Full Text - Section 31

Le grand mot est lâché; je peux tout vous dire: le marquis gagne énormément d’argent. Il fait ses affaires lui-même, il n’a pas d’intendant, il n’est volé par personne, il ne se ruine pas plus que le dernier des bourgeois, et il travaille comme un prolétaire à doubler son revenu. Et comment? En tout honneur, je vous supplie de le croire. Le marquis a passé deux ans à l’École polytechnique, trois ans à l’École des ponts et chaussées; il a pris des leçons d’agriculture à Grignon; il va souvent écouter les professeurs des arts et métiers. Il suit pas à pas les progrès de la science, et il en fait son profit. Autant ses ancêtres auraient été honteux de savoir, autant il serait humilié si on le prenait en flagrant délit d’ignorance. C’est lui qui a drainé le premier champ en Normandie, et il a triplé la valeur de ses terres. Il fabrique, à vingt kilomètres de Lisieux, des tuyaux de drainage qu’il livre à ses voisins avec un bénéfice de 75%. Il a acheté une des premières machines à battre qui se soient vendues en France, et il l’a perfectionnée. Il songe à acclimater le ver à soie du chêne dans ses forêts de Bretagne, il fabrique de l’opium indigène dans sa propriété du Plessis-Piquet; avant cinq ans, il en exportera en Chine.

La pisciculture a quadruplé le produit de ses étangs du département de l’Ain; ses vignes de Langres, qui n’avaient jamais donné qu’une piquette médiocre, fournissent aujourd’hui un vin de Champagne estimé, qui vient en ligne immédiatement après les marques célèbres. Je parierais que vous avez goûté de ses ananas; il en livre pour 4000 francs par an au commerce de Paris: les restes de sa table! Ce gentilhomme bourgeois, très-superbement gentilhomme et très-spirituellement bourgeois, ne dédaigne pas d’imprimer ses armoiries sur le blé qu’il récolte et le vin qu’il fabrique. Si ses aïeux y trouvaient à redire, il leur répondrait en bon français: «Nous sommes au XIXe siècle, la vie est chère, on a découvert des mines d’or; ce qui coûtait cent francs de votre temps, en vaut mille aujourd’hui; les plus grandes fortunes se défont en cinquante ans; le droit d’aînesse est aboli, et pour que mes petits-fils aient un peu d’argent, il faut que j’en gagne beaucoup.» Il pourrait ajouter que la France lui sait autant de gré de ses conquêtes pacifiques que de vingt coups de lance reçus en bataille rangée, car il est officier de la Légion d’honneur sans avoir gagné la moindre épaulette.

Ses ancêtres, qui ne portaient la plume qu’à leur chapeau, ne seraient pas médiocrement surpris de lire les livres qu’il a signés. Le dernier en date (Paris, 1854, chez Dentu) a pour titre: DU PETIT BÉTAIL, traité comprenant l’éducation des lapins russes et des poules cochinchinoises. Et pourquoi pas? Le vieux Caton a bien légué à son fils et à la postérité une recette pour faire la soupe aux choux! Le marquis de Guéblan, qui écrit fort proprement sa langue, est membre de la Société des gens de lettres; il en était questeur vers 1850. Les écrivains et les artistes ont toujours trouvé en lui un protecteur sans morgue et un créancier sans mémoire. Il a pour eux des bontés, et, ce qui vaut mieux, des égards. Je pourrais citer un peintre qu’il a littéralement retiré de la Seine, et deux romans qui n’auraient jamais été publiés sans lui. Quel beau dîner il nous a offert à la fin de décembre! J’espère cependant que vous me dispenserez de transcrire ici la carte de trois services.

Les propriétés immenses qui rapportent à M. de Guéblan un demi-million par année ne sont pas précisément à lui. Elles appartiennent à sa sœur et à sa commensale, Mme Michaud. Le marquis s’est marié fort jeune à une demoiselle noble qui l’a laissé veuf avec dix mille francs de rente et une fille à élever. Vers la même époque, sa sœur épousa un démolisseur de châteaux, un chevalier de la bande noire, dont la profession était d’abattre des chênes pour en faire des bûches, et de défricher les parcs pour planter des légumes. Cet honnête industriel mourut deux ans après Mme de Guéblan. Sa veuve, riche et sans enfants, remit toutes ses affaires aux mains du marquis en lui disant: «Administre mes biens, j’élèverai ta fille: tu me serviras de fermier, je te servirai de gouvernante.» Marché fait, on s’établit dans le beau château que M. Michaud n’avait pas eu le temps de démolir. En travaillant pour sa sœur, M. de Guéblan s’occupait de sa fille, puisque Victorine était l’unique héritière de Mme Michaud.

