Full Text - Section 22
--Eh bien! je ne dis pas non. A quelle heure demain?
--A deux heures. Elle sera seule avec sa tante; tu viendras pour acheter un lot de terrain.
--Veux-tu que j’aille te prendre?
--Non, non; c’est moi qui passerai à ton atelier; je ne suis jamais chez moi. Sais-tu seulement où je demeure?
--Je ne me rappelle plus au juste.
--Là, quand je te le disais! Eh bien! tous mes amis sont aussi avancés que toi. Je ne loge pas; je perche. Tout au plus si je sais mon adresse, tant je vis peu à la maison! Adieu.»
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de Chingru (Louis-Théramène), sans profession avouée et sans domicile connu, est ce qu’on appelle vulgairement une peste d’atelier. Son talent consiste à s’introduire chez les artistes, à leur donner de son gros encensoir dans le visage, à médire de l’un chez l’autre, à se faire tutoyer, et à décrocher çà et là une esquisse qu’on lui laisse prendre. Sans être ni artiste ni critique, il a cependant un nez de brocanteur, et il flaire assez bien les toiles qui sont de défaite. Dans les ateliers où il est reçu, il se pose en point d’admiration le long des murs, célébrant tout, le bon et le mauvais, jusqu’à ce qu’il ait jeté son dévolu sur un ouvrage auquel l’artiste n’attache que peu de prix. Il y reporte tout l’effort de son admiration, il y donne de toute l’impétuosité de son enthousiasme. Il s’en écarte, puis il revient; il déprécie un chef-d’œuvre au profit de sa passion dominante; il s’en va. Mais il ajuste son dernier coup d’œil sur l’objet de sa convoitise. Le lendemain, on le revoit, mais il ne voit personne; il dit à peine bonjour, il va droit au tableau de la veille. C’est son pôle: vous diriez un homme aimanté. Il ne craint pas de dire à l’artiste: «Voilà ton premier chef-d’œuvre; le jour où tu as fait cela, tu es sorti du pair; la veille, tu n’étais qu’un peintre comme les autres, un Delacroix, un Troyon, un Corot; le lendemain, tu étais toi.» Et il regarde encore, et il décroche cette toile sans cadre, il la porte à la fenêtre, il l’essuie du revers de sa manche, il la remet en place en maugréant contre les bourgeois qui ne viennent pas la couvrir d’or. Huit jours après, il revient, mais il regarde ailleurs; il évite ce coin-là, il n’y jette les yeux qu’à la dérobée en étouffant un soupir. Un matin, il arrive avec le soleil: il a rêvé que son cher tableau était vendu à la reine d’Angleterre; il veut l’admirer encore une fois. Pour le coup l’artiste perd patience et lui dit des injures: «Tu n’es qu’un âne; il y a ici vingt tableaux pas mal, et tu vas t’épater devant une croûte. Cette esquisse est stupide, on n’en fera jamais rien; je ne veux plus la voir; emporte-la, mais ne m’en reparle plus.» Chingru ne se le fait pas dire deux fois: il court au tableau avec des cris de pygargue affamé, il le montre à l’artiste, il le célèbre à grand renfort de superlatifs, et il finit par y faire mettre une signature qui en triple la valeur. On ne regarde pas trop à lui donner un tableau, parce qu’on sait qu’il en a plusieurs, et des bons peintres; on se dit qu’on ne sera pas compromis dans sa galerie. Mais sa galerie, personne ne la connaît. Sa maison est l’antre du lion: on sait ce qui y entre, on ne sait pas ce qui en sort. Tous les tableaux qu’on lui donne sont immédiatement vendus sous main à un brocanteur, qui les expédie en province, en Belgique ou en Angleterre. Si le hasard en rapportait quelqu’un à Paris, Chingru répondrait sans se troubler: «Je l’ai donné; je n’ai rien à moi; je suis si bon vivant!» ou bien: «Je l’ai échangé contre un Van Dyck.» Quel est le peintre qui se plaindrait d’avoir été échangé contre un Van Dyck? C’est ainsi que Louis-Théramène de Chingru s’est fait un bureau de bienfaisance de tous les ateliers de Paris.
