Full Text - Section 39

Après cinq minutes de ce petit travail, M. Lefébure s’arrêta pour reprendre haleine et pour éponger son front qui ruisselait. Daniel n’avait ni plus chaud ni plus froid qu’au moment où il avait croisé le fer. Il regarda la figure pourpre de son adversaire, et dit en lui-même: «Maintenant, je sais ton jeu; tu ne me toucheras plus!»

Le fait est que ce gros homme sanguin tirait fort mal. Sa furie française pouvait déconcerter un novice, et sa main était assez vite pour surprendre un maladroit; mais il se découvrait à chaque instant, il attaquait par des coupés, il ripostait avant de parer, il s’éblouissait lui-même, partait en aveugle, et ne voyait ni son fer ni le fer de l’adversaire. «A mon tour!» dit l’artiste.

Il soutint de pied ferme un second assaut plus furieux que le premier, para, riposta, fit chaque chose en son temps, ne reçut pas un coup de bouton, et rendit avec usure le gilet qu’on lui avait donné. M. Lefébure n’en voulut pas convenir. Dans l’escrime, comme dans tous les jeux, il y a de bons et de mauvais joueurs; il était joueur détestable. Au lieu de crier: «Touche!» lorsqu’il était touché, il disait en ripostant:

«C’est au bras! au cou! à la cuisse! le fer a glissé! mauvais coup! manqué! Nous ne compterons pas celui-ci! A vous! Voilà ce qui s’appelle touché!

--Pardon, monsieur, reprit Daniel en ôtant son masque: il me semble que si votre fer était démoucheté, je n’aurais pas reçu une égratignure.

--Pas même à la première reprise? demanda M. Lefébure d’un ton goguenard. Cependant, soyons juste: la deuxième valait un peu mieux. Nous recommencerons tout à l’heure. Laissez-moi le temps de souffler.»

Daniel n’était pas content. Cette mauvaise foi chez un galant homme le mettait hors de lui. Il aurait voulu une galerie. Il enrageait d’avoir raison. «Recommençons,» dit-il.

Il s’anima si bien au jeu, que ce fut le tour de M. Lefébure d’être ébloui et de cligner des yeux. Daniel lui rendit fèves pour pois, et les coups de bouton partaient si gaillardement, qu’on eût dit le bouquet d’un feu d’artifice.

«Ouf! dit M. Lefébure en jetant son épée sur une banquette: je crois, monsieur, que nous sommes de force.

--Ma foi! monsieur, reprit l’artiste avec une rondeur charmante, je croyais bien vous avoir battu.

--Comment! comment! j’ai gagné la première manche, la deuxième est nulle, et la troisième est à vous.

--Pardon; je ne savais pas que la deuxième fût nulle.

--Nulle, c’est-à-dire égale. Vous m’avez donné deux ou trois coups de bouton, et je me flatte de vous les avoir rendus.

--Eh bien, soit! dit Daniel exaspéré. Vous plaît-il de faire la belle?

--Aurons-nous le temps?»

La porte de la salle de billard était ouverte, M. Lefébure y entra, regarda l’heure au cartel et revint en disant: «Il est moins vingt.» Pendant son absence, Daniel décrocha une épée de combat parfaitement aiguisée et il la substitua à celle de M. Lefébure. «Nous verrons bien!» dit-il en lui-même. Il poursuivit tout haut:

«C’est l’affaire d’un instant; la belle en un coup, touche qui touche. Allons, monsieur, en garde!»

  1. Lefébure saisit son fer et courut comme un fou sur l’artiste, qui se tenait sévèrement en garde. Il jeta coup sur coup deux ou trois coupés, dont le dernier fouetta rudement l’avant-bras de Daniel. L’avocat abaissa aussitôt sa pointe.

«N’ai-je pas touché? demanda-t-il poliment.

--Je ne crois pas, monsieur.

--Je croyais être bien sûr, monsieur.

--Vous vous êtes trompé, monsieur.

--C’est une étrange illusion, monsieur: j’aurais parié que je vous avais touché en pleine poitrine.

--Si vous en êtes sûr, monsieur…​.

--Parfaitement sûr, monsieur.


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