C’est une excellente femme que cette Mme Michaud, mais originale! En la plaçant dans un musée, on ne ferait que lui rendre justice. D’abord, elle est presque aussi grande que son frère, c’est-à-dire qu’avec un peu plus de moustache, elle ferait un cent-garde très-présentable. Ses mains et ses pieds sont terribles: nous préserve le ciel de recevoir un soufflet de sa main! et si elle meurt debout, comme je le prévois, il faudra quatre hommes pour la coucher dans la bière. Du reste, elle est charpentée aussi solidement qu’un drame de Frédéric Soulié, et sa tête n’est pas laide. Elle a le nez arqué, la bouche fière et des dents blanches qui ne lui ont rien coûté. Un double menton adoucit la sévérité de ses traits. Ses cheveux sont tout gris, quoiqu’elle ait à peine quarante ans; mais cette nuance lui va bien, et elle l’exagère en mettant de la poudre. Ses épaules sont de celles qu’on peut montrer; aussi la verrez-vous décolletée dès quatre heures du soir. Ce n’est pas qu’elle veuille plaire à personne: elle s’habille pour elle, et cela se voit assez. L’opinion des autres lui est tellement indifférente, qu’elle ne fait rien qu’à sa tête et ne se met jamais qu’à sa mode. Elle coupe ses robes elle-même et paye double façon à la couturière pour être vêtue à sa fantaisie. Quand la modiste lui apporte un chapeau neuf, son premier soin est de le défaire. Sous ses mains redoutables un petit chef-d’œuvre de goût est bientôt transformé en guenille: c’est l’affaire de deux coups de ciseaux et de trois coups de poing. Lorsqu’elle reçoit chez elle, c’est dans des toilettes inexplicables, que Champollion lui-même ne déchiffrerait pas. Je l’ai vue coiffée d’une écharpe en crêpe de Chine, avec des fleurs naturelles semées çà et là, et des dentelles de toute provenance, blanches et rousses, lourdes et légères, point de Venise et point d’Angleterre, le tout fagoté à grand renfort d’épingles, et dans un si beau désordre qu’une chatte n’y aurait pas retrouvé ses petits. Chère Mme Michaud! ses armoires sont un capharnaüm de chiffons magnifiques que nulle femme de chambre n’a jamais pu mettre en ordre; et son esprit ressemble un peu à ses armoires. La faute en est sans doute à la famille de Guéblan, qui pensait qu’un homme n’en sait jamais trop, mais qu’une femme en sait toujours assez. Non-seulement Mme Michaud est rebelle aux lois les plus paternelles de l’orthographe, mais elle a le malheur d’écorcher autant de mots qu’elle en prononce. C’est une infirmité dont son mari ne s’est jamais aperçu, et pour cause; son frère y est si bien accoutumé qu’il ne s’en aperçoit plus. Heureusement, elle parle si vite, qu’on a rarement le temps de l’entendre; elle conte vingt choses à la fois, sans lien, sans ordre, sans transition: elle ne sait le plus souvent ni ce qu’elle dit, ni ce qu’elle fait, ni ce qu’elle veut, bonne femme du reste, et qui se serait ruinée vingt fois sans l’autorité de son frère. Tantôt prodigue, tantôt avare; aujourd’hui payant sans marchander, demain marchandant sans payer; allumant un billet de cent francs pour ramasser un sou, et querellant toute la maison pour une allumette: refusant du pain à un pauvre, parce que la mendicité est interdite, et jetant un louis à un chien affamé qui cherche des os dans un tas; pleine de respect pour son frère et guettant toutes les occasions de le faire enrager; passionnément dévouée à sa nièce, et pressée de s’en défaire par un mariage: telle était, au mois de juin 1855, la sœur de M. de Guéblan et la tante de Mlle Victorine.

On s’étonnera peut-être qu’un homme de grand sens comme M. de Guéblan ait confié son enfant à une institutrice aussi déraisonnable. Mais le marquis a trop d’affaires pour méditer le traité de Fénelon sur l’Éducation des filles, et d’ailleurs on doit un peu de condescendance à une parente qui personnifie en elle une dizaine de millions. Enfin, M. de Guéblan se persuade, à tort ou à raison, que le vrai précepteur d’une femme est son mari. Il sait que Victorine n’apprendra pas au château tout ce qu’elle devrait savoir, mais il est sûr qu’elle ne saura rien de ce qu’elle doit ignorer. Plein de cette confiance, il dort sur les deux oreilles.

Le fait est que Mme Michaud n’a donné à sa nièce que des maîtres de soixante ans sonnés; je n’excepte pas le maître de danse. De tous les auteurs qu’elle lui a permis, le plus dangereux est sir Valter Scott, traduit par Defauconpret. Elle y a joint Numa Pompilius et les œuvres complètes de Florian, la Case de l’Oncle Tom, quelques-uns des petits chefs-d’œuvre de Dickens, cinq ou six volumes de Mme Cottin, et un choix des romans de chevalerie qui ont charmé l’enfance de Mme Michaud et qui n’attristent pas la jeunesse de Victorine.

