Full Text - Section 23

--Ne te gêne pas, mon cher; si les terrains t’ennuient, tu me les donneras. Il y a longtemps que je regrette de n’être pas né propriétaire.»

Lorsque M. Gaillard revint de son bureau, Rosalie lui raconta que M. de Chingru avait amené un jeune artiste, M. Henri Tourneur, pour voir les terrains; qu’elle avait donné le plan; que ce monsieur reviendrait lui parler. «Mais, ajouta-t-elle en riant, je parierais qu’il a une autre idée en tête, car il n’a regardé que moi; il a parlé sans savoir ce qu’il disait; et d’ailleurs…​. il est beaucoup trop bien pour un simple acheteur de terrains.»

  1. Gaillard ne fronça pas le sourcil; il se gratta familièrement le nez, qu’il avait fort beau, et répondit:

«M. de Chingru devrait bien se mêler de ses affaires. J’irai demain matin redemander mon plan à ce jeune homme, et savoir ce qu’il veut de nous.»

II

Le lendemain, à huit heures du matin, Henri endossait sa veste d’atelier, lorsque Boule-de-Neige introduisit un homme très-grand, très-sec, très-poli, un peu timide, et précédé d’un nez magnifique: c’était M. Gaillard. Il s’assit, et expliqua, avec force circonlocutions, que son terrain avait été divisé une fois pour toutes, pour la plus grande commodité des acquéreurs; qu’il était impossible de partager un lot en deux moitiés d’égale valeur, puisque chaque lot n’avait que quinze mètres en façade, qu’il serait fort difficile de calculer la valeur de la fraction restante qui ne donnerait pas sur la rue, et que, si M. Tourneur n’était pas en mesure ou en humeur d’acheter un lot entier, sauf à en revendre partie, mieux valait en rester là.

«Monsieur, reprit Henri, presque aussi troublé que M. Gaillard, je ne suis ni acheteur très-habile, ni vendeur très-expérimenté. Je suis artiste, comme vous le voyez. M. de Chingru…​, mais, tenez! j’aime mieux vous parler franchement, quoique les choses que j’ai à vous dire ne soient pas faciles à expliquer. Monsieur, vous n’êtes pas seulement propriétaire; vous êtes père. J’avais entendu parler en termes si avantageux de Mademoiselle votre fille, qu’il m’est venu un incroyable désir de la connaître et de lui parler. J’ai pris prétexte de ces terrains; j’ai choisi, je l’avoue, un moment où j’espérais la trouver seule; j’ai obtenu par surprise l’honneur de causer dix minutes avec elle; elle m’a paru merveilleusement belle et tout à fait bien élevée; et puisque vous êtes venu de vous-même à un entretien que j’aurais sollicité aujourd’hui ou demain, permettez-moi de vous dire que ma plus chère ambition serait d’obtenir la main de Mlle Rosalie Gaillard.»

  1. Gaillard porta vivement la main à son nez. Henri poursuivit:

«Je sais, monsieur, tout ce qu’il y a d’inusité dans une demande si directe et si peu prévue. C’est tout au plus si vous connaissez mon nom. J’ai trente-quatre ans; le public aime ma peinture et la paye fort bien. J’ai amassé, en cinq années, une somme de cinquante mille francs, et j’ai acheté sur mes économies le mobilier que voici: il vaut à peu près autant. Je puis justifier de quatre-vingt mille francs de commandes, que j’exécuterai avant le 1er janvier 1857, sans me presser. Voilà mon actif, comme dirait mon père. Quant au passif, pas un centime de dettes. Je pourrais compter à mon avoir la fortune de mon père, dix mille francs de rente, amassée honorablement dans le commerce: je n’en parle que pour mémoire. Mon père a pris la douce habitude de me laisser travailler à ma guise et de ne m’aider en rien: je ne lui causerai pas l’ennui de lui demander une dot. De votre côté, si vous me faisiez l’honneur de m’accorder Mademoiselle votre fille, je vous supplierais de garder tout votre bien pour en user à votre gré; je gagnerai la vie de ma femme et de mes enfants. Je ne me dissimule pas que ces conditions ne remédient point à l’inégalité de nos fortunes. Il faudrait, pour bien faire, que je fusse plus riche ou que vous fussiez plus pauvre; mais je ne sais pas le moyen de m’enrichir en un jour, et je ne suis pas assez égoïste pour désirer votre ruine. Ce que je crois pouvoir vous promettre, c’est que, le jour où Mademoiselle votre fille entrera en possession de son bien, j’aurai amassé une assez belle aisance pour qu’un million gagné sans travail ne me fasse pas rougir…​. Je ne sais, monsieur, si je me suis fait comprendre…​.

--Oui, monsieur, répondit M. Gaillard, et, tout artiste que vous êtes, vous m’avez l’air d’un fort honnête homme.»

Henri Tourneur rougit jusqu’au blanc des yeux.