Henri Tourneur ne lui avait jamais rien donné, et pour cause: lorsqu’on vend sa peinture, à quoi bon la donner? Mais il se promit de le récompenser largement s’il menait à bonne fin l’affaire du mariage.
L’un et l’autre furent exacts au rendez-vous, et deux heures sonnaient au chemin de fer de la rue Saint-Lazare, lorsque Chingru étendit la main vers le pied de biche de M. Gaillard. Ce fut Rosalie qui leur ouvrit: la vieille tante était au marché avec la bonne. Elle les fit entrer dans la salle à manger, donna à Chingru des nouvelles de toute la famille, se laissa présenter M. Tourneur comme on reçoit un homme dont on a beaucoup entendu parler, et écouta gracieusement les explications qu’il lui donnait sur le choix d’un terrain et la construction d’un atelier. Elle ne savait ni à quelles conditions son père voulait vendre, ni s’il consentirait à couper un lot en deux moitiés; mais elle montra un plan lithographié, qu’Henri demanda la permission d’emporter chez lui pour un jour ou deux: il reviendrait pour s’entendre avec M. Gaillard. L’entrevue dura dix minutes et le peintre sortit ébloui.
«Eh bien? lui demanda Chingru dans l’escalier.
--Laisse-moi tranquille; j’ai des picotements dans les yeux, il me semble que je viens de faire un voyage en Italie.
--Tu ne te trompes pas de beaucoup: la dynastie des Gaillard est originaire de Narbonne, cité romaine. Le père Gaillard se pique de descendre des conquérants du monde. On l’humilierait fort en lui prouvant que son nom n’est qu’un adjectif très-français parvenu au rang de nom propre. Lorsqu’on lui chante, comme à l’Opéra-Comique:
Bonjour, bonjour, monsieur Gaillard!
il entame une dissertation de tous les diables pour vous prouver qu’il existait des soldats ou valets d’armée, chargés de prendre soin des casques, galea, casque, galearius, d’où Gaillard; voir la Stratégie de Végèce, tel chapitre, tel paragraphe…. Voilà comme tu m’écoutes?»
Henri avait les yeux cloués sur la maison de M. Gaillard. Chingru poursuivit:
«Ne prends pas tant de peine; ses fenêtres donnent sur la cour. Elle est donc de ton goût?
--Ce n’est pas une femme, Chingru; c’est une déesse. Je m’attendais à voir une pauvre Eugénie Grandet, étiolée par les privations et séchée par l’ennui. Je ne l’aurais jamais crue si grande, si bien faite, si riche en beauté, et d’une couleur si éblouissante. Tu dis qu’elle a vingt-cinq ans? Oui, elle doit avoir vingt-cinq ans, l’âge de la perfection des femmes. Toutes les statues grecques ont vingt-cinq ans!
--Brrr! tu pars comme une compagnie de perdrix. As-tu remarqué ses yeux?
--J’ai tout vu: ses grands yeux noirs, ses beaux cheveux châtains, ses sourcils divinement dessinés, sa bouche fière, ses lèvres épaisses et rouges, ses petites dents transparentes, ses belles mains effilées, ses bras puissants, son pied grand comme la main et large comme deux doigts, son oreille rose comme un coquillage des Antilles. Si j’ai remarqué ses yeux! Mais j’ai remarqué sa robe, qui est en alpaga anglais; son col et ses manches, qu’elle a dessinés elle-même, car on ne fait pas de pareils dessins chez les marchands. Elle n’a pas de bagues aux doigts, et ses oreilles ne sont pas percées: tu vois bien que je la sais par cœur.
--Diantre! si le cœur s’en mêle déjà, je n’ai plus rien à faire ici.
--J’ai dû dire un millier de sottises; je ne m’entendais pas parler; j’étais tout dans mes yeux; j’éprouvais pour la première fois de ma vie le bonheur de contempler une beauté parfaite.
--Voilà qui va bien; maintenant viens contempler autre chose.
--Quoi donc?
--Les terrains.
--Je me soucie bien des terrains! Que cette fille-là soit sans le sou et qu’elle veuille de moi, je l’épouse!
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