Full Text - Section 33
«Ma tante serait-elle du complot?» pensa Victorine.
Daniel prit possession d’une jolie chambre meublée avec la simplicité la plus élégante. La tenture était de perse vert clair à bouquets roses et blancs. Le lit, à colonnes torses, s’enfonçait dans une sorte d’alcôve formée par deux cabinets de toilette. Le secrétaire, la commode, les chaises et la fumeuse étaient tout bourgeoisement en palissandre, mais d’une forme heureuse et d’un travail irréprochable. La bibliothèque renfermait une cinquantaine de romans nouveaux et quelques-uns de ces bons livres sérieux qu’on aime à feuilleter le soir pour s’endormir. Le tapis avait été remplacé par une natte bien fraîche. La fenêtre s’ouvrait sur un horizon magnifique: c’était d’abord le parterre, puis le parc et ses hautes futaies, puis quelques jardins de blanchisseuses, tout fleuris de serviettes blanches et de camisoles gonflées par le vent; enfin Paris, les dômes du Panthéon et du Val-de-Grâce, et la vieille tour du collége Henri IV. Le jeune artiste se trouva si bien dans son nouveau domicile, qu’il regrettait déjà d’avoir à le quitter. Il se serait hâté lentement, suivant le précepte de Boileau, et il aurait traîné son buste jusqu’au mois d’octobre, sans la nécessité pressante de gagner quinze cents francs. Mais les quinze cents francs étaient indispensables, et il n’y avait pas de bonheur qui tînt contre ces quinze cents francs. Dans ces rêveries qui auraient étonné Victorine, il avança un fauteuil auprès de la fenêtre, regarda le paysage, songea au profil de Mme Michaud, ferma les yeux, et dormit du sommeil des athlètes jusqu’à la cloche du dîner.
Il trouva une compagnie de vingt personnes assises dans le parterre sur des siéges de fer imitant le roseau. Mme Michaud n’était pas encore descendue: elle se poudrait. Il chercha dans cette foule un visage de connaissance, et ne trouva que Victorine: aussi courut-il à elle avec un empressement qui fut remarqué. Un homme dépaysé s’accroche à la personne qu’il connaît, comme un noyé à la perche. Victorine fut un peu troublée, d’autant plus qu’elle sentait tous les yeux braqués sur elle. Peu s’en fallut qu’elle ne dît à Daniel: «On nous épie, observez-vous.» Au second coup de cloche, Mme Michaud apparut avec trois volants d’Angleterre, et l’artiste respira plus librement. La reine du pays de Michaud lui demanda son bras, le mit à sa gauche, et ne lui dit pas quatre mots durant tout le dîner. L’autre voisine de Daniel était une douairière un peu sourde; aussi mangea-t-il sans distraction. On contait autour de lui les petits événements du faubourg Saint-Germain et les dernières nouvelles des châteaux: il laissait dire, et ne perdait pas un coup de dent. Sa seule étude fut de démêler M. Lefébure et M. de Marsal, ces deux prétendants que Mme Michaud lui avait annoncés. Il n’eut pas de peine à les reconnaître.
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Francisque Lefébure est le fils unique du célèbre avocat Pierre Lefébure, qui se fit connaître dans le procès Cadoudal. Le père, qui ne possédait rien en 1804, fut enrichi par les libéralités de la branche aînée et la clientèle du faubourg Saint-Germain. A l’avénement de Charles X, il refusa des lettres de noblesse et la pairie. Il légua à son fils 200 000 francs de rente, un talent médiocre, plus d’emphase que d’éloquence, et une laideur héréditaire. M. Lefébure, deuxième du nom, est un homme ramassé, rougeaud et sanguin; gros nez, gros yeux de myope et grosses lèvres, le cou d’un apoplectique, les épaules hautes, les bras courts, les jambes massives. S’il ne se rasait tous les jours, il aurait de la barbe jusque dans les yeux. Je dois dire qu’il est rare de rencontrer un homme plus soigneux de sa personne. Il surveille son corps comme un Italien surveille son ennemi. Il suit un régime sévère, se nourrit de viandes blanches, s’interdit les farineux et les sucreries, et porte une ceinture élastique. Il s’adonne aux travaux les plus violents et étudie passionnément la gymnastique, la boxe anglaise et française, le bâton, la canne, le sabre et l’épée: le tout pour conjurer l’embonpoint qui le menace, et pour ne point ressembler à son père, qui ressemblait à un muid. Les exercices auxquels il se livre par nécessité ont fini par lui devenir un plaisir, puis une gloire. Il met son point d’honneur dans ses talents physiques, et il fait meilleur marché de son mérite d’avocat que de ses capacités de boxeur. Du reste, galant homme, et beaucoup plus spirituel que la majorité des maîtres d’armes.
