Full Text - Section 34

Mme Michaud ne s’aperçut de rien: elle jouait une grande misère à la table voisine. Daniel s’en alla tout pensif, en songeant que, si on lui apportait sa selle et ses outils, il n’aurait pas de quoi payer la voiture. Victorine lui prit le bras et lui dit:

«Monsieur, je suis honteuse de mon ignorance. Nous avons ici beaucoup de sculpture, bonne et mauvaise, et je ne sais pas distinguer le bien du mal. Voulez-vous me donner une leçon de critique, vous qui êtes du métier?» Elle comptait bien lui prouver qu’elle n’était pas sa dupe, et qu’elle ne l’avait jamais pris pour un sculpteur.

Daniel était, comme la plupart des artistes, un critique tout à fait nul. Il savait reconnaître les belles choses, mais il était incapable de dire pourquoi elles étaient bonnes. Il parcourut docilement tous les salons du château, s’arrêtant à chaque bronze et à chaque marbre, et les jugeant d’un mot. Il disait: «Ceci est bien; cela est détestable. Voici de la sculpture amusante; voilà qui est bêtement fait. Ce groupe est d’un homme qui sait son métier; celui-là est d’un âne.

--Comment trouvez-vous cette figure: l’Enfant-Dieu?

--C’est gentillet.

--Et ce Philopœmen?

--C’est le chef-d’œuvre de la sculpture moderne.

--Pourquoi?

--Parce qu’on n’a encore rien fait de mieux.

--Ce Spartacus?

--Bonne composition; pauvre travail.

--Cette Pénélope?

--Bien, très-bien.

--Ce Don Juan?

--Médiocre.

--Comment, médiocre?

--Oui, sculpture vide et ratissée.

--Mais c’est de vous!

--Je le savais.

--Arrêtons-nous ici; je vous remercie de la leçon. Maintenant, monsieur l’artiste, je suis aussi savante que vous. Ma foi, poursuivit-elle en forme d'aparté, je suis curieuse de voir comment il s’y prendra pour ébaucher le buste de ma tante, et je fais vœu de ne pas manquer une séance.»

Lorsqu’elle reparut appuyée sur le bras de Daniel, M. Lefébure et M. de Marsal se promirent de surveiller de près ce jeune intrus qui circonvenait la tante et qui vaguait en tête à tête avec la nièce. Mme Michaud quitta le boston et dit à intelligible voix: «Demain, après déjeuner, nous commencerons mon buste dans le salon que voici. Qui m’aimera y viendra.

--Madame…​,» dirent les deux prétendants, tout d’une voix.

Ce soir-là, Daniel trouva sa chambre moins belle, ses meubles moins élégants, et son lit moins confortable qu’il ne l’avait jugé à première vue. C’est que son gousset était vide. L’homme est ainsi bâti: point d’argent, point d’illusions. Voilà sans doute pourquoi les pauvres sont moins heureux que les riches.

Le lendemain il se leva à huit heures et partit pour Paris avec sa montre et sa chaîne. Il se garda bien d’aller dire à sa mère comment il avait joué au whist et combien il avait perdu: un tel aveu ne lui aurait rien rapporté qu’une remontrance de dignité première. Il s’adressa de préférence à un commissionnaire du mont-de-piété, qui lui prêta 200 francs sans explication, sans reproches et sans conseils. D’ailleurs, à quoi servait une montre au château de Guéblan? Il y avait cinquante pendules et une horloge!

Cette horloge sonnait midi lorsqu’on se mit à table pour le déjeuner. Les convives de la veille étaient partis, et il ne restait plus que les hôtes du château, c’est-à-dire les prétendants et Daniel. M. Lefébure déjeuna d’une tasse de thé; M. de Marsal mangea du bout des lèvres une tranche de saumon; Victorine becqueta une assiette de cerises; le sculpteur et le modèle s’abattirent résolûment sur un énorme pâté. Mme Michaud apprit à Daniel que ses outils étaient arrivés avec un horrible baquet rempli de terre grasse, et qu’on avait tout installé. Les deux rivaux étaient trop curieux de surveiller Daniel pour ne pas faire le sacrifice de leurs plaisirs quotidiens. En temps ordinaire, le capitaine pêchait à la ligne; l’avocat faisait des armes avec M. de Guéblan, ou s’amusait à tirer des pies.


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