Full Text - Section 38
Victorine se sentit pâlir; il lui sembla que tout son sang refluait vers le cœur.
«Est-ce une histoire? demanda-t-elle d’une voix tremblante.
--Pas trop longue, et je peux vous la raconter.»
Mme Michaud se tenait tranquille par aventure; Daniel poussa vivement sa besogne, tout en suivant son récit avec une lenteur francomtoise.
«Il y a six mois, dit-il, je terminais un groupe pour l’ambassadeur d’Espagne. Je reçus la visite d’un homme de mon pays et de mon âge, un camarade d’école, appelé Cambier. Il était venu à Paris pour écrire; mais il n’écrivait guère, ou il écrivait mal. Il rédigeait un journal appelé la Feuille de Rose, l’Impartial de la parfumerie, je ne sais plus au juste. Toujours est-il que le pauvre diable avait souvent besoin de cent sous. Il portait, au mois de janvier, une jaquette laine et coton de la Belle-Jardinière, avec un chapeau gris à poil hérissé. Il rencontra dans mon atelier une Juive appelée Coralie qui pose pour la tête et les mains. Elle est vraiment belle, et elle se conduit bien; elle demeure avec sa tante dans ces environs-ci, rue Mouffetard. Ce Cambier la regarda pendant une demi-heure comme un hébété; lorsqu’elle sortit, il me fit toute sorte de questions sur elle. Il n’avait jamais rien vu d’aussi beau; c’était la femme qu’il avait rêvée; il l’attendait depuis dix ans! Il me demanda son nom; il chercha son adresse sur l’ardoise où j’inscris mes modèles; il voulait la revoir à tout prix. Il était capable de la demander en mariage et de confondre deux misères en une. Je l’avertis qu’il serait probablement mal reçu, parce que la tante vivait de sa nièce et ne songeait pas à la marier. Alors il me supplia de la faire venir chez moi pour poser, quand même je n’en aurais pas besoin: le malheureux offrait de payer les séances! Je ne fis pas grande attention aux sottises qu’il dit; il avait l’air d’un fou. Les jours suivants je m’absentai régulièrement; je travaillais en ville. Lorsque je revins à l’atelier, je vis son nom écrit dix ou douze fois sur la porte. Notez que je suis aux Ternes et lui rue de l’Arbre-Sec. Enfin il me joignit. Il était allé voir Coralie, qui lui avait jeté la porte au nez. En me racontant sa visite, il pleurait. «Quel malheur, disait-il, que je ne sois pas sculpteur! elle viendrait chez moi, et je pourrais la regarder tout mon soûl.» Il me demanda quelques vieux outils à emprunter; je lui en donnai une poignée. Un mois après (c’était au milieu de février) il revint me voir. Vous auriez dit un autre homme; je ne le reconnaissais plus. Il avait l’œil vif, le visage animé, et il tendait le jarret en marchant; un peu plus, il aurait chanté. Par exemple, ce qui n’était pas changé, c’était sa jaquette et son chapeau. Il se remit à me parler de Coralie; il en était plus amoureux que jamais, et il espérait s’en faire aimer. Pour commencer, il avait fait son buste de mémoire, et il croyait avoir réussi. Il ne me laissa pas de repos que je n’eusse vu son ouvrage. Bon gré, mal gré, il fallut partir avec lui. L’omnibus du Roule nous mit au coin de la rue Saint-Honoré et de la rue de l’Arbre-Sec; c’est là qu’il demeurait, au-dessus de la fontaine, et bien au-dessus. Je n’ai pas compté les étages, mais il y en avait six ou sept. Le buste était placé sur une sorte de table de nuit. En ce temps-là je ne croyais pas aux miracles de l’amour, et j’étais aussi sceptique que M. Lefébure, car mon premier mot, dès qu’il eut ôté le linge, fut: «Ce n’est pas toi qui as fait cela!» Je vous jure, sans fausse