Full Text - Section 19

Il passa la main sur son front. Sa face pâle se colora d’un rouge vif. Les tempes battaient avec force; il sentait au-dessus des sourcils une compression violente. Claire, aussi morte que vive, s’empara de ses deux mains: il avait la peau sèche et le pouls si dur que la pauvre fille en fut épouvantée. Ce n’est pas ainsi qu’elle espérait le revoir. En quelques minutes, une teinte orangée se répandit autour des ailes du nez; les nausées vinrent ensuite, et M. Auvray reconnut tous les symptômes d’une fièvre bilieuse. «Quel malheur, dit-il, que cette fièvre ne soit pas échue à son oncle; elle l’aurait guéri!»

Il sonna; la servante accourut; puis Mme Auvray, que François reconnut à peine, tant il était accablé. Il fallut coucher le malade, et sans retard. Claire offrit sa chambre et son lit. C’était un charmant petit lit de pensionnaire avec des rideaux blancs; une chambre mignonne et chastement coquette, tendue de percale rose, et fleurie de grandes bruyères dans des vases de porcelaine bleuâtre. On voyait sur la cheminée une grande coupe d’onyx: c’était le seul présent que Claire eût reçu de son amant. Si vous prenez la fièvre, ami lecteur, je vous souhaite une pareille infirmerie.

Pendant qu’on donnait les premiers soins à François, son oncle exaspéré s’agitait dans la chambre, arrêtant le docteur, embrassant le malade, saisissant la main de Mme Auvray, et criant à tue-tête: «Sauvez-le vite, vite! je ne veux pas qu’il meure; je mettrai opposition à sa mort, c’est mon droit: je suis son oncle et son tuteur! Si vous ne le guérissez pas, on dira que c’est moi qui l’ai tué. Vous êtes témoins que je ne demande pas sa succession. Je donne tous ses biens aux pauvres. Un verre d’eau, s’il vous plaît, pour laver mes mains!»

On le transféra dans la maison de santé. Là, il s’agita tellement, qu’il fallut lui mettre une veste de forte toile qui se lace par derrière et dont les manches sont cousues à l’extrémité: c’est ce qu’on appelle la camisole de force. Les infirmiers prirent soin de lui.

Mme Auvray et sa fille soignèrent François avec amour, quoique les détails du traitement ne fussent pas toujours agréables; mais le sexe le plus délicat se complaît dans l’héroïsme. Vous me direz que ces deux femmes voyaient dans leur malade un gendre et un mari, mais je crois que s’il eût été un étranger il n’y aurait presque rien perdu. Saint Vincent de Paul n’a inventé qu’un uniforme, car il y a dans la femme de tout rang et de tout âge l’étoffe d’une sœur de charité.

Assises nuit et jour dans cette chambre pleine de fièvre, la mère et la fille employaient leurs moments de repos à deviser ensemble de leurs souvenirs et de leurs espérances. Elles ne s’expliquaient ni le long silence de François, ni son brusque retour, ni l’occasion qui l’avait conduit à l’avenue Montaigne. S’il aimait Claire, pourquoi s’être fait attendre pendant trois mois? Avait-il donc besoin, pour s’introduire chez M. Auvray, de la maladie de son oncle? S’il avait oublié son amour, pourquoi n’avait-il pas conduit son oncle chez un autre médecin? On en trouve assez dans Paris. Peut-être avait-il cru sa passion guérie, jusqu’au moment où la présence de Claire l’avait détrompé? Mais non, puisque, avant de la revoir, il l’avait demandée en mariage.

A toutes ces questions, ce fut François qui répondit dans son délire. Claire, penchée sur ses lèvres, recueillait avidement ses moindres paroles; elle les commentait avec sa mère et le docteur, qui ne tarda pas à entrevoir la vérité. Pour un homme exercé à démêler les idées les plus confuses et à lire dans l’âme des fous comme dans un livre à demi effacé, les rêvasseries d’un fiévreux sont un langage intelligible, et le délire le plus confus n’est pas sans lumières. On sut bientôt qu’il avait perdu la raison et dans quelles circonstances; on s’expliqua même comme il avait causé innocemment la maladie de son oncle.

