Full Text - Section 30
«Comment! tu l’aimais encore? lui demanda son père.
--Plus que jamais. Quelque chose me disait là qu’on nous l’avait calomnié.»
La porte s’ouvrit brusquement et la servante annonça Mlle Mellina Barni. Rosalie et sa tante n’eurent que le temps de s’enfuir dans la chambre voisine. Je ne sais pas ce qu’elles y disaient, mais je crois qu’entre l’oreille de Rosalie et la porte de la salle à manger il eût été difficile de passer un cheveu.
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Gaillard regardait la véritable Mellina comme un enfant chez Séraphin regarde les ombres chinoises. L’idée lui vint un instant qu’on avait formé un complot contre lui, et qu’on lui enverrait tous les jours une nouvelle Mellina Barni. Il songea à déménager sans donner son adresse.
Mellina eut beaucoup de peine à lui persuader qu’elle s’appelait véritablement Mellina, qu’elle avait dix-neuf ans, qu’elle n’était pas mère de famille, qu’elle vivait avec sa mère, et qu’elle ne venait pas se plaindre de M. Henri Tourneur. Elle lui expliqua en fort bon français qu’elle était sage, quoiqu’elle sortît du théâtre de la Scala et qu’elle entrât à l’Opéra-Comique. Elle lui apprit qu’une fille de théâtre peut faire des visites, recevoir des présents et avoir des amis, sans être ni compromise ni compromettante. Elle avoua qu’elle avait aimé M. Henri Tourneur et qu’elle avait espéré se marier avec lui, mais que, depuis le milieu du mois de mai, il avait cessé toutes visites et dénoué honorablement une liaison qui n’avait jamais rien eu que d’honorable. «Je ne vous dirai pas, monsieur, ajouta-t-elle, que j’ai renoncé sans regret à mes espérances; mais c’est une destinée à laquelle nous devons toutes nous attendre. Nous sommes toutes un peu courtisées par des jeunes gens riches qui nous trouvent assez belles pour être aimées, qui ne nous aiment pas assez pour se marier avec nous, et qui, lorsqu’ils se sont assurés de notre vertu, nous tournent le dos et se marient en ville. Voilà précisément l’histoire de M. Tourneur; et comme on vous en a conté une autre qui n’est ni à sa louange ni à la mienne, comme vous lui avez fermé votre porte, comme je sais qu’il est malade de chagrin, j’ai pris mon courage à deux mains, je suis venue, et j’espère que vous saurez distinguer les inventions de la calomnie du langage de la vérité.»
Quand Mellina fut sortie, Rosalie accourut. Peut-être aurait-elle préféré que les mensonges de Chingru fussent sans aucun fondement; et cependant je ne jurerais pas que la visite de Mellina ait produit un mauvais effet sur elle. Mellina, vue à travers la serrure, lui avait paru fort jolie, et elle pardonnait au peintre de l’avoir aimée. Elle savait qu’une fille qui épouse un homme de trente-quatre ans a toujours des rivales dans le passé, et elle aimait mieux ne point les avoir laides: dix-neuf femmes sur vingt raisonneront comme elle. Elle avait reconnu à l’accent de Mellina qu’elle parlait vrai et que cet amour était irréprochable. Enfin elle apprenait à n’en pouvoir douter qu’elle avait détrôné la belle Italienne dès le milieu de mai, c’est-à-dire dès le premier coup d’œil.
Mais M. Gaillard était retombé dans toutes ses perplexités. Il ne voulait plus aller voir M. Tourneur; il reprochait à sa fille l’obstination de son amour. «Je veux bien, disait-il, que ce jeune homme soit moins coupable qu’on ne me l’a dit; mais il a fréquenté les actrices, et qui a bu boira. Tu crois qu’il te sera fidèle; mais il a abandonné cette jeune Italienne; il pourrait bien te jouer le même tour. D’ailleurs, tant que mes terrains ne seront pas vendus, il ne faut pas songer à ce mariage.» Quand on le pressait de vendre ses terrains, il répondait: «Rien ne presse; je les vendrai pour donner une dot à ma fille, et ma fille n’est pas encore mariée.» La vue du portrait le chagrinait; il songeait avec dépit qu’il était l’obligé de Henri Tourneur.
