Full Text - Section 20

On prétend qu’il a déjà fait de notables économies; mais moi qui le connais, je puis vous assurer qu’il n’en est rien. Les artistes exagèrent tout, et particulièrement les économies des autres artistes. Tourneur a trop dépensé en achats de toute sorte pour qu’il lui soit resté beaucoup d’argent liquide. Notez, de plus, que Boule-de-Neige dévore trois kilogrammes de pain par jour, et vous comprendrez pourquoi la fortune de son maître se réduit à cinquante mille francs, placés en rentes sur l’État.

Si modeste que le chiffre paraisse, il prouve à tout homme de sens que M. Henri Tourneur est un artiste de bonne vie. Il ne court ni les bals ni les théâtres, et ne va qu’à la Comédie-Française, où il a ses entrées. Sa conduite est aussi régulière que peut l’être celle d’un homme de trente-cinq ans. Cependant je ne voudrais point jurer qu’il soit indifférent à la beauté de Mellina Barni. Lorsqu’elle rompit son engagement avec le directeur de la Scala pour venir chanter à Paris, il la décida à retarder ses débuts, qui se font encore attendre. On le voit souvent chez elle, et même, ce qui est plus grave, on la rencontre quelquefois chez lui. Mais ce ne sont pas mes affaires.

Le 15 mai de cette année, une heure après l’ouverture de l’Exposition des beaux-arts, Henri Tourneur était en contemplation devant lui-même, et souriait à son tableau d'Alain Chartier, lorsqu’il reçut dans l’épaule une de ces tapes familières qui ébranleraient l’équilibre d’un bœuf. Il se retourna, comme si on l’avait touché sur un ressort; mais sa colère ne tint pas devant le gros sourire rougeaud de M. de Chingru: il se mit à rire.

«Bonjour, Van Ostade, Miéris, Terburg, Gérard Dow!» s’écria M. de Chingru, si haut que cinq ou six personnes profitèrent de son discours. «J’ai vu tes trois tableaux, ils n’ont rien perdu, ils sont magnifiques; au fait, il n’y a que cela ici. Tu as battu la France, la Belgique et l’Angleterre, Meissonnier, Willems et Mulready. Tu peins le genre comme genre lui-même, et tu es savant comme pinxit. Si le gouvernement ne te donne pas cent mille francs de commande et la croix, je démolis la Bastille!»

Il prit Henri par le bras, et ajouta à voix basse:

«Veux-tu te marier?

--Laisse-moi donc tranquille!

--Un million!

--Tu es fou! un million ne voudrait pas de moi.

--Pourquoi cela? un million et toi, vous vous valez. Qu’est-ce qu’un million gagne par an? cinquante mille francs. Tu peux en faire autant: tu es donc de la force d’un million.

--Où as-tu déterré cela?

--Ah! ah! le récit t’intéresse. Écoute donc. Il existe de par le monde un M. Gaillard…​.

--Qui joue à la Bourse? Merci. J’ai vu Ceinture dorée.

--Il ne joue pas plus que moi; il est archiviste au ministère de…​.

--Une place de dix mille francs?

--Non; trois mille six cents, plus quatre cents francs de gratification qui ne manquent jamais; total quatre mille. Voilà le beau-père.

--Et mon million?

--Ah! mon million! Tu mords, Van Ostade, tu mords! M. Gaillard est un employé modèle. Depuis trente ans, il arrive à son bureau à dix heures moins cinq, il en sort à quatre heures cinq minutes, et dans l’intervalle il ne se fait pas remplacer par son chapeau pour aller jouer au billard.

--Chingru, tu m’agaces.

--Un peu de patience! Cet archiviste comme on n’en trouve plus habite vers le haut de la rue d’Amsterdam avec sa fille, sa sœur et sa bonne. Leur appartement est au quatrième; trois chambres à coucher, pas de salon. Les fenêtres…​.

--Adieu, Chingru.

--Adieu, Gérard Dow. Les fenêtres donnent sur un terrain de dix mille mètres. Tu n’es pas encore parti?

--Va donc!

--Dix mille mètres à cent francs font un million. Celui qui nierait cela donnerait un fier démenti à Pythagore! Ce million, mon cher Terburg, est la propriété de M. Gaillard.

--Mais comment se fait-il…​?


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