Full Text - Section 14

--Mon pauvre neveu!…​ Voyons, écoute-moi bien. As-tu une cousine?

--Une cousine? non, je n’ai pas de cousine. Oh! vous ne me trouverez pas en défaut. Je n’ai ni cousins ni cousines.

--Je suis ton oncle, n’est-il pas vrai?

--Oui, vous êtes mon oncle, quoique vous l’ayez oublié ce matin.

--Si j’avais une fille, elle serait ta cousine; or, tu n’as pas de cousine, donc je n’ai pas de fille.

--Vous avez raison…​ J’ai eu le bonheur de la voir cet été aux eaux d’Ems avec sa mère. Je l’aime; j’ai lieu de croire que je ne lui suis pas indifférent, et j’ai l’honneur de vous demander sa main.

--La main de qui?

--La main de Mlle votre fille.

--Allons! pensa l’oncle Morlot, M. Auvray sera bien habile s’il le guérit! Je payerai six mille francs de pension sur les revenus de mon neveu. Qui de trente paye six, reste vingt-quatre. Me voilà riche. Pauvre François!»

Il s’assit et ouvrit un livre au hasard. «Mets-toi là, dit-il au jeune homme, je vais te lire quelque chose. Tâche d’écouter, cela te calmera.» Il lut:

«La monomanie est l’opiniâtreté d’une idée, l’empire exclusif d’une passion. Son siége est dans le cœur, c’est là qu’il faut la chercher et la guérir. Elle a pour cause l’amour, la crainte, la vanité, l’ambition, les remords. Elle se trahit par les mêmes symptômes que la passion; tantôt par la joie, la gaieté, l’audace et le bruit; tantôt par la timidité, la tristesse et le silence.»

Pendant cette lecture, François parut se calmer et s’assoupir: il faisait chaud dans le cabinet du docteur. «Bravo! pensa M. Morlot; voici déjà un prodige de la médecine: elle endort un homme qui n’avait ni faim ni sommeil.» François ne dormait pas, mais il jouait le sommeil dans la perfection. Il penchait la tête en mesure, et réglait mathématiquement le bruit monotone de sa respiration. L’oncle Morlot y fut pris: il poursuivit sa lecture à voix basse, puis il bâilla, puis il cessa de lire, puis il laissa glisser son livre, puis il ferma les yeux, puis il s’endormit de bonne foi, à la grande satisfaction de son neveu, qui le lorgnait malicieusement du coin de l’œil.

François commença par remuer sa chaise; M. Morlot ne bougea pas plus qu’un arbre; François se promena en faisant craquer ses bottes sur le parquet: M. Morlot se mit à ronfler. Alors le fou s’approche du bureau, trouve un grattoir, le pousse dans un angle, l’appuie solidement par le manche et coupe la corde qui attachait ses bras. Il se délivre, rentre en possession de ses mains, retient un cri de joie et vient à petits pas vers son oncle. En deux minutes M. Morlot fut garrotté solidement, mais avec tant de délicatesse, que son sommeil n’en fut pas même troublé.

François admira son ouvrage et ramassa le livre, qui avait glissé jusqu’à terre. C’était la dernière édition de la Monomanie raisonnante. Il l’emporta dans un coin et se mit à lire, comme un sage, en attendant l’arrivée du docteur.

II

Il faut pourtant que je raconte les antécédents de François et de son oncle. François était le fils unique d’un ancien tabletier du passage du Saumon, appelé M. Thomas. La tabletterie est un bon commerce; on y gagne cent pour cent sur presque tous les articles. Depuis la mort de son père, François jouissait de cette aisance qu’on appelle honnête, sans doute parce qu’elle nous dispense de faire des bassesses, peut-être aussi parce qu’elle nous permet de faire des honnêtetés à nos amis: il avait trente mille francs de rente.

