849, jour de l’Assomption, j’ai, Matthieu-Jean-Léonce Yvon, sain de corps et d’esprit et muni des sacrements de l’Église, rédigé le présent testament et acte de mes dernières volontés.

«Prévoyant les accidents auxquels la vie humaine est exposée, et désirant que, s’il m’arrive malheur, mes biens soient partagés sans contestation entre mes héritiers, j’ai divisé ma fortune en deux parts aussi égales que j’ai pu les faire, savoir:

«1º Une somme de cinquante mille francs rapportant cinq pour cent, et placée par les soins de Me Aubryet, notaire à Paris;

«2º Ma maison sise à Auray, mes landes, terres arables et immeubles de toute sorte; mes bateaux, filets, engins de pêche, armes, meubles, hardes, linge et autres objets mobiliers, le tout évalué, en conscience et justice, à cinquante mille francs.

«Je donne et lègue la totalité de ces biens à mes neveux et filleuls, Matthieu et Léonce Debay, enjoignant à chacun d’eux de choisir, soit à l’amiable, soit par la voie du sort, une des deux parts ci-dessus désignées, sans recourir, sous aucun prétexte, à l’intervention des hommes de loi.

«Dans le cas où je viendrais à mourir avant ma sœur Yvonne Yvon, femme Debay, et son mari, mon excellent beau-frère, je confie à mes héritiers le soin de leur vieillesse; et je compte qu’ils ne les laisseront manquer de rien, suivant l’exemple que je leur ai toujours donné.»

Le partage ne fut pas long à faire, et l’on n’eut pas besoin de consulter le sort. Léonce choisit l’argent, et Matthieu prit le reste. Léonce disait: «Que voulez-vous que je fasse des bateaux du pauvre oncle? J’aurais bonne grâce à draguer des huîtres ou à pêcher des sardines! Il me faudrait vivre à Auray, et, rien que d’y penser, je bâille. Vous apprendriez bientôt que je suis mort et que la nostalgie du boulevard m’a tué. Si, par bonheur ou par malheur, j’échappais à la destruction, toute cette petite fortune périrait bientôt entre mes mains. Est-ce que je sais louer une terre, affermer une pêcherie ou régler des comptes d’association avec une demi-douzaine de marins? Je me laisserais voler jusqu’aux cendres de mon feu. Que Matthieu m’abandonne l’argent, je le placerai sur une valeur solide qui me rapportera vingt pour un. Voilà comme j’entends les affaires.

--A ton aise, répondit Matthieu. Je crois que tu n’aurais pas été forcé de vivre à Auray. Nos parents se portent bien, Dieu merci! et ils suffisent peut-être à la besogne. Mais dis-moi donc quelle est la valeur miraculeuse sur laquelle tu comptes placer ton argent?

--Ma tête. Écoute-moi posément. De tous les chemins qui mènent un jeune homme à la fortune, le plus court n’est ni le commerce, ni l’industrie, ni l’art, ni la médecine, ni la plaidoirie, ni même la spéculation; c’est…​. devine.

--Dame! je ne vois plus que le vol sur les grands chemins, et il devient de jour en jour plus difficile; car on n’arrête pas les locomotives.

--Tu oublies le mariage! C’est le mariage qui a fait les meilleures maisons de l’Europe. Veux-tu que je te raconte l’histoire des comtes de Habsbourg? Il y a sept cents ans, ils étaient un peu plus riches que moi, pas beaucoup. A force de se marier et d’épouser des héritières, ils ont fondé une des plus grandes monarchies du monde, l’empire d’Autriche. J’épouse une héritière.

--Laquelle?


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