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de Marsal méprise la vigueur de M. Lefébure, qui méprise la faiblesse de M. de Marsal. S’il est vrai que chacun de nous soit soumis à une constellation, M. le vicomte de Marsal est né sous l’influence de la Voie lactée. Je n’exagère pas en affirmant qu’il est le plus blond des hommes, les Albinos exceptés. Sa personne pâle et maigrelette est de celles qui échappent aux maladies et à la vieillesse; la maladie ne sait pas où les prendre, et les années n’y marquent pas. Il a quarante ans sonnés, comme son rival, et cependant, si vous le rencontrez jamais, vous direz avec Mme Michaud: «Pauvre jeune homme!» Cette créature débile est capitaine de frégate et officier de la Légion d’honneur. M. de Marsal est entré à l’École navale à quatorze ans, et il a fait son chemin dans les ports. Sa seule expédition est un voyage autour du monde, voyage intéressant, peu dangereux, où il n’a pas rencontré d’autres ennemis que le mal de mer. Les pistolets qu’il avait achetés la veille de son départ n’ont pas été déchargés de 1840 à 1855. Cependant le jeune officier n’a pas perdu son temps en voyage: il a ramassé des coquilles. Sa collection est une des plus belles que nous ayons en France, et c’est la seule où l’on trouve l’ostrea marsaliana de Hong-Kong, découverte et baptisée par M. de Marsal. Ce n’est pas l’invention de ce précieux coquillage qui a permis au capitaine de prétendre à la main de Mlle de Guéblan: il a d’autres titres. Son nom est un des plus anciens de la noblesse lorraine; la petite ville de Marsal, dans le département de la Meurthe, a appartenu longtemps à ses ancêtres. Les Marsal sont alliés aux La Rochefoucauld, aux Gramont, aux Montmorency, aux plus grandes familles du faubourg. Victorine prisait médiocrement ces avantages, et M. de Guéblan lui-même n’en faisait pas tout le cas qu’il aurait dû; mais Mme Michaud en était entichée. L’esprit de M. de Marsal n’était pas tout à fait à la hauteur de sa naissance, et, du côté de la fortune, il n’avait rien ou peu de chose. En revanche, son éducation était parfaite. Il avait cette politesse exquise et glacée qui distingue les officiers de marine. Car vous savez, je pense, que les loups de mer ont fait leur temps, que les marins ne jurent plus par mille sabords, et que le jour où l’étiquette sera bannie de tous les salons, elle se retrouvera à bord des navires de guerre.
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de Marsal, petit mangeur, et M. Lefébure, qui vivait de régime, observèrent, de leur côté, la figure du nouveau venu. Depuis quelque temps ils avaient cessé de s’observer l’un l’autre. Chacun d’eux croyait être sûr de l’emporter sur son rival. L’un comptait sur son nom, l’autre sur sa fortune. Le gentilhomme s’étayait solidement sur Mme Michaud; le bourgeois ne doutait point de l’appui de M. de Guéblan. Mais l’arrivée d’un intrus leur mit la puce à l’oreille. Ce beau jeune homme que personne ne connaissait, et que Mme Michaud semblait avoir tiré d’une boîte, leur semblait de figure et de taille à jouer le rôle du troisième larron. L’appétit pantagruélique de Daniel les rassura tout d’abord: on n’avait rien à craindre d’un homme qui dévorait si rustrement. Cependant Victorine, assise au milieu de la table, en face de sa tante, levait bien souvent les yeux sur l’étranger. D’un autre côté, la bonne tante était si fantasque que son protégé lui-même ne devait pas faire grand fond sur son amitié, et qu’il fallait s’attendre à tout. Au sortir de table, les deux prétendants se rapprochèrent instinctivement de Mme Michaud. Elle leur présenta Daniel. «Voici, dit-elle, un nouveau pensionnaire, M. Fert, l’auteur de ma pendule; il va faire ma tête. A propos, monsieur, demanda-t-elle à Daniel, avez-vous dit qu’on apportât le marbre?»
Daniel ne put s’empêcher de sourire en répondant: «Oh! madame, pour le marbre, nous avons le temps.
--Comment! nous avons le temps! mais c’est une chose pressée. Je comptais commencer demain.»
L’artiste apprit à son modèle qu’il faudrait d’abord faire son buste en terre, puis le mouler en plâtre, puis le réparer soigneusement avant de toucher au marbre.
«Dieu! que c’est long!» dit Mme Michaud.
«Il veut gagner du temps,» pensa Victorine, qui ne perdait pas un mot de la conversation. Là-dessus on prit le café.
Il y avait cinq ou six jeunes femmes parmi les convives. M. de Marsal se mit au piano et joua une valse. Daniel dansa avec Mlle de Guéblan, et dansa bien.
«J’en étais sûre, se dit-elle; mais il va se compromettre. Il n’y a pas un sculpteur qui sache danser ainsi.»
La valse finie, Daniel prit la place de M. de Marsal, et joua un quadrille. Il était musicien médiocre, car il avait commencé tard. Cependant il jouait aussi bien que M. de Marsal. Mme Michaud dansait en face de sa nièce. A la chaîne des dames, elle lui serra la main et lui dit:
«Entends-tu? Pour un homme qui casse du marbre à coups de marteau!…
--Décidément, pensa Victorine, ma tante est dans le secret.»
A dix heures, une moitié de la compagnie se mit en route pour Paris, et les danseuses ne furent plus en nombre. On dressa deux tables de jeu. Daniel eut l’imprudence d’avouer qu’il jouait le whist et d’accepter une carte. Il se trouva le partenaire de M. Lefébure, contre M. de Marsal et M. Lerambert le banquier. M. Lerambert ne savait pas qu’il eût affaire à un artiste. Il demanda en mêlant les cartes:
«La partie ordinaire, en cinq, un louis la fiche?»
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Lefébure répartit vivement:
«C’est bien cher, pour un pauvre avocat.
--Oui, monsieur, dit Daniel, la partie ordinaire.»
Victorine rougit jusqu’aux oreilles. Que penserait-on lorsqu’on verrait le prince de Fer tirer une longue bourse pleine de pièces d’or à l’effigie de son père? Elle s’avança vers lui et lui dit:
«Monsieur Fert, je ne vous permets qu’un rubber, après quoi j’aurai besoin de vous.»
Elle n’attendit pas longtemps. Daniel perdit triple et triple, et laissa ses dix louis sur la table. Il vida sa poche d’un air si détaché, que M. Lefébure et M. de Marsal échangèrent un regard rapide qui pouvait se traduire ainsi:
«Il paraît qu’on gagne beaucoup d’argent à sculpter des pendules!»
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