Full Text - Section 25
Le peintre, tout en esquissant un portrait en pied, au quart de nature, étudia jusque dans les moindres détails cette complète beauté qui l’avait d’abord ébloui. Son premier coup d’œil ne l’avait pas trompé. Il faut être un peu artiste pour juger si une jeune fille est véritablement belle. L’éclat de la jeunesse, la fraîcheur de la peau et une certaine mesure d’embonpoint composent souvent une beauté factice qui dure un ou deux ans, et que la première grossesse emporte. On a épousé une fille adorable, et l’on promène à travers la vie une femme laide. La vraie beauté n’est pas dans l’épiderme, mais dans la structure, qui ne change jamais; de là vient qu’une femme vraiment belle l’est pour toute la vie, en dépit des ravages extérieurs de la vieillesse. Rosalie a cette beauté inaltérable qui ne craint pas les rides et qui défie le temps. Ceux qui ont voyagé en Italie se la représenteront aisément, si je leur dis que c’est une Romaine aux petits pieds.
La glace fut bientôt rompue, au grand étonnement de M. Gaillard, qui ne reconnaissait plus sa fille. Jamais il ne l’avait vue aussi gaie, aussi parleuse, aussi vivante. Rosalie se livrait sans contrainte au penchant d’un amour permis. Elle courait dans le jardin, elle sautait dans l’atelier, elle touchait à tout; elle questionnait, riait et babillait comme une grive en vendange. Elle n’avait plus que quatorze ans: sa jeunesse, longtemps comprimée, éclatait. Henri, un peu plus retenu, vivait en extase. Après toutes les privations auxquelles la misère et l’économie l’avaient condamné, tout lui tombait du ciel en même temps, fortune et bonheur. Il avait formé, en quinze ans, quelques liaisons agréables qui lui avaient coûté passablement cher, et il s’étonnait un peu d’être aimé pour rien par une fille plus jolie et plus spirituelle que toutes celles qu’il avait connues. Il avait bien prévu la possibilité d’un mariage d’argent, mais comme un soldat en campagne prévoit les Invalides; il ne supposait pas la fortune si belle, et il n’avait jamais entendu dire qu’un million eût de si petites mains et de si grands yeux. La joie illumina sa figure un peu effacée, et il fut véritablement beau pendant deux mois. Lorsqu’il prenait son violon, dans les intervalles de la pose, et qu’il jouait les plus jolis motifs des Noces de Jeannette, ou les plus joyeuses mélodies des Trovatelles, Rosalie croyait voir un artiste inspiré. M. Gaillard remplissait consciencieusement son rôle de trouble-fête: il faisait causer Henri Tourneur. Le bonhomme appartenait à la déplorable catégorie des ignorants qui veulent apprendre dans un âge où l’on n’apprend plus. Épris de l’histoire romaine, comme on s’éprend de l’histoire naturelle des insectes ou des coquillages, il avait lu et relu deux ou trois volumes d’érudition surannée; il les citait à tout propos, interrogeant, discutant, et cherchant, comme il disait, à étendre le modeste champ de ses connaissances. Henri faisait sa partie avec tout le respect qu’on doit à l’âge, à la fortune et à la qualité d’un futur beau-père. Quand il était las de disserter, et que les jeunes gens se rejetaient sur le chapitre de leur amour et de leurs espérances, il reprenait bientôt la parole et s’embarquait dans de longues recommandations filandreuses qui pourraient se résumer ainsi: «Ne vous aimez pas trop; vous savez que rien n’est encore décidé.» En dépit de ces petites précautions, l’atelier de Henri était un paradis terrestre, sous la garde de Boule-de-Neige. M. de Chingru essaya plusieurs fois de s’y introduire; il soupçonnait quelque mystère. Mais il trouva toujours visage de bronze; Boule-de-Neige lui répondit imperturbablement: «Monsieur sortir dehors,--maître à moi dîner en ville.--Bon petit blanc partir campagne, chasser les bêtes, tirer fusil.» C’est son maître qui lui a enseigné la langue pittoresque de Vendredi. Au lieu de l’envoyer à l’école, où on lui eût appris le français, il s’est imposé à lui-même les fonctions d’instituteur. «Prends bien garde de devenir trop savant et de parler comme tout le monde, lui dit-il quelquefois: tu perdrais ta couleur!» Et Boule-de-Neige tient à conserver sa couleur, la plus belle qui soit au monde, selon lui.
