Full Text - Section 37
--Quel bonheur! pensa Victorine, il a eu l’esprit de changer de chanson.»
III
Le lendemain, on attendait M. de Guéblan. Mme Michaud raconta à déjeuner qu’elle avait passé la nuit à écouter son artiste bien-aimé, qui chantait comme une sirène. Son récit fit ouvrir de grands yeux aux prétendants. Lorsqu’ils apprirent que Victorine avait été de la partie, leur surprise tourna à la stupéfaction, et ils se demandèrent quel rôle on leur faisait jouer. Ils n’avaient jamais eu une grande sympathie pour M. Fert, mais ils commençaient à le prendre sérieusement en aversion. Certes, Mme Michaud avait le droit de commander son buste à qui bon lui semblait, mais promener sa nièce nuitamment avec un jeune homme de trente ans au plus, ceci passait la plaisanterie. Ce sculpteur, après tout, n’était pas un aigle. Ses principaux chefs-d’œuvre étaient juchés sur des pendules; il travaillait depuis quinze jours à un malheureux buste sans parvenir à l’ébaucher. Sa conversation n’était rien moins que pétillante; il parlait peu, et l’esprit ne l’étouffait pas. Mme Michaud devrait bien se tenir en garde contre ses engouements d’une heure. Elle exposait les intérêts les plus sérieux de sa famille sur le tapis vert du paradoxe et du caprice: bref, il était temps que le marquis revînt au château.
En attendant, tout le monde fut exact à l’heure de la séance. Daniel, passablement découragé, enleva pour la quinzième fois les linges humides qui recouvraient le buste informe de Mme Michaud. M. Lefébure et M. de Marsal le regardaient d’un air de pitié maussade et malveillante. Victorine, un peu troublée par l’attente de son père, se demandait avec anxiété comment le pauvre garçon sortirait de l’impasse où il s’était fourvoyé. Elle gourmandait sa tante et la rappelait par instants à la pose, mais elle avait soin de ne l’y pas laisser longtemps.
«Êtes-vous en veine aujourd’hui? demanda Mme Michaud à Daniel. Les heures se suivent et ne se ressemblent pas. Hier soir, vous chantiez, et j’en étais fort aise. Eh bien! sculptez maintenant!
--Madame, reprit Daniel, je connais bien votre figure, je commence à vous savoir par cœur, et il me semble que je ferais beaucoup d’ouvrage en une heure, si vous pouviez poser seulement un peu.
--Soyez heureux; je ne dis plus rien, je ne connais plus personne, je pose!» dit la bonne femme en faisant une demi-culbute assise, accompagnée d’une grimace des plus originales, «et je supplie la galerie d’observer la loi du silence. Ah! si j’étais une jolie fille comme Victorine, vous auriez plus de cœur à l’ouvrage, artiste que vous êtes!
--Monsieur Lefébure, dit Victorine en épiant la physionomie de Daniel, croyez-vous qu’on devienne artiste par amour?
--Sans doute, mademoiselle; à une seule condition.
--Et laquelle?
--Bien peu de chose: dix ou douze ans de travail!
--Vous êtes un homme de prose: vous ne croyez pas à la puissance de l’amour.
--S’il y avait des incrédules, interrompit galamment M. de Marsal, vous n’auriez pas à prêcher longtemps pour les convertir.
--Capitaine, si vous me faites des compliments, je raisonnerai tout de travers. Où en étions-nous? Ma tante, tenez-vous droite. Je disais que l’amour peut faire des miracles. Exemple: Je suis la princesse…. quelle princesse? la princesse Atalante, fille du roi de je ne sais où. Je me promène dans un carrosse attelé de quatre chevaux; non, de quatre licornes blanches: c’est plus rare et plus joli. Un berger, qui gardait ses brebis, me voit passer sur la route. Il s’éprend d’amour pour moi. Le lendemain, il me fait parvenir un sonnet.
--Par quelle voie, s’il vous plaît?
--Mais par la voie des airs, sous l’aile d’une colombe apprivoisée; cela se rencontre tous les jours. Or, le sonnet est admirable, donc l’amour a fait un poëte.
--Il a fait bien mieux, mademoiselle, reprit en riant M. Lefébure: il a enseigné la prosodie, l’orthographe et l’écriture à un homme qui ne savait que garder les moutons, et cela en un jour! sans parler des règles particulières du sonnet, qui sont fort compliquées, à ce que l’on assure. Je lisais dernièrement un petit poëme, rédigé par un dentiste….
--C’est bien; j’abandonne la poésie. Mais la peinture! Une jeune Italienne est aux mains d’un barbon, qui prétend l’épouser malgré elle. Un beau seigneur de la ville voisine s’introduit au château sous l’habit et le nom d’un peintre renommé; il n’a jamais manié le pinceau, mais l’amour conduit sa main: direz-vous encore que cela ne s’est jamais vu?
--A Dieu ne plaise! Mais je voudrais bien le voir. Le dessin est une orthographe qui ne s’enseigne pas en trente leçons; et, quant à la couleur, nous avons des membres de l’Institut qui n’ont jamais pu l’apprendre.
--Est-ce vrai, monsieur Fert?
--Oui, mademoiselle.
--Mais vous, qui êtes sculpteur, allez-vous mettre aussi la sculpture contre moi? Accordez-moi seulement qu’un homme du monde, un gentilhomme, qui n’a jamais manié vos ébauchoirs, peut, à force d’amour, pour se rapprocher de celle qu’il aime, faire…. un buste!
--Ma foi! mademoiselle, c’est une chose que j’aurais crue impossible il y a six mois.
--Et maintenant?
--Maintenant, je suis de votre avis: je crois aux miracles de l’amour.»
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