Alors commença pour Mlle Auvray une nouvelle série de craintes. François avait été fou. La crise terrible qu’elle avait provoquée sans le savoir guérirait-elle le malade? Le docteur assurait que la fièvre a le privilége de juger, c’est-à-dire de terminer la folie: cependant il n’y a pas de règle sans exception, en médecine surtout. Supposé qu’il guérît, n’aurait-on pas à craindre les rechutes? M. Auvray voudrait-il donner sa fille à un de ses malades?

«Pour moi, disait Claire en souriant tristement, je n’ai peur de rien: je me risquerais. Je suis la cause de tous ses maux; ne dois-je pas le consoler? Après tout, sa folie se réduisait à demander ma main: il n’aura plus rien à demander le jour où je serai sa femme; nous n’aurons donc rien à craindre. Le pauvre enfant n’était malade que par un excès d’amour; guéris-le bien, cher père, mais pas trop. Qu’il reste assez fou pour m’aimer comme je l’aime!

--Nous verrons, répondit M. Auvray. Attends que la fièvre soit passée. S’il est honteux d’avoir été malade, si je le vois triste ou mélancolique après la guérison, je ne réponds de rien. Si, au contraire, il se souvient de sa maladie sans honte et sans regrets, s’il en parle avec résignation, s’il revoit sans répugnance les personnes qui l’ont soigné, je me moque des rechutes!

--Eh! mon père, pourquoi serait-il honteux d’avoir aimé jusqu’à l’excès? C’est une noble et généreuse folie, qui n’entrera jamais dans les petites âmes. Et comment aurait-il de la répugnance à revoir ceux qui l’ont soigné?…​ C’est nous!

Après six jours de délire, une sueur abondante emporta la fièvre, et le malade entra en convalescence. Lorsqu’il se vit dans une chambre inconnue, entre Mme et Mlle Auvray, sa première idée fut qu’il était encore à l’hôtel des Quatre-Saisons, dans la grande rue d’Ems. Sa faiblesse, sa maigreur et la présence du médecin le ramenèrent à d’autres pensées: il se souvint, mais vaguement. Le docteur lui vint en aide. Il lui versa la vérité avec prudence, comme on mesure les aliments à un corps affaibli par la diète. François commença par écouter son histoire comme un roman où il ne jouait aucun rôle; il était un autre homme, un homme tout neuf, et il sortait de la fièvre comme d’un tombeau. Peu à peu les lacunes de sa mémoire se comblèrent. Son cerveau était plein de cases vides qui se remplirent une à une, sans secousse. Bientôt il fut maître de son esprit; il rentra en possession du passé. Cette cure fut œuvre de science et surtout de patience. C’est là qu’on admira les ménagements paternels de M. Auvray. L’excellent homme avait le génie de la douceur. Le 25 décembre, François, assis sur son lit, lesté d’un bouillon de poulet et de la moitié d’un jaune d’œuf, raconta sans interruption, sans trouble et sans divagation, sans honte, sans regrets, et sans autre émotion qu’une joie tranquille, l’histoire des trois mois qui venaient de s’écouler. Claire et Mme Auvray pleuraient en l’écoutant. Le docteur avait l’air de prendre des notes ou d’écrire sous la dictée, mais il tombait autre chose que de l’encre sur son papier.

Quand le récit fut achevé, le convalescent ajouta en forme de conclusion:

«Aujourd’hui, 25 décembre, à trois heures de relevée, j’ai dit à mon excellent docteur, à mon bien-aimé père, M. Auvray, dont je n’oublierai plus ni la rue, ni le numéro: «Monsieur, vous avez une fille, Mlle Claire Auvray; je l’ai vue cet été aux eaux d’Ems, avec sa mère; je l’aime; elle m’a bien assez prouvé qu’elle m’aimait, et, si vous ne craignez pas que je retombe malade, j’ai l’honneur de vous demander sa main.»

