Full Text - Section 32

«Pourquoi le temps te semble-t-il si long? Est-ce ta famille que tu regrettes, ou simplement ta patrie?

--Ni l’une, ni l’autre, répondit l’enfant. J’ai commencé, dans un journal de Madrid, la lecture d’un roman admirable, et j’attends à retourner en Espagne pour en lire la fin. Dans trente mois et dix-sept jours!

--Et comment est-il intitulé, ton roman espagnol?

--Los Tres Mosqueteros, les Trois Mousquetaires.»

Je ne sais pourquoi cette anecdote me revient en mémoire toutes les fois que je parle de Daniel Fert. C’est peut-être parce que Daniel ressemble à un mousquetaire égaré dans le XIXe siècle. Mettez ensemble la tournure de d’Artagnan, la fierté d’Athos, la vivacité d’Aramis, et un peu de la naïveté de Porthos, et vous aurez une idée assez exacte du jeune sculpteur. Sa personne haute et svelte a l’apparence d’un ressort d’acier; il a le jarret nerveux, le bras puissant, la taille cambrée, et la moustache en croc. Ses grands yeux bleus s’enchâssent dans deux orbites bronzées, sous des sourcils du plus beau noir. Son front large, saillant et poli, est couronné d’une ample chevelure admirablement plantée, qui se rejette en arrière comme la crinière d’un lion. Ajoutez un cou blanc comme l’ivoire, des dents nacrées, riantes, et qui semblent heureuses de vivre dans une jolie bouche; le nez long et mince de François Ier, des mains d’enfant, un pied de femme, voilà, je pense, un héros de roman assez présentable. Et pourtant ceci n’est pas un roman.

Cet homme ainsi bâti est compatriote du petit vin d’Arbois, et fils d’un vigneron sans vignes qui travaillait à la journée. A quatre ans, Daniel courait pieds nus sur la route, glanant çà et là le fumier des chevaux et demandant un sou aux voyageurs de la diligence. A douze ans, il cassait des pierres comme un homme; à quinze, il maniait la serpe et portait la hotte en vendange. L’ambition le fit entrer chez un maître marbrier de Besançon, qui lui confia d’abord des dalles à polir, puis des épitaphes à graver, puis des monuments à sculpter. Il avait du goût et de l’adresse: on devina qu’il pourrait remporter le grand prix de Rome et illustrer son département. Le conseil général prouva sa munificence en l’envoyant à Paris avec une pension de 600 francs. Il partit avec sa mère: son père venait de mourir. Mme Fert, vieille avant l’âge, comme toutes les femmes de la campagne, mais forte et patiente, se fit la ménagère de son fils. Daniel fut assidu à l’École des beaux-arts, et gagna quelque argent dans ses loisirs. Il faisait de l’art le matin, du métier le soir. Après avoir travaillé d’après l’académie, il dessinait des ornements ou ébauchait des sujets de pendule. En 1853, à l’âge de vingt-cinq ans, après deux entrées en loge, il renonça spontanément au grand prix, et renvoya les 600 francs qu’il recevait de Besançon. «Décidément, dit-il à sa mère, je suis trop grand pour me remettre à l’école; et, d’ailleurs, que deviendrais-tu sans moi?» Il était arrivé, non sans peine, à gagner sa vie, et il avait plus de talent que d’argent. Ses bustes et ses médaillons sont d’un travail fin et serré, qui rappelle la manière exquise de Pradier; ses compositions, qu’il eût exécutées en grand s’il avait été riche, et qu’il livrait, faute de mieux, aux marchands de bronze, sont toutes d’un jet hardi, qui procède du génie de David. Il travaillait passionnément; ce n’était ni pour l’argent ni pour la gloire, mais pour le plaisir de travailler. L’attachement de l’artiste pour son œuvre ne peut se comparer qu’à la tendresse maternelle: un père même ne sait pas aimer ainsi. Nous adorons de toute la chaleur de notre âme ces créatures vivantes qui sont sorties de nous. Mais, lorsque Daniel s’était rassasié de son ouvrage, il le donnait. Les marchands avaient bientôt fait de traiter avec lui: il ne faisait payer ni ses progrès, ni sa vogue, ni sa gloire naissante. La sagesse paysanne de Mme Fert luttait en vain contre cet esprit de détachement.

Elle avait beau rappeler à son fils ses dettes à payer, les maladies à prévoir et les vacances qu’il s’adjugeait de temps en temps, car il travaillait par accès, comme tous ceux qui méritent le nom d’artiste. Un moulin peut moudre tous les jours, mais un cerveau qui essayerait d’en faire autant ne donnerait qu’une triste farine. Lorsque Daniel était à l’ouvrage, il ne se serait pas dérangé pour entendre chanter la statue de Memnon; mais lorsqu’il se trouvait dans une veine de plaisir, aucune puissance ne l’eût fait rentrer à l’atelier, pas même la faim qui a la réputation de chasser les loups hors des bois. Il n’avait qu’une habitude régulière, celle des exercices du corps. Il se faisait réveiller par son maître d’armes, et c’est au gymnase qu’il digérait son déjeuner: aussi était-il d’une force incroyable, et violent à proportion. Il est le dernier Français qui ait conservé l’habitude de jeter les gens par la fenêtre. Je me souviens du jour où il lança du premier étage un porteur d’eau qui avait répondu grossièrement à sa mère. Depuis cette époque, il n’a plus rencontré de fournisseurs impolis. Avec ses amis, et surtout avec sa mère, il est d’une douceur attendrissante. Il serre la bonne femme contre son cœur avec autant de précaution que s’il craignait de la casser. Il n’a jamais pu la décider à prendre une servante; mais, chaque fois qu’il a de l’argent, il lui achète une belle robe de droguet, un chapeau de paille d’Italie, ou quelques bouteilles d’anisette, qu’elle apprécie mieux.

