Full Text - Section 21
--Sois tranquille, il ne l’a pas volé. On vole un portefeuille, cela se voit tous les jours; mais on ne vole pas un terrain d’un hectare: il faudrait des poches trop grandes. En l’an de grâce 1830, quelques jours après les histoires de Juillet, M. Gaillard, surnuméraire de cinquième année, se vit à la tête d’une somme de soixante-quinze mille francs, l’héritage d’un oncle de Narbonne. Il cherchait un placement à l’abri des révolutions, lorsqu’il découvrit ces bienheureux terrains, qui valaient alors sept francs le mètre. Son compte fut bientôt fait: soixante et dix mille francs d’achat, cinq mille pour le notaire et pour le fisc. Il paya comptant et fut considéré.
--Mais depuis, pourquoi n’a-t-il pas vendu?…
--Depuis? il n’a jamais déplacé l’écriteau, et je te le montrerai quand tu voudras: Terrains à vendre en totalité ou par lots. Et je te prie de croire que les acheteurs n’ont pas manqué. Le lendemain de la signature de l’acte, on lui offrit dix mille francs de bénéfice. Il se dit: «Bon! je n’ai pas fait un sot marché.» Et il garda son terrain. Lorsqu’on bâtit la gare de Saint-Germain, un spéculateur lui apporta deux cent mille francs. Il se gratta le nez (c’est le seul défaut que je lui connaisse), et il répondit que sa femme ne voulait pas vendre. En 1842, sa femme était morte; une compagnie de gaz lui fit des offres éblouissantes: un demi-million! «Ma foi, répondit-il, puisque j’ai attendu douze ans, j’attendrai bien encore. Je vois avec plaisir que le temps travaille pour moi; il ne faut pas le déranger. Quand ma fille sera en âge de se marier, nous verrons!» Il est bon de te dire que sa fille est contemporaine du célèbre terrain. En 1850, sa fille avait vingt ans, un bel âge, et le terrain valait huit cent mille francs, un bon prix. Mais il s’est si bien accoutumé à garder l’un et l’autre, qu’il faudra la croix et la bannière pour le décider soit à vendre, soit à marier. On a beau lui prêcher que le cas est tout différent, que les terrains ne perdent pas pour attendre, mais que les filles, passé un certain âge, sont sujettes à dépréciation: il se bouche les oreilles et retourne à son bureau gratter du papier.
--Et sa fille?
--Elle s’ennuie à cent francs par jour, et de si bon cœur, qu’elle aimera le premier homme qu’elle verra luire à l’horizon.
--Elle ne voit personne?
--Personne qui ait figure humaine: un vieux notaire de province et cinq ou six employés qui ressemblent à des garçons de bureau. Tu comprends qu’on ne va pas donner des bals dans un appartement composé de trois chambres à coucher! Je suis le seul homme présentable qui ait accès dans la maison.
--Elle n’est pas trop laide?
--Elle est magnifique! Je ne te dis que ça.
--A-t-elle un nom humain? Je t’avertis que si elle s’appelle Euphrosyne….
--Rosalie: cela te va-t-il?
--Oui, Rosalie…. Rosalie…, c’est un joli nom. Est-elle un peu élevée?
--Elle? Artiste, mon cher, comme toi et moi.
--Distinguons, je te prie.
--Ingrat! Elle ne joue d’aucun instrument, et elle ne va pas copier de tableaux au Louvre; mais elle comprend la peinture, elle sent la musique comme celui qui l’a inventée. Du reste, éducation sévère: le spectacle six fois par an, les monuments deux fois par mois, quatre concerts en carême, une bibliothèque sérieuse, peu de romans, et tous anglais; pas de tourterelles dans la maison, pas un cousin dans la famille!
--Parle, parle, Chingru; je te supporte! Quand me présenteras-tu?
--Demain, si tu veux. Je lui ai déjà parlé de toi.
--Et que lui as-tu dit?
--Que tu étais le seul de nos grands peintres dont je n’eusse pas de tableaux.
--Je t’en commencerai un le lendemain du mariage.
--Merci. Je te demanderai encore un service.
--Si ce n’est pas un service d’argenterie….
--Tu sais, mon cher, que j’ai près de quarante ans, et point de place. A mon âge, tout le monde est casé, c’est la coutume. Il me fâche de faire exception, et d’entendre murmurer autour de moi: «M. de Chingru; un beau nom; qu’est-ce qu’il fait?--Il a de quoi vivre: c’est un homme qui ne demande rien à personne.--Oui; mais qu’est-ce qu’il fait?» Parbleu! je ferais comme tout le monde, si j’avais seulement une place de trois mille francs! Voyons, mon petit Tourneur, je ne te demande rien maintenant; plus tard, si tu es content. Tu as du crédit, tu connais les hommes haut placés, tu vas chez les ministres; tu diras un mot pour moi, pas vrai?
--A quoi es-tu bon?
--A tout, car je n’ai rien étudié spécialement.
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