Full Text - Section 24
--S’il ne s’agissait que de cinq ou six entrevues, nous aurions les théâtres, les concerts; mais on n’y peut pas aller tous les jours. Une idée! Vous ne voulez pas que j’aille chez vous? Venez chez moi.
--Jeune homme! avec ma fille!
--Pourquoi pas? Je suis artiste avant d’être homme. Vous n’avez jamais vu d’atelier?
--Non, et voici le premier….
--Sachez donc que l’atelier d’un artiste est comme un terrain neutre, une place publique ombragée en été, chauffée en hiver, où l’on vient quand on veut, d’où l’on sort quand on en a assez, où l’on se rencontre, où l’on se donne des rendez-vous, où chacun est chez soi depuis le lever jusqu’au coucher du soleil. Un étranger qui vient à Paris visite les ateliers comme les palais et les églises, sans billets à montrer, sans permissions à obtenir, à la seule condition de saluer en entrant et de remercier en sortant. Il y a mieux, c’est l’artiste qui remercie.
--Mais je ne veux pas que la France et l’étranger viennent ici défiler devant ma fille!
--N’est-ce que cela? Je condamnerai ma porte.
--Mais encore faut-il que ses visites aient un prétexte plausible.
--Rien de plus simple: je ferai son portrait.
--Jamais, monsieur! Je suis incapable d’accepter….
--Vous me le payerez!
--Je ne suis pas assez riche pour me passer cette fantaisie.
--Mon Dieu! vous croyez peut-être qu’un portrait coûte bien cher!
--Je sais à quel prix vous vendez votre peinture.
--Les tableaux, oui, mais pas les portraits! J’espère que vous ne confondez pas un portrait avec un tableau!
--La différence n’est pas si grande.
--Comment, pas si grande? Mon cher monsieur Gaillard, qu’est-ce qui fait le prix d’un tableau? Est-ce la couleur? non. Est-ce la toile? non. C’est l’invention. Les tableaux ne sont si chers que parce qu’il y a peu d’hommes qui sachent inventer. Mais, dans un portrait, l’invention est inutile, je dis plus, dangereuse: il ne faut que copier exactement le modèle. Le premier peintre venu fait un portrait. Un photographe, un ouvrier, un homme qui ne sait ni lire ni écrire vous bâcle en dix minutes un portrait admirable: prix vingt francs, avec le cadre. Devant cette concurrence, nous avons bien été forcés de baisser nos prix, sauf à nous rattraper sur les tableaux. Promenez-vous sur les boulevards, le prix des portraits est affiché partout. On ne les vend plus, on les donne; un petit, cinquante francs; un grand, cent francs; mais le cadre n’est pas compris!
--Ce n’est pas ce qui m’arrêterait. Mais que diront mes amis, lorsqu’ils verront chez moi le portrait de ma fille sorti des pinceaux du célèbre Henri Tourneur?
--Vous leur direz que vous l’avez fait faire sur le boulevard.
--Alors vous me promettez de ne pas signer?
--Je vous promets tout ce qu’il vous plaira. A quand la première séance?
--Écoutez; j’ai droit tous les ans à un congé de quinze jours, sans retenue. Il y a deux ans que je n’ai profité de mon droit; j’économisais du temps pour un voyage en Italie. Je puis donc, en prévenant mes chefs, prendre six semaines de congé. Donnez-moi cinq ou six jours pour négocier cette affaire en douceur. Je ne veux pas attirer l’attention de tout le ministère: je suis prudent.»
Il sortit, et le peintre médita joyeusement sur le néant de la sagesse humaine. «Voici, pensait-il, un père de famille qui, par prudence, amène sa fille dans un atelier!»
