Full Text - Section 29
--Je…. Si vous…. Vous comprenez, mademoiselle, que, placé entre la nécessité de parler ou de me taire….
--Vous vous êtes tu quand il fallait parler, et vous avez parlé quand il fallait vous taire. Adieu, monsieur.»
C’est en ces termes que M. de Chingru fut remis à la porte.
Le même jour, à quatre heures du soir, M. Gaillard venait de serrer ses plumes, son canif et ses manches de percale noire. Une grande et belle femme, jaune comme une orange, fit invasion dans son bureau.
«Monsieur, s’écria-t-elle avec un accent très-marqué, il est un monstre! Je l’aimais, je l’aime encore; j’ai quitté pour lui mon pays, ma famille et le théâtre de la Scala où j’étais prima donna absolue. Il veut se marier; il m’abandonne avec nos deux pauvres enfants, Enrico et Henriette. C’est un monstre, monsieur, un père dénaturé. Je vous défends de lui donner votre fille! Mon cher Gaillard, tu as l’air d’un honnête homme; promets-moi que tu ne lui donneras pas ta fille! Je suis folle, vois-tou; comprends-moi bien, mon bon Gaillard, je ne sais pas le français, je mi spiego mal; mais tu vois bien que je…. je n’ai plus ma tête. S’il se marie, je l’ammazzero…. je le tuerai avec sa femme; je me tuerai ensuite, je mettrai le feu à l’église, et j’irai faire pénitence à Rome! Jure-moi que tu ne lui donneras pas ta fille!»
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Gaillard essuya un déluge de paroles où l’italien et le français se mêlaient agréablement. Il démêla comme il put ce fatras d’exclamations, et il apprit que son futur gendre avait séduit et abandonné Mellina Barni. Il consola comme il put la belle inconsolable, et il écrivit, séance tenante, le billet suivant qu’il fit porter par un commissionnaire:
«Paris, ce lundi 30 juillet 1855, quatre heures un quart.
«Monsieur,
«J’ai reçu à mon bureau la visite de Mlle Mellina Barni; je n’ai rien de plus à vous dire. Cette jeune dame paraît fort intéressante, et je ne suis pas assez dénaturé pour vouloir la séparer du père de ses enfants.
«Veuillez agréer, monsieur, les assurances de ma considération la plus distinguée
«GAILLARD.»
La signature était parafée de main de maître. Le papier était ce beau papier à forme, papier épais, pesant, vergé, papier seigneurial, que le gouvernement fait fabriquer tout exprès pour l’usage de ses bureaux et la correspondance de ses employés.
Henri Tourneur n’entra pas dans tant de détails. Il s’habilla en un tour de main, prit sa canne et courut chez Mellina, qui le reçut à bras ouverts.
Mellina est une petite femme blonde, fluette, et blanche comme une goutte de lait. Elle parle le français sans aucun accent, puisqu’elle doit débuter à l’Opéra-Comique dans une pièce en un acte et trois tableaux, un petit chef-d’œuvre de Meyerbeer.
Elle était en peignoir blanc et répétait l'allegro d’un morceau magnifique. Henri lui fit une scène à laquelle elle ne comprit rien, sinon qu’on avait abusé de son nom. Elle ne connaissait ni M. de Chingru, ni M. Gaillard. Elle devinait bien que Henri avait rompu avec elle pour se marier, et elle avait de bonnes raisons pour s’affliger de son mariage; mais à aucun prix elle n’eût voulu l’entraver. L’intervention des deux enfants la mit en fureur. Elle s’indigna qu’on lui eût fait jouer à son insu un rôle de la Limousine ou de la Picarde de M. de Pourceaugnac. Pour un rien, elle aurait couru avec Henri chez M. Gaillard; et le peintre eut quelque peine à lui faire entendre que le remède serait pire que le mal.
