Full Text - Section 36
Daniel n’osa pas lui dire que si les séances ressemblaient toutes à la première, il en faudrait plus de cent.
Ce singulier travail dura jusqu’à la fin de juin: le buste n’avait pas figure humaine. Mme Michaud soupçonna, au bout d’un certain temps, que l’artiste était peut-être un peu dérangé par la compagnie. Elle fit part de ses réflexions à Victorine; mais Victorine ne voulut pas entendre de cette oreille-là. Elle était sûre que le bel inconnu ne connaissait rien à la sculpture, et elle l’aidait de son mieux à cacher son ignorance. «Que deviendrions-nous, pensait-elle, s’il était contraint d’avouer la vérité?» Elle se faisait un devoir de déranger sa tante, d’interrompre Daniel et d’abréger les séances. Le pauvre artiste songeait avec terreur à l’échéance du 15 juillet, et maudissait cordialement tous les importuns, sans excepter Victorine.
Ce qui étonnait un peu l’incomparable Atalante, c’était le silence obstiné de son amant. «Hélas! se disait-elle, à quoi nous serviront toutes ses ruses et les miennes, s’il ne se décide pas à me dire qu’il m’aime? A-t-il peur de s’ouvrir à moi? Je garderai si bien son secret!» Quelquefois, pour le piquer de jalousie, elle affectait de bien traiter M. Lefébure ou M. de Marsal: elle devenait coquette pour l’amour de lui! Ces caprices de jeune fille causaient de grandes révolutions dans le château. M. de Marsal écrivait des lettres triomphantes à sa famille; M. Lefébure songeait à faire ses malles; Mme Michaud achetait une calèche neuve en signe de joie; Daniel seul ne s’apercevait de rien. Le lendemain, la roue avait tourné: M. de Marsal était lugubre; M. Lefébure était bruyant; Mme Michaud était si inquiète, qu’elle ne tenait plus sur sa chaise, et Daniel voyait surgir des chaînes de montagnes entre lui et ses quinze cents francs.
«Qu’attend-il pour se déclarer?» disait Victorine. Elle avait soin de défaire tous les bouquets que le jardinier apportait dans sa chambre, et elle les froissait avec dépit, après s’être assurée qu’ils ne contenaient point de billet. La nuit, elle passait des heures à sa fenêtre, dans l’attente d’une sérénade. Si une gondole était venue par terre jusqu’au grand escalier du château; si elle en avait vu descendre deux rebecs, un hautbois et une viole d’amour; si des négrillons, vêtus de satin rouge, avaient servi devant elle une collation de fruits d’Italie et quelques bassins d’oranges de la Chine, un tel phénomène l’aurait moins étonnée que le silence miraculeux de Daniel.
Un soir, entre onze heures et minuit, par un temps doux et amoureux, elle entendit une magnifique voix de basse qui chantait dans les allées du parterre. Elle était trop éloignée pour distinguer les paroles; mais la musique, qu’elle ne connaissait pas, lui parut étrangement rêveuse et mélancolique. Elle se penchait derrière ses jalousies pour écouter d’un peu plus près, lorsque Mme Michaud entra dans sa chambre.
Daniel, bien convaincu que tout dormait dans le château, se promenait en fumant un cigare, et chantait, entre chaque bouffée, un couplet des Plaies d’Égypte. C’est une complainte assez connue dans les ateliers de Paris.
Sur des rivages humides Et peuplés de croco_dils_, Les Juifs gémissaient, et ils Bâtissaient des pyramides, Sans autre consolation Que de manger des oignons.
Victorine n’avait entendu de ce couplet qu’un son vague et délicieux.
Sachez que les crocodiles Sont de féroces lézards, Plus grands que le pont des Arts, Qui mangeaient les Juifs par mille. Les oignons, dans ces malheurs, Leur tiraient encor des pleurs.
«Pour le coup! murmura-t-elle, j’ai bien entendu. Il a dit: Malheurs et pleurs. Enfin! Mais pourquoi se tient-il si loin?»
C’est alors que Mme Michaud entra dans la chambre. Victorine se mit à causer bruyamment avec sa tante, pour l’empêcher d’entendre la sérénade. L’écho seul profita des deux couplets suivants:
Ce peuple rempli d’audace, Mais n’aimant pas à mourir, Aurait voulu déguerpir Pour aller vivre en Alsace; Mais pour s’en aller, d’abord Il fallait un passe-port.
Un monarque légitime, Mais plein de perversité, Leur retenait leurs papiers: Il n’aura pas notre estime. Si vous ne savez son nom, C’était le roi Pharaon.
Mme Michaud avait un peu de migraine. Elle dit à sa nièce: «Puisque tu ne dors pas, viens au jardin; le grand air me remettra.» Victorine se fit tirer l’oreille; cependant elle descendit, bien décidée à entraîner sa tante dans les avenues du parc où l’on n’entendait que les rossignols. Malheureusement, la brise apporta quelques notes égarées jusqu’aux oreilles de Mme Michaud.
«Tiens! dit-elle, une sérénade!
--Je n’ai rien remarqué, ma tante.
--Est-ce que les oreilles me cornent? J’ai pourtant bien entendu. Là! Qu’est-ce que je te disais?
--Vous vous trompez, ma tante; c’est votre migraine.
--Non, ce n’est pas ma migraine! C’est…. mais oui! c’est la complainte de Fualdès.
--Allons-nous-en, ma tante; j’ai peur.
--Tu as peur de M. Fert! Mais il chante très-bien, s’il ne travaille guère! Si son ouvrage ressemblait à son ramage! Attends! Viens par ici, nous allons le surprendre.»
Victorine tremblait comme une feuille de saule. Sa tante la conduisit, par des chemins détournés, à quarante pas du chanteur. La jeune fille toussa pour avertir Daniel. «Chut! dit Mme Michaud: écoutons.»
Daniel, tranquille comme un dieu d’Homère, entonna le vingt-sixième couplet:
Moïse rendit visite Au roi qui mourait de faim: Il faisait un dîner fin Avec quatre pommes cuites, Sans avoir même un misé- Rable de lièvre en civet.
«Tu vois bien, dit Mme Michaud, que c’est la complainte de Fualdès!
Looking for comments…
Searching Nostr relays. This may take a moment the first time this article is opened.
Looking for comments…
Searching Nostr relays. This may take a moment the first time this article is opened.