Lorsque Mme Michaud vint le chercher, il entrait dans une période de travail: il était temps! Depuis le commencement de mai, il s’était reposé sans débrider. Il avait complétement oublié qu’il devait payer au 15 juillet mille francs à son praticien, et deux cents à son propriétaire: on ne s’avise pas de tout. Mme Michaud, le livret de l’Exposition à la main, le trouva par delà le faubourg Saint-Honoré, au fond d’un jardin, dans une petite colonie d’artistes et de gens de lettres, qu’on appelle l’Enclos des Ternes. Daniel et sa mère occupaient un pavillon assez élégant entre Mme Noblet et Mme Persiani. Il fut un peu surpris, lui qui recevait peu de visites, de voir entrer cette grande femme échappée. Elle marcha droit à lui, et lui tendit une grosse main qu’il n’osa prendre. Il modelait, et il avait de la terre au bout des doigts.

«Touchez-là, lui dit-elle; vous ne me connaissez pas, mais je vous connais. J’ai acheté le naufrage de Don Juan. Vous êtes un grand artiste.

--Mon naufrage de Don Juan? reprit Daniel encore tout ébahi.

--Oui, votre naufrage de Don Juan. Il est dans un de mes salons, sur la pendule. Mais ce n’est pas tout: il me faudrait mon buste pour ma nièce, qui va épouser M. Lefébure ou M. de Marsal, je ne sais pas lequel, mais bientôt. Combien me prendrez-vous?

--Douze ou quinze séances, madame.

--Ce n’est pas de l’argent, cela. Comment, douze séances! Mais je n’aurai jamais le temps. Où voulez-vous que je prenne douze séances? D’abord, vous demeurez trop loin. Quelle idée avez-vous eue de vous loger dans ce pays de sauvages? Il faudra que vous veniez chez moi. Deux mille francs, est-ce assez? Cela vous fera presque deux cents francs par jour. Comment me trouvez-vous? C’est en marbre que je veux être; les portraits en bronze sont trop tristes: on a l’air de vieux Romains. Vous prendrez un marbre bien propre, et vous le ferez porter au château. Je vous avertis que si vous ne me flattez pas énormément, je vous laisse votre portrait pour compte. Il ne faut pas que Victorine en fasse un épouvantail à moineaux.

--Madame, je crois pouvoir vous faire un beau buste qui sera ressemblant.

--Ne dites donc pas des sottises! S’il est ressemblant, il sera affreux. Je ressemble à la Bérézina, avec mes moustaches. C’est vous qui êtes beau! Que je vous voie un peu de profil! mais, mon cher monsieur, vous êtes tout bêtement magnifique! Moi qui me figurais les sculpteurs comme des maçons! Il faut absolument que vous veniez loger au château. Ma nièce est bien aussi; vous verrez. Je ferai prendre vos outils. Elle ne me ressemble pas, mais pas du tout, et c’est heureux. Je suis curieuse de savoir si vous serez de mon avis sur le mari. M. Lefébure est affreux: une hure de sanglier et des genoux énormes. Mais riche! voilà pourquoi mon frère en tient pour lui. M. de Marsal est mieux. Et puis, un beau nom! Je suis pour les beaux noms. Comme le vôtre est singulier! Fert! Fert! Pourquoi pas caillou? Vous me direz que quand on s’appelle Mme Michaud!…​ C’est précisément pour cela. Voici mon adresse: A la Folie-Sirguet, derrière les Gobelins. Il n’y a qu’un parc de ce côté-là: c’est le nôtre. Venez de bonne heure; nous avons quelques personnes à dîner, entre autres M. de Marsal. Ah çà, n’allez pas lui faire la cour! vous nous mettriez dans de beaux draps! Mais je suis folle: on ne se marie pas dans votre état. Est-ce dit? A ce soir.»

Les chutes d’eau les plus renommées, depuis les cascatelles de Tivoli jusqu’à la cataracte du Niagara, seraient d’une lenteur ridicule si on les comparait au parlage torrentiel de Mme Michaud. Daniel se conduisit comme le voyageur surpris par la pluie: il s’enveloppa dans son silence comme dans un manteau. L’averse passée et Mme Michaud partie, il recueillit ses souvenirs et conclut qu’il avait trouvé l’occasion de gagner 1500 francs en quinze jours: il comptait 500 francs de marbre et de praticien. La figure de Mme Michaud ne lui déplaisait pas: la vie de château lui agréait fort, et il entrevoyait le moyen de payer délicieusement ses dettes.