Ses goûts étaient extrêmement simples, comme je crois vous l’avoir dit. Il avait une préférence innée pour ce qui ne brille pas, et il choisissait naturellement ses gants, ses gilets et ses paletots dans cette série de couleurs modestes qui s’étend entre le noir et le marron. Il ne se souvenait pas d’avoir rêvé panache même dans sa plus tendre enfance, et les rubans qu’on envie le plus n’avaient jamais troublé son sommeil. Il ne portait pas de lorgnon, par la raison, disait-il, qu’il avait de bons yeux; ni d’épingle à sa cravate, parce que sa cravate tenait sans épingle; mais le fait est qu’il avait peur de se faire remarquer. Le vernis de ses bottes l’éblouissait. Il aurait été fort en peine si le hasard de la naissance l’eût affligé d’un nom remarquable. Si pour l’achever, son parrain l’eût appelé Améric ou Fernand, il n’aurait signé de sa vie. Heureusement ses noms étaient aussi modestes que s’il les eût choisis lui-même.

Sa timidité l’empêcha de prendre une carrière. Après avoir franchi le seuil du baccalauréat, il s’adossa à cette grande porte qui conduit à tout, et il resta en contemplation devant les sept ou huit chemins qui lui étaient ouverts. Le barreau lui semblait trop bruyant, la médecine trop remuante, l’enseignement trop imposant, le commerce trop compliqué, l’administration trop assujettissante.

Quant à l’armée, il n’y fallait pas songer: ce n’est pas qu’il eût peur de l’ennemi; mais il tremblait à l’idée de l’uniforme. Il s’en tint donc à son premier métier, non comme au plus facile, mais comme au plus obscur: il vécut de ses rentes.

Comme il n’avait pas gagné son argent lui-même, il prêtait volontiers. En retour d’une vertu si rare, le ciel lui donna beaucoup d’amis. Il les aimait tous sincèrement, et faisait leurs volontés de très-bonne grâce. Lorsqu’il en rencontrait un sur le boulevard, c’était toujours lui qui se laissait prendre le bras, faisait un demi-tour sur lui-même et cheminait où l’on voulait le conduire. Notez qu’il n’était ni sot, ni borné, ni ignorant. Il savait trois ou quatre langues vivantes; il possédait le latin, le grec et tout ce qu’on apprend au collége; il avait quelques notions de commerce, d’industrie, d’agriculture et de littérature, et il jugeait sainement un livre nouveau, lorsque personne n’était là pour l’écouter.

Mais c’est avec les femmes que sa faiblesse se montrait dans toute sa force. Il fallait toujours qu’il en aimât quelqu’une, et si le matin, en se frottant les yeux, il n’avait pas vu quelque lueur d’amour à l’horizon, il se serait levé maussade et il eût mis infailliblement ses bas à l’envers. Lorsqu’il assistait à un concert ou à un spectacle, il commençait à chercher dans la salle un visage qui lui plût, et il s’en éprenait jusqu’au soir. S’il avait trouvé, le spectacle était beau, le concert délicieux; sinon, tout le monde parlait mal ou chantait faux. Son cœur avait une telle horreur du vide, qu’en présence d’une beauté médiocre, il se battait les flancs pour la trouver parfaite. Vous devinerez sans moi que cette tendresse universelle n’était point débauche, mais innocence. Il aimait toutes les femmes sans le leur dire, parce qu’il n’avait jamais osé parler à aucune. C’était le plus candide et le plus inoffensif des roués; don Juan, si vous voulez, mais avant dona Julia.

Lorsqu’il aimait, il rédigeait en lui-même des déclarations hardies qui s’arrêtaient régulièrement sur ses lèvres. Il faisait sa cour: il montrait le fond de son âme; il poursuivait de longs entretiens, des dialogues charmants dont il faisait les demandes et les réponses. Il trouvait des discours assez énergiques pour amollir des rochers, assez brûlants pour fondre la glace; mais aucune femme ne lui sut gré de ses aspirations muettes: il faut vouloir pour être aimé. La différence est grande entre le désir et la volonté, le désir qui vogue mollement sur les nuages, la volonté qui court à pied dans les cailloux; l’un qui attend tout du hasard, l’autre qui ne demande rien qu’à elle-même; la volonté qui marche droit au but à travers les haies et les fossés, les ravins et les montagnes; le désir qui reste assis à sa place et crie de sa voix la plus douce:

  1. Clocher, clocher, arrive, ou je suis mort!

Cependant, au mois d’août de cette année, quatre mois avant de lier les bras de son oncle, François avait osé aimer en face. Il avait rencontré aux eaux d’Ems une jeune fille presque aussi farouche que lui, et dont la timidité frissonnante lui avait donné du courage: c’était une Parisienne frêle et délicate, pâle comme un fruit mûri à l’ombre, transparente comme ces beaux enfants dont le sang bleu coule à ciel ouvert sous l’épiderme. Elle tenait compagnie à sa mère, qu’un mal invétéré (une laryngite chronique, si je ne me trompe) condamnait à prendre les eaux. Il fallait que la mère et la fille eussent vécu loin du monde, car elles promenaient sur la foule bruyante des baigneurs un long regard étonné. François leur fut présenté à l’improviste par un convalescent de ses amis qui se rendait en Italie par l’Allemagne. Il les vit assidûment pendant un mois, et il fut, pour ainsi dire, leur unique compagnie. Pour les âmes délicates, la foule est une grande solitude; plus le monde fait de bruit autour d’elles, plus elles se serrent dans leur coin pour se parler à l’oreille. La jeune Parisienne et sa mère entrèrent de plain-pied dans le cœur de François, et s’y trouvèrent bien. Elles y découvraient tous les jours de nouveaux trésors, comme les premiers navigateurs qui mirent le pied en Amérique; elles foulaient avec délices cette terre vierge et mystérieuse. Elles ne s’enquirent jamais s’il était riche ou pauvre: il leur suffisait de le savoir bon, et nulle trouvaille ne pouvait leur être plus précieuse que celle de ce cœur d’or. De son côté, François fut ravi de sa métamorphose. Vous a-t-on jamais raconté comment le printemps éclôt dans les jardins de la Russie? Hier la neige couvrait tout; aujourd’hui arrive un rayon de soleil qui met l’hiver en déroute. A midi les arbres sont en fleur, le soir ils se couvrent de feuilles, le lendemain ils ont presque des fruits. Ainsi fleurit et fructifia l’amour de François. Sa froideur et sa gêne furent emportées comme les glaçons dans une débâcle; l’enfant honteux et pusillanime se fit homme en quelques semaines. Je ne sais qui prononça d’abord le mot de mariage, mais qu’importe? il est toujours sous-entendu lorsque deux cœurs honnêtes parlent d’amour.

François était majeur et maître de sa personne, mais celle qu’il aimait dépendait d’un père dont il fallait obtenir le consentement. C’est ici que la timidité du malheureux jeune homme reprit le dessus. Claire avait beau lui dire: «Écrivez hardiment; mon père est averti: vous recevrez son consentement par le retour du courrier.» Il fit et refit sa lettre plus de cent fois, sans se décider à l’envoyer. Cependant la tâche était facile, et l’esprit le plus vulgaire s’en fût tiré glorieusement. François connaissait le nom, la position, la fortune et jusqu’à l’humeur de son futur beau-père. On l’avait initié à tous les secrets de la famille; il était presque de la maison. Que lui restait-il à faire? A indiquer en quelques mots ce qu’il était et ce qu’il avait; la réponse n’était pas douteuse. Il hésita si longtemps, qu’au bout d’un mois Claire et sa mère furent réduites à douter de lui. Je crois qu’elles auraient encore pris quinze jours de patience, mais la sagesse paternelle ne le leur permit pas. Si Claire aimait, si son amant ne se décidait pas à déclarer officiellement ses intentions, il fallait, sans perdre de temps, mettre la jeune fille en lieu sûr, à Paris. Peut-être alors M. François Thomas prendrait-il le parti de venir la demander en mariage: il savait où la trouver.


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