«Que ferons-nous de ce maudit portrait? demandait-il à Rosalie. Nous ne pouvons pas le garder ici après une rupture. Si on le lui renvoyait?
--Y songez-vous, mon père? Je serais en permanence dans son atelier?
--Le vendre et lui faire remettre l’argent serait indélicat. Le donner? à qui? Je ne veux ni donner ni vendre le portrait de ma fille. Il pourrait tomber dans le commerce, et à chaque vente de l’hôtel Drouot, je craindrais de lire dans mon journal: «Portrait de Mlle R. G., par M. Henri Tourneur: 8000 fr.» J’aimerais mieux le gratter de mes propres mains.
--Détruire mon portrait! tout ce qui me reste des plus heureux moments de ma vie!
--Tais-toi! Maudit peintre! maudit Chingru! Maudits terrains! je les donnerais pour rien à qui voudrait les prendre! Si nous étions moins riches, tout cela ne serait pas arrivé!»
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Gaillard perdit l’appétit; il mangea comme un homme ordinaire. Son sommeil devint beaucoup plus léger et infiniment moins bruyant. Il fut inexact à son bureau; il arriva deux fois après dix heures, le 17 et le 18 août. Lorsqu’il rentrait à la maison, la vieille tante disait à Rosalie: «Il faut que ton père ait beaucoup réfléchi, son nez est tout rouge d’un côté.»
Henri ne travaillait plus; il vivait sur le trottoir de la rue d’Amsterdam. M. Gaillard l’évitait avec soin, et il n’osait aborder M. Gaillard. Il aurait bien osé parler à Rosalie, mais elle ne sortait pas sans son père. Enfin, le 3 septembre, il reçut une lettre de M. Gaillard qui l’invitait à venir toucher 7950 francs pour solde du portrait. On l’attendrait à cinq heures avec les fonds. Il se rendit à cette étrange invitation, non pour l’argent, mais pour Rosalie. A la même heure, les trois principaux fondateurs de la cité ouvrière étaient réunis chez M. Gaillard pour conclure l’affaire des terrains. Le bonhomme n’avait voulu se charger de rien: il s’était reposé de tout sur Rosalie, et c’est elle qui avait traité avec les acquéreurs. Henri arriva comme le notaire lisait le dernier paragraphe de l’acte de vente.
«Les acquéreurs s’engagent à faire construire sur le lot F, appartenant au vendeur, une maison d’habitation pour M. Gaillard et sa famille, avec un atelier de peintre au premier étage.»
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Gaillard regarda sa fille, qui regarda Henri, qui ne regardait personne: il était horriblement pâle et s’appuyait au mur.
«Allons! dit le bonhomme en prenant la plume, voici un parafe qui me délivrera de tous mes soucis!
--Monsieur, remarqua le notaire, vous avez une bien belle écriture.»
LE BUSTE
I
Si vous avez de bonnes jambes et si les voyages au long cours ne vous font pas peur, nous irons de notre pied jusqu’au château du marquis de Guéblan. Il est situé à six grands kilomètres de Tortoni, plus loin que la rue Mouffetard, plus loin que les Gobelins et le Marché aux chevaux, dans ces régions ouvrières où la Bièvre promène son filet d’encre. Cependant il est dans l’enceinte de la ville, et le vin qu’on y boit a payé l’entrée. C’est un palais contemporain du premier empire, construit par Fontaine, dans le style grec, et entouré de la colonnade de rigueur. Son premier emploi fut de loger les plaisirs d’un fournisseur enrichi aux armées: on l’appelait alors la Folie-Sirguet. Il fut inauguré en 1804 par la belle Thérèse Cabarrus, qui n’était point encore comtesse de Caraman, et qui n’était plus Mme Tallien. En 1856, la Folie-Sirguet est une des plus belles villas qui se rencontrent dans l’intérieur de Paris: elle a pour jardin un parc de vingt hectares où l’on chasse le lapin, le faisan, et même, en se serrant un peu, le chevreuil. La pièce d’eau renferme de magnifiques échantillons de tous les poissons d’Europe, sans excepter le silure. La pêche et la chasse! que peut-on désirer de plus? N’est-ce pas en deux mots la campagne à Paris? Les dedans du château sont grandioses, comme