modestie, que je donnerais de bon cœur tout ce que j’ai fait et tout ce que je ferai pour ce buste de Coralie. C’était quelque chose de naïf et de savant, de vigoureux et de passionné, qui rappelait certaines peintures d’Holbein, certains dessins d’Alber Durer, ou, si vous voulez, quelques-unes des plus belles sculptures du moyen âge. Le fait est que ce buste en terre rougeâtre répandait dans la mansarde comme une lumière de chef-d’œuvre. Je dis à l’artiste tout ce qui me passa par la tête; j’étais plus content que ceux qui découvrent une mine d’or. Il me remerciait, il m’embrassait, il était fou de joie: il voyait déjà le jour où Coralie viendrait dans son atelier. Je le priai de m’attendre le lendemain jusqu’à trois heures, et je revins avec M. David, M. Rude et M. Dumont. Les maîtres lui prirent la main et lui dirent qu’il était un grand artiste. Ils déclarèrent tous qu’il fallait mouler ce buste et le mettre à l’exposition. Je leur fis remarquer d’un coup d’œil le dénûment de cette chambre où il n’y avait pas trente francs pour le mouleur. Mon signe fut si bien compris, qu’après notre départ, Cambier trouva plus de cinq louis sur sa commode.
«La tête un peu plus à gauche, madame, s’il vous plaît.
--Et ce chef-d’œuvre, qu’est-il devenu? demanda M. Lefébure. Le public ne l’a pas vu; les critiques d’art n’en ont rien dit!
--Hélas! monsieur, l’amour a fait comme les tigres, qui mangent volontiers leurs enfants. Huit jours après cette visite, je retournai chez Cambier. Il était debout devant sa maison, les pieds dans la neige fondue, et il fumait sa pipe d’un air morne en regardant la fontaine et les porteurs d’eau. Il me reconnut quand je lui eus frappé sur l’épaule. Je lui demandai ce qu’il faisait là. Il me répondit: «Tu vois, je m’amuse.--Et tes amours?--Ah! c’est vrai. Je suis allé chez Coralie avec mon buste sous le bras. C’est elle qui m’a ouvert la porte. Je lui ai conté ce que j’avais fait par amour pour elle, et ce que vous m’aviez tous dit, et que je serais un artiste, et qu’elle viendrait poser chez moi. Elle a répondu qu’elle se moquait bien de moi, que je l’ennuyais, et que je pouvais remporter mon plâtras. Je ne l’ai pas emporté bien loin; je l’ai cassé contre la borne.»
--Et Coralie est-elle mariée? demanda Mlle de Guéblan.
--Oui, mademoiselle, à un rémouleur qui gagne trois francs par jour.
--Quel bonheur! s’écria Mme Michaud.
--Comment? demanda toute l’assistance.
--Quel bonheur! mon buste! c’est moi; je suis frappante; je saute aux yeux! Ah! mon cher artiste, je veux aussi vous sauter au cou!»
Et d’embrasser Daniel qui ne s’y attendait guère.
Le buste n’était pas fini, tant s’en faut; mais il avait fait plus de progrès en deux heures qu’en toute une quinzaine. Mme Michaud avait posé sans le savoir, par pure distraction, en écoutant le récit de Daniel. L’artiste avait saisi l’occasion au vol, et son ouvrage, pour être improvisé, n’en était pas moins heureux. Tout le monde en convint, jusqu’à Victorine, qui ne pouvait croire ses yeux. Dans son trouble, elle dit à Daniel:
«Ah! monsieur, vous avez bien prouvé que l’amour faisait des miracles!»
Daniel pensa qu’elle faisait allusion à l’histoire de M. Cambier. Il se tenait les bras croisés devant son buste, et disait en lui-même: «Voilà une ébauche assez bien venue; reste à la finir sans la gâter. Nous sommes au 1er juillet, j’ai du temps devant moi. Si ces messieurs voulaient bien me laisser tranquille, le plâtre serait réparé dans quinze jours, et je pourrais demander quinze cents francs d’avance.»