On ne sait pas combien le spectacle d’un bel atelier peut troubler l’imagination d’une femme. Je parle d’un atelier de peinture; car le froid, l’humidité, le baquet de terre glaise, le ton criard des plâtres et la poussière du marbre qui envahit tout, nuisent à l’effet des plus beaux ateliers de sculpteurs. Chez un peintre, pour peu qu’il soit riche et qu’il ait du goût, on est ébloui dès le seuil de la porte. Une lumière franche et décidée, qui tombe du ciel en droite ligne, se joue à travers les étoffes, les tentures, les costumes accrochés à la muraille, les vieux meubles et les trophées. Une personne habituée aux ameublements convenus, où chaque chose a son emploi marqué, où tout se comprend et s’explique, reste délicieusement ébahie devant ce pêle-mêle organisé. Son regard avide court d’objets en objets, de mystères en mystères; il sonde la profondeur des vieux bahuts de chêne; il glisse légèrement sur les porcelaines rebondies de la Chine et du Japon; il se pose sur un carquois bourré de longues flèches; il retombe sur une large épée à deux mains; il s’arrête sur une cuirasse romaine grignotée par la rouille de vingt siècles. Une guzla sans cordes, un cor de chasse émaillé de vert-de-gris, la cornemuse d’un pifferaro, un tambour de basque grossièrement bariolé, deviennent des objets de haute curiosité. Pour une femme intelligente (et toutes les femmes le sont), chacun de ces riens doit avoir un sens, chaque tapisserie exprime une légende, chaque pot à bière un lied, chaque vase étrusque un roman, chaque lame d’acier une épopée. Toutes les flèches doivent avoir été trempées dans le curare, ce poison de l’Afrique centrale qui donne la mort dans une piqûre. Les mannequins accroupis dans les coins semblent des sphinx mystérieux qui se taisent, parce qu’ils auraient trop à dire. Le possesseur de toutes ces merveilles, le roi de ce lumineux empire, ne saurait être un homme comme les autres. Lorsqu’on le voit, souriant et hospitalier, au milieu de tant d’hiéroglyphes qu’il comprend, on l’admire. Ses habits quels qu’ils soient, ajoutent au charme. C’est un costume à part, exempt des ridicules de la mode, et bien en harmonie avec ce qui l’entoure. S’il est en cotonnade, il doit venir de l’Inde; s’il est en flanelle, il a été tissé en Écosse avec les laines de l’Australie: on ne s’avisera jamais qu’il sort de la Belle-Jardinière. Les pantoufles rouges, achetées rue Montmartre, se transforment en babouches du Caire ou de Beyrout. La petite chambre à coucher, dont la porte entr’ouverte laisse voir un lit couvert d’algérienne, a comme un faux air de harem. On ne s’étonnerait qu’à moitié si l’on en voyait sortir cinq ou six oudâls, une gargoulette à la main ou une amphore sur la tête. Pour peu qu’on voie rôder dans l’atelier un beau nègre, comme Boule-de-neige, vêtu à l’orientale, l’illusion est complète. Il n’est pas jusqu’à l’odeur capiteuse des vernis et des essences qui ne contribue pour sa part à cet enivrement. Ajoutez quelques gouttes de vin de Malaga dans un verre de Venise, et Rosalie Gaillard, qui n’a jamais bu que de l’eau, se croira transportée à mille lieues de Paris.
La première séance fut décisive. Henri avait fait transplanter dans son jardin tout le fonds d’un fleuriste de Neuilly; il avait mis des plates-bandes jusque dans l’atelier. «Si j’allais chez elle, pensait-il, je lui porterais un bouquet tous les jours; je ne veux pas qu’elle perde.» Rosalie adorait les fleurs, comme toutes les Parisiennes, et elle vivait depuis de longues années dans l’espérance d’un jardin. Par un singulier caprice de la nature, cette enfant, née de parents ineptes, avait tous les besoins de la vie élégante. Elle se serait passée de pain plus volontiers que de musique, et elle jugeait les fleurs plus utiles que les chaussures. Ses yeux s’allumaient à la vue d’un bel attelage, quoiqu’elle ne fût jamais sortie qu’à pied ou en omnibus. Elle aimait la toilette, sans jamais avoir fait de toilette; elle dansait un peu tous les soirs en imagination, quoiqu’on ne l’eût jamais conduite au bal; elle achetait tous les parcs et tous les châteaux qu’elle voyait à vendre sur la quatrième page du Constitutionnel. Avec de pareils goûts, elle eût été fort à plaindre sans les espérances bien fondées qui la soutenaient. Une vie de privations, ses instincts perpétuellement froissés auraient aigri son cœur jusqu’au fond et donné à ses idées cette teinte grisâtre qu’on observe chez les vieilles filles. Mais elle connaissait la fortune de son père; elle était sûre de l’avenir; elle se consolait en jetant un coup d’œil sur ce grand terrain nu qui était tout son horizon. Elle avait pris pour devise: Un temps viendra! et elle vivait d’espoir. Elle s’était fait, au fond de son âme, une retraite délicieuse où rien ne lui manquait, pas même l’amour d’un beau jeune homme, qui ne tarderait pas à se présenter. Ainsi retranchée, elle prenait en patience les soins du ménage, les travaux de couture, la conversation des amis de son père, et l’éternelle partie de piquet dont ils égayaient leurs soirées. Depuis un an, M. de Chingru lui était apparu comme un être intermédiaire, classé entre ces messieurs et les gens du monde, de même que dans l’échelle animale le singe est placé entre le chien et l’homme. Lorsqu’elle vit Henri Tourneur, elle se dit qu’elle avait trouvé, et elle ne chercha plus. Sa personne, son jardin, son esprit, son atelier lui représentaient la perfection idéale, si on était venu lui dire: «Il y a mieux,» elle aurait cru qu’on se moquait.
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