Le docteur ne fit qu’un petit signe de tête, mais Claire passa ses bras autour du cou du malade et le baisa sur le front. Je ne désire pas une autre réponse lorsque je ferai pareille demande.

Le même jour, M. Morlot, plus calme et délivré de la camisole, se leva à huit heures du matin. En sortant du lit, il prit ses pantoufles, les tourna, les retourna, les sonda soigneusement, et les passa à l’infirmier en le suppliant de voir si elles ne contenaient pas trente mille livres de rente. C’est alors seulement qu’il consentit à se chausser. Il se peigna pendant une bonne demi-heure en répétant: «Je ne veux pas qu’on dise que la fortune de mon neveu est passée sur ma tête.» Il secoua chacun de ses vêtements par la fenêtre, après les avoir fouillés jusque dans leurs derniers replis. Habillé, il demanda un crayon et écrivit sur les murs de sa chambre:

BIEN D’AUTRUI NE DÉSIRERAS.

Puis il commença à se frotter les mains avec une incroyable vivacité, pour se convaincre que la fortune de François n’y était pas attachée. Il se gratta les doigts avec son crayon, en les comptant depuis le premier jusqu’au dixième, tant il avait peur d’en oublier un. M. Auvray lui fit sa visite quotidienne: il se crut en présence d’un juge d’instruction, et demanda instamment à être fouillé. Le docteur se fit reconnaître et lui apprit que François était guéri. Le pauvre homme demanda si l’argent était retrouvé. «Puisque mon neveu va sortir d’ici, disait-il, il lui faut son argent: où est-il? Je ne l’ai pas. A moins qu’il ne soit dans mon lit!» Et il culbuta son lit si lestement qu’on n’eut pas le temps de l’en empêcher. Le docteur sortit en lui serrant la main; il frotta cette main avec un soin scrupuleux. On lui apporta son déjeuner; il commença par explorer sa serviette, son verre, son couteau, son assiette, en répétant qu’il ne voulait pas manger la fortune de son neveu. Le repas fini, il se lava les mains à grande eau. «La fourchette est en argent, disait-il; s’il m’était resté de l’argent après les mains!»

  1. Auvray ne désespère pas de le sauver, mais il faudra du temps. C’est surtout en été et en automne que les médecins guérissent la folie.

TERRAINS A VENDRE.

I

Henri Tourneur, qui vient d’obtenir une première médaille à l’Exposition universelle, n’est pas un peintre de génie, mais il ne fait que d’excellents tableaux. Il dessine presque aussi bien que M. Ingres, et sa couleur est presque aussi riche que celle de M. Diaz. Sa peinture est à la mode depuis quatre ou cinq ans, et elle n’a rien à redouter des caprices de la mode. Il la vend à des prix anglais, c’est-à-dire exorbitants. Les Dames de la cour visitant l’atelier de Jean Goujon ont été payées dix-huit mille francs pour un musée de Paris. Un banquier de Rouen a donné six mille francs du Baiser d’Alain Chartier, petite toile de 4, fausse mesure; et Mlle Doze écoutant les confidences de Mlle Mars vient d’être achetée onze mille francs par un riche amateur belge. Il a plus de commandes qu’il n’en peut exécuter en deux ans, et je ne vois pas ce qui l’empêcherait de gagner quarante mille francs par année.

Ses premiers succès datent de l’Exposition de 1850. Jusque-là il avait gagné obscurément sa vie. M. Tourneur père, commissionnaire en vins, retiré des affaires avec dix mille francs de rente, n’avait ni aidé ni contrarié la vocation de son fils; il l’avait livré à lui-même, sans argent, avec ces paroles encourageantes: «Si tu as du talent, tu te tireras d’affaire; si tu n’en as point, tu renonceras à la peinture, et je te placerai dans le commerce.» De vingt à trente ans, Henri dessina des bois pour les éditions à bon marché, il peignit des éventails, des boîtes de confiseur, des porcelaines et même des devants de cheminée. L’enfant au pot-au-feu, qui se vend encore en province, est un de ses péchés de jeunesse. Ces dix années de gêne lui furent profitables: il y apprit l’économie. Le jour où il vit son pain assuré pour dix-huit mois, il tourna le dos à l’industrie et se mit à la peinture.