Il s’en alla droit à la rue d’Amsterdam, et trouva la porte close: on était au spectacle, du moins la servante le dit. Pendant huit jours, il revint à la charge, et rencontra toujours même réponse. Il vint dans la journée: on était au concert. Tant de spectacles et de concerts équivalaient à un congé en règle. Si, en descendant l’escalier, il avait rencontré M. de Chingru, il en eût fait des morceaux. Il écrivit à M. Gaillard, puis à sa sœur: on lui renvoya ses lettres sous enveloppe. Il perdit patience, et se fit conduire au palais chez le substitut de service. C’était un jeune homme de trente ans, initié avant l’âge à tous les mystères de la vie parisienne.
«Monsieur, lui répondit le magistrat, ce n’est pas la première fois que le parquet a connaissance d’une pareille affaire. Vous avez entendu parler des agences de mariages dont les menées publiques ont été quelquefois tolérées, quelquefois réprimées par les tribunaux. En dehors des grandes maisons qui affichent leur prospectus, il existe toute une classe d’individus dont la profession unique est de dépister les grandes fortunes, les dots colossales et les millions logés au quatrième étage pour en prélever une part. Ils s’associent entre eux et forment des compagnies anonymes dont l’intrigue est le seul capital, et dont les statuts n’ont jamais été publiés. Les unes exigent jusqu’à dix pour cent de la dot, les autres se contentent d’un bénéfice modique, car là, comme partout, vous trouverez la concurrence. M. de Chingru, quel que soit son véritable nom, s’est montré, à coup sûr, un des plus modérés. Lorsqu’il s’est vu refuser la rétribution qu’il espérait, il aura fait jouer par quelqu’une de ses associées, ou plutôt de ses complices, la petite scène que vous nous signalez. Nous rechercherons la comédienne et l’auteur de la pièce; mais il n’est pas probable que l’on découvre une femme sur qui vous avez si peu de renseignements, et, quand on la trouverait, il serait assez difficile d’établir la complicité de Chingru.»
En rentrant chez lui, le peintre trouva la lettre suivante, datée du Havre:
«Mon pauvre Tourneur, si je t’avais offert de te donner 990 000 francs et une femme adorable par-dessus le marché, tu m’aurais mis au rang des dieux. J’ai fait la sottise de te présenter l’affaire autrement; je t’ai offert un million dont 10 000 francs pour moi. Tu t’es fâché, il t’en cuit. Je me suis vengé en artiste. J’ai trouvé le moyen de persuader à M. Gaillard que tu étais le père de deux enfants et le mari ou à peu près d’une femme jaune. C’est un coup dont tu ne te relèveras jamais, pauvre Tourneur! Mais moi, quand tu m’as couché sur les hortensias, étais-je donc sur un lit de roses?
CHINGRU et Cie.»
Henri allait déchirer le papier, dans un mouvement de colère; mais, comme il était blond, il se ravisa: «Ce bon Chingru! pensa-t-il, il va me réconcilier avec M. Gaillard! Il ne s’agit plus que de le forcer à lire cette lettre.»
Il chercha une grande enveloppe, il y insinua la lettre de Chingru, cacheta avec une énorme cornaline aux armes de Ninon de Lenclos, et écrivit l’adresse en belle ronde:
A Monsieur Monsieur GAILLARD, archiviste, Au ministère de….
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Gaillard ouvrit la lettre aussi pieusement que s’il eût décacheté une dépêche. La signature de Chingru piqua sa curiosité: il s’était promis de renvoyer les lettres de Tourneur, mais non celles de Chingru. Ce singulier document lui mit l’esprit à l’envers. Il se taxa d’injustice et de cruauté, et il demanda la permission de quitter le bureau à deux heures: c’était la première fois depuis trente ans!
Rosalie mouilla de ses larmes l’autographe de Chingru. «J’en étais sûre, dit-elle, et si vous m’aviez crue, vous auriez écouté la défense du pauvre Henri!» On convint d’aller le trouver à son atelier le lendemain matin, tous ensemble, Rosalie, son père et sa tante. On lui devait bien cette réparation. Rosalie était folle de joie.
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