Le portrait fut terminé avec les vacances de M. Gaillard, vers la fin du mois de juillet. On n’eut garde de l’envoyer chez l’encadreur, où vingt artistes auraient pu le voir. Un ouvrier vint prendre les mesures, et apporta, trois semaines après, une bordure de 500 francs que M. Gaillard paya un louis sans marchander. Tandis qu’il y était il versa les 50 francs du portrait contre quittance.
Le dimanche suivant, il offrit une soirée de bière et d’échaudés à tous ses amis: c’était un ancien notaire de Villiers-le-Bel, trois vieux expéditionnaires, le maître d’écriture de Rosalie et un ex-fabricant de visières de casquettes retiré des affaires avec mille écus de rente. On se réunit à sept heures et demie. A neuf heures, M. Gaillard annonça une surprise: il enleva délicatement l’abat-jour de la lampe tandis que sa sœur tirait un rideau de serge verte et découvrait le portrait de Rosalie. Il n’y eut qu’un cri d’admiration:
«Le beau cadre! s’écria le fabricant de visières.
--Eh! mais, c’est le portrait de votre demoiselle! fit le notaire.
--Et ressemblant! dit le chœur des employés.
--Voilà comme je fais les choses, ajouta M. Gaillard en baisant le front de sa fille.
--Je me permettrai une observation, reprit le maître d’écriture, qui n’avait encore rien dit: pourquoi M. Gaillard n’a-t-il pas attendu, pour faire cette surprise à Mademoiselle, que nous fussions au 4 septembre, jour de sainte Rosalie?
--Parce que je lui en ménage une autre pour sa fête, répliqua résolûment M. Gaillard.
--Vous avez le moyen! dit le chœur.
--Oserait-on demander, dit le notaire, à combien cette image vous revient?
--A 70 francs, tout compris.
--C’est cher, et cela n’est pas cher. Et de qui est-ce?
--Cela n’est de personne; c’est un portrait.
--Cela! s’écria une grosse voix qui fit tressaillir tout le monde, c’est un Tourneur, deuxième manière, et cela vaut 8000 francs!»
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Gaillard tomba foudroyé sur une chaise.
«Bonsoir, papa Gaillard! Mesdemoiselles, j’ai bien l’honneur! Messieurs, je suis le vôtre! ajouta M. de Chingru, que la bonne avait introduit sans l’annoncer. Il fait un chaud de tous les diables.
--Le temps est lourd, dit le notaire haletant.
--L’atmosphère est électrique, reprit le maître d’écriture, sérieusement oppressé.
--Il pleuvra demain,» dit le chœur.
La conversation continua sur ce ton jusqu’à dix heures. M. de Chingru battit en retraite, et tout le monde le suivit. Il y avait eu scandale chez M. Gaillard.
Le lendemain matin, Chingru se présenta à l’atelier, et Boule-de-Neige lui ouvrit la porte: il raconta l’événement de la veille et félicita chaudement son ami. «Après un pareil éclat, dit-il, l’affaire est dans le sac. Le vieux Romain a passé le Rubicon, et je t’en félicite. Sans moi!…
--Je sais ce que je te dois, et je ne l’oublierai pas.
--Ma foi! mon cher, si tu veux être reconnaissant, je t’apporte une belle occasion. J’ai déniché, moi aussi, un mariage d’or.
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