Il conta l’aventure à sa mère tout en s’habillant. «Voilà qui va bien, dit Mme Fert. Cette malheureuse échéance m’empêchait de dormir. Je t’enverrai demain la selle, les pains de terre, les ébauchoirs et tout le reste. Je passerai la revue de tes habits, je vérifierai les boutons, et je serrerai tout dans la grande malle; il faut que tu sois présentable. Ils ont peut-être l’habitude de jouer le soir, comme au château d’Arbois; tu auras des pourboires à donner aux domestiques: prends l’argent que nous avons à la maison et laisse-moi 50 francs: c’est assez pour moi. Tu sais que je n’ai jamais faim quand tu n’y es pas. Tâche d’avoir bientôt fini, et ne te laisse pas déranger. Mais surtout observe-toi: il y a une demoiselle dans la maison et tu es un grand fou.

--Ne craignez rien, maman, répondit Daniel. J’emporte 200 francs qui sont toute notre fortune, ou peu s’en faut. La petite chanson maigrelette de ces dix louis qui se poursuivent dans mon gousset me rendrait la raison si je pouvais la perdre. Pour un pauvre diable comme moi, une demoiselle riche n’est d’aucun sexe.»

«Ainsi se partit le prince de Fer pour le royaume de l’incomparable Atalante.»

Victorine ne supposa pas un instant qu’un jeune homme si beau et dont la mine était si fière, fût un simple artiste condamné à faire le buste de Mme Michaud. Elle construisit sur l’heure un petit roman tout aussi vraisemblable que le dernier qu’elle avait lu.

«Assurément, pensait-elle, il est de grande naissance; il suffit de voir ses pieds et ses mains. Riche? il doit l’être aussi, pourvu qu’un enchanteur jaloux ou un tuteur malhonnête ne l’ait point dépossédé de l’héritage de ses pères. Au moins lui a-t-on laissé quelque château délabré sur les bords du Rhin ou sur un sommet des Pyrénées? un nid d’aigle est la seule demeure qui soit digne de lui. Où m’a-t-il rencontrée? Au bal, l’hiver dernier. Peut-être à l’ambassade d’Espagne! oui, je l’ai déjà vu, je le reconnais; c’est bien lui. Ma tante m’a emmenée à minuit comme Cendrillon: elle avait sa maudite migraine. Pauvre prince! Quel désespoir lorsqu’il s’est aperçu que j’étais partie! Depuis ce moment fatal, il m’a cherchée partout; il m’a demandée au ciel et à la terre: je vois bien qu’il a souffert. Hier enfin, le hasard ou plutôt sa bonne étoile, l’a conduit dans l’atelier d’un sculpteur. L’artiste était absent, il l’a attendu; ma tante est arrivée: qui ne devinerait le reste? Mais saura-t-il pousser la ruse jusqu’au bout? Comment déjouer la surveillance de ses rivaux? On verra bien que ce buste ne se fait pas. M. Lefébure a de l’esprit; M. de Marsal n’est sot qu’à moitié; et mon père qui va revenir! Certes, je puis l’aider à cacher son rang et sa fortune, moi qui suis un peu dans le secret; mais s’il fait des imprudences!»

Elle craignait qu’en ôtant son pardessus, le bel inconnu ne découvrît une étoile de diamants.

Daniel la suivit jusqu’au château en causant de choses indifférentes et en admirant par contenance la beauté des arbres du parc. Il ne fut pas aveugle à la beauté de Victorine, et il pensa chemin faisant qu’il lui ferait volontiers son buste pour rien, s’il avait de l’argent. Mais il se gourmanda bientôt d’une idée si intempestive, et les recommandations de sa mère lui revinrent en mémoire.

Il trouva au pied du perron Mme Michaud qui descendait de voiture. «Par où diable êtes-vous passé?» lui demanda-t-elle. Il raconta comment il avait fait son entrée dans le domaine des Guéblan. «Sabre de bois! dit la bonne femme émerveillée, les chamois du Tyrol ne sautent pas mieux que vous. Cette histoire-là fera le bonheur de mon frère et le désespoir de M. Lefébure. On va vous installer chez vous. Perrochon, conduisez monsieur à la chambre verte. Tiens! vous coucherez entre les deux maris de Victorine: empêchez-les de se battre.» Daniel salua, et suivit Perrochon.

«Hé bien! demanda Mme Michaud à sa nièce, comment trouves-tu mon sculpteur? C’est pour mon buste; une surprise que je me fais à moi-même. Nous commençons demain, dans le petit salon du bout. Avoue qu’il n’a pas l’air d’un artiste. Il est cent fois mieux que tous ces messieurs. La femme qu’il épousera pourra se vanter d’avoir un beau mari! Mais je te défends de le remarquer: si tu t’apercevais qu’il est joli garçon, je le mettrais proprement à la porte. Après tout, M. de Marsal n’est pas un magot.»


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