La belle héritière a seize ans tout au plus. C’est une enfant, mais une enfant de la plus belle venue, grande, bien faite, et dans le plein de ses charmes. Je confesse que ses joues sont un peu trop roses: sa figure ressemble à une pêche en septembre. Ses mains sont tout à fait rouges; mais l’écarlate des mains ne messied pas aux jeunes filles. Elle a les dents un peu trop courtes: c’est un genre de laideur que j’apprécierais assez. Sa bouche est moitié chair et moitié perle, un mélange charmant de pulpe transparente et de nacre étincelante: aimez-vous les grenades? Son pied n’est pas ce qu’on appelle un petit pied: une Chinoise n’en voudrait pas, et les mandarins lettrés n’écriraient pas des vers à sa louange; mais il est mince, cambré et d’une exquise élégance; la semelle de ses bottines a tout juste les dimensions d’un biscuit à la cuiller. Ne craignez pas que Victorine atteigne jamais les proportions colossales de sa terrible tante: elle tient de sa mère, qui était blonde et délicate. Lorsqu’on veut savoir combien durera la beauté d’une fille, il est prudent de regarder le portrait de sa mère.

Cette enfant, fort séduisante par le dehors, est pourvue d’une âme inexplicable. Elle parle rarement, peut-être parce qu’on ne la questionne jamais. Son père n’a pas le temps de causer avec elle, et Mme Michaud, qui cause avec tout le monde, se fait toujours la part du lion. Les hommes qui viennent au château sont trop de leur siècle pour s’amuser à déchiffrer l’esprit d’une petite fille. Enfin, elle n’a pas d’amies de pension, n’ayant jamais été mise en pension. On la croit un peu sotte, parce qu’elle a contracté l’habitude du silence; mais son cœur chante en dedans. Une jeune fille qui se tait est comme une volière dont les portes sont fermées. Approchez-vous tout près, vous n’entendez rien. Appliquez votre oreille à la porte, pas un murmure. Ouvrez! il s’élève un concert de gazouillements frais et sonores qui remplit les airs et monte jusqu’au ciel. Lorsque Victorine s’en allait dans le parc, un livre à la main, sous l’escorte de sa femme de chambre ou du vieux Perrochon, Mme Michaud murmurait en la suivant des yeux: «Pauvre petite! elle ne dit rien, mais je veux que le loup me croque si elle en pense davantage.» Mme Michaud ne soupçonnait pas que sa nièce, à force de lire dans les livres et en elle-même, se substituait à l’héroïne de tous ses romans, et qu’elle avait déjà couru plus d’aventures que la belle Angélique et Mme de Longueville.

Le jour où commence cette histoire, M. de Guéblan courait à Lisieux pour se reposer d’un voyage à Nantua. Mme Michaud était sortie comme une flèche en disant: «J’ai de l’argent mignon, j’ai touché le dividende de mes actions des Quatre-Canaux; je vais me commander un buste à Paris!» Victorine, suivie de Perrochon, mais à distance respectueuse, s’était avancée jusqu’à l’extrémité du parc, vers le boulevard extérieur, dans un endroit où le mur est remplacé par un saut-de-loup large de quatre mètres. Elle s’était assise, comme une héroïne de roman, à l’ombre d’un vieil arbre, célèbre dans les chansons du XVe siècle sous le nom du Chêne rond:

Le seigneur tient sa justice Sous le chêne rond: Répondez sans artifice. Tout rond, rond, rond!

On y boit et on y mange Sous le chêne rond; On y danse le dimanche En rond, rond, rond!

Je vous fais grâce des autres couplets. La romance en a neuf fois neuf, tous aussi poétiques et aussi richement rimés. Mlle de Guéblan tira de sa poche un petit livre à tranche rouge relié aux armes de sa famille, et intitulé Histoire véridique des adventures merveilleuses de l’incomparable Atalante.