Son atelier est le plus grand de l’avenue Frochot et un des plus beaux de Paris. C’est un musée où l’on voit un peu de tout, excepté des tableaux. La raison en est fort simple. Lorsque Tourneur veut peindre une jeune dame du temps de Louis XIII cachetant un billet doux, il commence par courir les marchands de curiosités: il achète, soit une tapisserie du temps, soit une tenture de cuir gaufré pour remplir le fond du tableau. Il choisit un beau meuble ancien, qu’il fait porter chez lui. Il déterre au fond d’une boutique un petit bureau richement incrusté, il le paye et l’emporte sous son bras. Il se procure, n’importe à quel prix, les vieilles soieries et les guipures deux fois centenaires dont il composera le costume; il guette aux ventes publiques l’écritoire de Marion Delorme et le cachet de Ninon de Lenclos. Tel est son amour de l’exactitude. Il habille son mannequin avec un soin scrupuleux, il fait venir un beau modèle pour la tête et pour les mains, et il peint tout d’après nature. Il ne fait qu’un tableau à la fois, l’achève sans interruption et le livre aussitôt verni. On ne voit chez lui ni esquisses, ni pochades, ni croquis, ni ce pêle-mêle d’études interrompues, d’imaginations ébauchées et de tableaux invendus qu’on aime à rencontrer dans un atelier. On n’y trouve qu’une toile en voie d’exécution et déjà placée dans le cadre. Mais les murs sont couverts de tentures splendides et hérissés d’armes magnifiques dont plus d’une a coûté mille francs. Les vieux meubles et les étagères supportent une multitude de porcelaines, de faïences, de grès, d’émaux précieux, de bronzes rares, et de bijoux artistiques. Sa maison est comme une succursale du musée de Cluny.

Quant à lui, ceux qui n’ont pas vu son portrait gravé par Calamatta ne le reconnaîtront jamais dans la rue. Il ressemble beaucoup moins à un artiste qu’à un jeune négociant anglais. Sa figure est régulière, un peu froide; sa peau très-blanche, ses cheveux châtain clair. Il se coiffe à l’anglaise, sur les tempes, et ne porte que les favoris. Il est petit, mais bien pris dans sa petite taille. Je connais peu d’hommes qui s’habillent mieux que lui; il a les draps les plus beaux et les habits les mieux coupés. Jamais de couleurs claires, jamais de formes excentriques, et point de bijoux hormis sa montre, qui est de Breguet. S’il porte une canne, c’est un jonc de cent francs, avec une petite pomme d’écaille noire qui vaut cent sous. Je l’ai rencontré bien des fois, dans le temps où il était son propre valet de chambre, et je ne me souviens pas d’avoir vu sur lui un grain de poussière. Il s’est couché souvent sans dîner, mais il n’est jamais sorti sans gants frais. Lorsqu’il prenait ses repas dans une laiterie de la rue Pigalle, il commandait ses chapeaux rue Richelieu, et ses chaussures chez le bon faiseur. Dans l’atelier, il s’habille de blanc, soit en laine, soit en coutil, suivant la saison, et ne se tache jamais; il est propre et soigné comme sa peinture. Depuis un an il s’est donné le luxe d’un noir. C’est un jeune nubien de dix-huit ans, oublié à Paris par un Anglais qui revenait d’Égypte. Il n’était pas baptisé: Tourneur lui a donné le nom de Boule-de-Neige. Il lui a enseigné tous les arts libéraux qui sont à la portée des races noires: frotter le parquet, épousseter les meubles, brosser les habits, vernir la chaussure, et porter les lettres à leur adresse. Grâce aux soins qu’il a pris, il est, pour dix francs par mois, l’homme le mieux servi de tout Paris.


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