«Excusez-moi, reprit vivement le bonhomme; je ne veux pas dire de mal des artistes: je ne les connais pas. Je voulais simplement vous faire entendre que vous raisonnez comme un homme d’ordre, un employé, un négociant, un notaire, et que vous ne professez point la morale cavalière des gens de votre état. Du reste, vous êtes bien de votre personne, et je crois que vous plairiez à ma fille si elle vous voyait souvent. Elle a toujours eu un goût prononcé pour la peinture, la musique, la broderie et tous ces petits talents de société. Votre âge s’accorde avec celui de Rosalie. Votre caractère me semble bon, à la fois sérieux et enjoué. Vous paraissez entendre les affaires, et je vous crois capable d’administrer une fortune de quelque importance. Enfin, vous me plaisez, monsieur! C’est pourquoi je vous prie de ne pas remettre les pieds chez moi, jusqu’à nouvel ordre.»

Henri rêva qu’il tombait de la cathédrale de Strasbourg. M. Gaillard s’empressa d’ajouter:

«Je ne vous dirais pas cela si je vous croyais un homme sans conséquence, comme, par exemple, M. de Chingru. Mais je suis prudent, monsieur, et, dans votre intérêt comme dans l’intérêt de ma fille, j’ai besoin de prendre des renseignements. Je crois que vous menez une bonne conduite; mais si, par hasard, vous aviez quelque liaison qui ferait plus tard le malheur de ma fille, ce n’est pas vous qui m’en avertiriez, n’est-il pas vrai? Vous me dites que vous gagnez des montagnes d’or, et je vous crois, bien qu’il me semble assez extraordinaire qu’un seul homme puisse fabriquer pour quatre-vingt mille francs de tableaux en dix-huit mois. Je vous crois; mais, pour la décharge de ma conscience, il faut que j’aille aux informations. J’ai besoin de causer avec M. votre père, pour savoir s’il n’a jamais eu à se plaindre de vous. Il sera bon que je m’informe dans le quartier si vous ne devez rien à personne…​.

--Monsieur…​.

--Je vous crois; mais on a quelquefois des dettes sans le savoir. Où avez-vous fait vos études?

--Au collége Charlemagne, institution Jauffret.

--Bon! j’irai voir votre proviseur et votre chef d’institution: je ne vous prends pas en traître, mais je suis prudent, monsieur. C’est ma qualité; mon défaut, si vous voulez. Je m’en suis toujours bien trouvé. Si j’étais moins prudent, j’aurais vendu mes terrains à la compagnie de Saint-Germain, en 1836: voyez un peu la belle affaire! Si j’étais un père étourneau comme on en voit tant, j’aurais donné ma fille l’an dernier à un agent de change qui vient de se brûler la cervelle. Patience, jeune homme, vous ne perdrez rien pour attendre. Si vous méritez ma fille, vous l’aurez; mais il faut que les affaires suivent leur cours. Je suis prudent…​. ne me reconduisez pas…​. Si mon père avait eu ma prudence, je serais plus riche que je ne suis…​. Allez travailler, allez…​. je suis prudent!»

Henri passa huit jours à exécuter des variations sur ce thème connu: Peste soit de la prudence et des hommes prudents! Toutefois, il fit acte de prudence en dénouant les liens qui l’attachaient à Mellina. Il lui envoya un piano à queue qu’il lui avait promis, et il la consigna sévèrement à sa porte.

Le huitième jour, Chingru vint lui annoncer la visite de M. Gaillard. Il conta que M. Gaillard avait couru tout Paris, interrogé tous les ministères, et surtout la division des beaux-arts, questionné les marchands de tableaux, compulsé les livrets des expositions précédentes, relu les cinq derniers salons de Théophile Gautier, et recueilli tout un dossier de renseignements admirables. «Il sait tout; il sait que tu as obtenu un prix d’histoire au concours général en quatrième, sur l’organisation des colonies romaines: ceci l’a particulièrement touché. C’est moi qu’il a interrogé sur la question délicate: inutile de te dire que nous n’avons pas parlé de Mellina.»

  1. Gaillard vint à quatre heures et demie. Il entra en matière par une vigoureuse poignée de main, dont le peintre fut tout réjoui. «Mon jeune ami, dit-il, je sors de quarante ou cinquante maisons où l’on m’a beaucoup parlé de vous: il me reste à vous étudier un peu par moi-même. Je ne serais pas fâché non plus que vous fissiez plus ample connaissance avec ma fille, car ce n’est pas moi que vous épouserez, si vous épousez. Il faut, avant tout, que nous nous voyions tous les jours pendant deux ou trois mois; après quoi, nous parlerons d’affaires.»

Henri le remercia avec effusion. «Que vous êtes bon, monsieur! Vous m’autorisez à aller faire ma cour à Mlle Rosalie?

--Non pas, non pas! Comme vous y allez! On en dirait de belles dans la maison! Un jeune homme chez moi tous les soirs! Et si l’affaire tombait dans l’eau! Tout Paris saurait que M. Henri Tourneur a dû épouser Mlle Rosalie Gaillard, qu’il lui a fait la cour, et que le mariage a manqué. On chercherait des pourquoi; on inventerait des raisons: qui peut prévoir ce qu’on dirait?»

Henri retint fort à propos un mouvement d’impatience. «Monsieur, dit-il, savez-vous quelque autre endroit où nous puissions nous rencontrer tous les jours?

--Ma foi, non, et c’est ce qui m’embarrasse. Cherchez, vous êtes jeune, vous dites que vous êtes amoureux: c’est à vous de trouver des idées!


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