Elle chercha le signet, et reprit sa lecture au point où elle l’avait laissée la veille:

«Or sachiés que la saige et subtive princesse fut requise en mariaige par le filz puîné du roi des Daces et par le caliphe de Schiraz.» Pauvre moi! dit Victorine. Je voudrais bien ne choisir ni l’un ni l’autre. Mais que dirait la reine du pays de Michaud? Elle poursuivit: «Et moult se douloyt la belle Atalante, et n’avoit nul soulas en ce monde, d’autant que le caliphe estoit d’estrange visaige, car il avoit le nez court et large et les oreilles si tres-grandes comme les mamielles d’ung vau.» Bon! fit-elle: M. Lefébure, le candidat de mon père! Voyons l’autre: «Et le prince des Daces estoit chétif de son corps et pasle de son visaige, comme qui auroit eaue et non sang dans les venes.» Eh mais! il ne ressemble pas médiocrement à M. de Marsal, le protégé de ma tante. Écoutons un peu ce qui en arriva: «A tant commencèrent les joustes, et devoient ces deux seigneurs courir l’ung contre l’aultre à qui auroit la princesse. Et lors la princesse et plusieurs aultres dames furent montées sur eschafaulx moult noblement parées de drap battu en or, perles et pierres pretieuses. Mais devant que les princes rivaulx ne vinssent aux mains, entra dans la lice un chevalier richement aorné, et de blanc tout couvert, lequel leur dit: «Point ne mettez vos lances en arroy que je ne vous aye défaicts l’ung et l’aultre, et bouttés en terre tout à plat.» Et ce disant, sa voix estoit si rude que chevaliers et chevaulx tressaillirent de grand’peur; mais non la princesse. Et incontinent le chevalier aux blanches armes courut sus au caliphe de Schiraz, et du premier poindre qu’il fit à son chevau, il le ferit de telle force que le paoure caliphe ne sceut si il estoit jour ou nuyt. Ce que voyant le chevalier se tourna contre le prince des Daces en reboutant son espée au fourel, et le print parmy le corps et le tira hors de son chevau, et le jeta si roidement encontre la terre que peu faillist que il ne lui crevast son cueur ou son ventre. Et les dames battirent des mains; et leur sembloit-il que le chevalier aux blanches armes fust aussi beau que l’archange Gabriel. Lors vint le noble chevalier vers l’eschafaulz des dames, et mit un genouil en terre devant la belle Atalante, disant: «Dame, je suis le prince de Fer; et, comme au feu le fer se laisse fondre, ainsi faict mon cueur à la flamme de vos yeux.»

Atalante—​je veux dire Victorine—​continua sa lecture en fermant les yeux. La journée était lourde; et la chaleur de juin se glissait en rampant sous les grands arbres du parc. La jolie lectrice touchait à cet instant délicieux où la veille et le sommeil, la rêverie et le rêve, le mensonge et la réalité semblent se donner la main. Elle voyait le gros M. Lefébure, avocat à la cour d’appel, emmaillotté dans une lourde cuirasse, sous laquelle passait un pan de robe noire, et coiffé d’une marmite dont les anses étaient figurées par ses oreilles. Un peu plus loin, M. le vicomte de Marsal, pâle et blême, faisait la plus piteuse grimace à travers la visière d’un casque empanaché. Elle apercevait aussi le prince de Fer, mais sans pouvoir découvrir sa figure, qu’il tenait obstinément cachée.

«Ne le verrai-je donc jamais? demandait-elle. Il est temps qu’il se hâte, s’il veut me délivrer du calife Lefébure et du prince de Marsal. Je l’ai déjà bien assez attendu.»

Et dans son demi-sommeil, elle murmurait le refrain d’une ronde paysanne qu’elle avait apprise dans son enfance:

Ah! j’attends, j’attends, j’attends Attendrai-je encor longtemps?

Tout à coup il lui sembla qu’une fusée passait devant ses yeux. Un grand jeune homme à barbe noire avait franchi d’un bond le saut-de-loup, et était venu tomber devant elle. Elle se leva en sursaut, tandis que Perrochon accourait de ses vieilles jambes. Sa première idée fut qu’il lui était enfin permis de voir la figure du prince de Fer. Elle balbutia quelques paroles incohérentes:

«Prince…​. mon père…​. vos rivaux…​. la reine du pays de Michaud…​.»

Le jeune homme salua poliment et lui dit:

«Pardonnez-moi, mademoiselle, d’entrer chez vous comme une bombe à Sébastopol. J’ai sonné un quart d’heure à une vieille grille qui est probablement condamnée, et, faute de pouvoir trouver la porte, j’ai pris au plus court. Je me nomme Daniel Fert et je viens pour faire le buste de Mme Michaud.»

II

J’ai connu, il y a treize ou quatorze ans, un petit Espagnol que ses parents avaient envoyé à l’institution M***. C’est la mieux disciplinée de toutes les maisons qui entourent le lycée Charlemagne. Aucun livre nouveau n’y pénètre en contrebande; tout volume broché en jaune est sévèrement consigné à la porte; les élèves y lisent en récréation les tragédies de Racine les moins légères, et les oraisons funèbres de Bossuet les moins frivoles. Le jeune Madrilène s’ennuyait comme à la tâche, et effaçait les jours un à un sur son petit calendrier. Un de nos camarades, touché de sa peine, lui demanda:


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