Qu’y a-t-il de vrai dans cette histoire? pensait Victorine. L’ambassade d’Espagne…. une fille qui demeure ici, avec sa tante…. un jeune homme de son âge et de son pays…. un chef-d’œuvre fait par amour…. Qui est-ce qui épouse un rémouleur? Et par quel sortilége ce bloc de terre a-t-il pris la figure de Mme Michaud?»
Le marquis avait annoncé qu’il reviendrait le 1er juillet pour l’heure du dîner, et quoiqu’il n’eût pas écrit depuis quatre jours, on connaissait si bien son exactitude mathématique, que son appartement était prêt et son couvert sur la table.
Après la séance triomphale où le buste s’était ébauché par miracle, Daniel, radieux comme un soleil, courut au fumoir remplir son porte-cigares. La pendule de Don Juan marquait six heures dix minutes: on avait donc, avant de s’habiller, une bonne demi-heure de récréation.
Pour revenir du fumoir au jardin, il fallait traverser la salle d’armes. C’était une grande pièce carrée, parquetée en sapin, non cirée, et tapissée d’armes de toute sorte. On y voyait côte à côte les épées de combat, aiguisées, graissées, toutes neuves et toutes brillantes, et les épées d’assaut, rouillées au contact des mains et ébréchées par les parades. M. de Guéblan n’aimait pas les fleurets, dont la souplesse et la légèreté rendent la main paresseuse.
Daniel passait en chantonnant: il vit M. Lefébure en contemplation devant une panoplie. L’avocat n’avait digéré ni les succès du nouveau venu, ni la célèbre sérénade, ni ce baiser de nourrice que Mme Michaud venait d’appliquer si généreusement sur la figure de son sculpteur. Ajoutez que depuis quinze jours il n’avait pris aucun exercice. Le sang le tourmentait; il sentait des démangeaisons dans les mains, il était comme Mercure lorsqu’il rencontra Sosie. Il demandait au ciel un homme, un seul homme, un pauvre petit homme à qui il pût rompre les os. Dans ces dispositions philanthropiques, il caressait du regard les épées mouchetées et ces bonnes lames bien roides dont le bouton laisse un bleu sur le corps. Daniel lui apparut comme une victime envoyée par la Providence: qu’il serait doux de marbrer à tour de bras une poitrine si large et si appétissante! La victoire n’était pas douteuse: quinze ans de salle et une force reconnue! M. Lefébure répétait volontiers, avec une orgueilleuse modestie: «J’ai déjà rencontré trois amateurs plus forts que moi, lord Seymour, M. Legouvé et le marquis de Guéblan.» C’était dire assez élégamment: «Je ne crains personne, excepté les trois premiers tireurs de Paris.» Il éprouvait le besoin de donner une bonne leçon d’escrime à M. Fert. Il est toujours agréable de se montrer supérieur à l’homme qu’on n’aime pas, mais c’est double plaisir quand la démonstration peut se faire dans une salle d’armes.
Le jeune artiste n’avait rien contre M. Lefébure. Il ne le trouvait pas beau, et il n’eût fait son portrait ni pour or ni pour argent; il l’avait trouvé importun pendant quinze jours, de deux heures à six; mais à cela près, il ne lui voulait que du bien. Il s’arrêta à causer avec lui, examina les armes, accepta un gant et une épée, et se laissa coiffer d’un masque avec la candeur innocente d’un agneau paré pour le sacrifice. Le belliqueux avocat se rua sur lui sans crier gare! et lui appliqua vingt coups de bouton en moins de temps que je n’en mets à le raconter: c’était une grêle. En poussant chaque botte, il murmurait intérieurement: «Tiens! tiens! tiens! voilà pour ta sculpture! voilà pour ta musique! voilà pour t’apprendre à voler comme un hanneton au milieu de mes amours et de mes affaires!»
Daniel empochait les coups sans rompre, et chaque fois qu’il était touché, il disait conformément aux règles du jeu:
«Touche—touche—touche!»
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