on les aimait autrefois, et élégants comme on les préfère aujourd’hui. Le luxe mignon de 1856 se joue à l’aise dans les vastes salles de 1804. Je n’ai vu que l’appartement de réception, c’est-à-dire le rez-de-chaussée, et j’en suis sorti émerveillé. La salle à manger, lambrissée de vieux chêne noir et luisant, s’ouvre d’un côté sur la salle de billard, la salle d’armes et le fumoir; de l’autre, sur une enfilade de salons très-riches et du meilleur goût. Un seul a conservé sa décoration primitive, les fauteuils à tête de sphinx et les chaises en forme de lyre: il est placé entre un boudoir Pompadour et un salon chinois dont les meubles, les tapis, le lustre, la tenture et même les tableaux sont rapportés de Macao. Tous les plafonds sont peints à fresque ou tendus de vieilles tapisseries. Le salon russe, encombré de meubles confortables, est revêtu d’un lierre qui s’enroule autour des glaces et fait aux tableaux comme un second cadre de verdure. Je me suis reposé avec délices dans une belle salle pavée en mosaïque et décorée dans le goût élégant des maisonnettes de Pompéi. On s’y croirait au pied du Vésuve, si l’on n’apercevait dans la pièce voisine un énorme pouff de tapisserie couronné par un groupe de Pradier.
Cet appartement hospitalier s’ouvre à l’art de toutes les nations et de tous les siècles: il accueille également la peinture charnue de Rubens et les poétiques rêveries d’Ary Scheffer; on y voit un blond paysage de Corot à quatre pas d’une marine du Lorrain; les nymphes joyeuses de Clodion semblent y sourire aux lions de Barye et le Don Juan naufragé de Daniel Fert se cramponne à la roche humide, sans faire lever les yeux à la Pénélope de Cavalier.
Le premier étage comprend les appartements du marquis, de sa sœur et de sa fille, et je ne sais combien de chambres d’amis. Le château est si loin de tout qu’on y dîne rarement sans y coucher, quoique M. de Guéblan ait fait faire deux omnibus pour ramener ses convives à Paris.
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de Guéblan est un gentilhomme comme on n’en voyait pas il y a cent ans, comme on en connaît peu, même de nos jours. Je m’empresse de vous dire que sa noblesse est de bon aloi, et que ses titres ne sortent point d’une de ces petites officines souterraines qui sont moins rares qu’on ne le pense. Nous avons des faux-monnayeurs de noblesse qui prélèvent un revenu sur la sottise et la vanité de leurs contemporains, mais les Guéblan n’ont rien à démêler avec l’industrie de ces messieurs: ils datent de saint Louis. Ils ont fait les deux dernières croisades; ils ont porté les armes de père en fils, jusqu’à la Révolution, et ils n’ont pas émigré, ce que je loue. Par un hasard dont l’histoire offre peu d’exemples, le sang de cette noble famille ne s’est point appauvri, et le dernier des Guéblan pourrait se mesurer en champ clos avec ses ancêtres. Il est grand, large, vigoureux, haut en couleur, et de force à porter la cuirasse. Il tire l’épée comme un mousquetaire, monte à cheval comme un reître, mange comme un lansquenet et boit comme M. de Bassompierre. Ses cinquante ans ne lui pèsent pas plus qu’une plume. Du reste, il porte fièrement son nom; il n’est pas fâché d’être fils de quelqu’un; il lit volontiers l’histoire de France et met à part tous les livres qui parlent de sa famille; il conserve son honneur avec un soin jaloux; il est plein de droiture; il sait donner, prêter et perdre son argent; bref, il a le cœur noble. Si vous trouvez dix hommes plus aristocrates que lui entre le quai d’Orsay et la rue de Vaugirard, vous aurez de bons yeux.
Mais que dirait Guéblan Ier, écuyer de la reine Blanche, s’il pouvait ressusciter dans le cabinet de son arrière-neveu? Il s’écrierait en se frottant les yeux: «Oh! oh! le monde est devenu beau fils, depuis ma connaissance première! Il me semble, marquis, que vous gagnez de l’argent.»
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