Full Text - Section 13

--Mon Dieu! rien n’est plus simple. Quand le bâtiment s’est perdu, je n’étais plus à bord. Vous savez ce que j’allais faire en Amérique. Nous nous sommes arrêtés huit jours à Rio de Janeiro pour prendre des passagers et des marchandises. Je descends à terre comme tout le monde. J’avais des lettres pour quelques Français établis là-bas, et entre autres pour un marchand de bois de teinture appelé Charlier. Nous causons; je lui explique mon système; il en est frappé: tous les esprits étaient tournés vers la Californie. Charlier m’assure que mon invention est excellente, mais que je ne suis pas assez fort pour manœuvrer à moi seul, et que je ne trouverai pas d’ouvriers. «Faites mieux, me dit-il, débarquez avec armes et bagages; établissez-vous constructeur de machines, et exploitez ici le séparateur Bourgade. L’appareil complet vous reviendra à cinq cents francs, vous le vendrez mille; tous les mineurs qui vont à San-Francisco se fourniront chez vous en passant. Croyez-moi, c’est la vraie Californie. Vous n’avez pas d’argent pour commencer l’entreprise, on vous en procurera; une bonne affaire trouve toujours des capitaux, surtout en Amérique. S’il vous faut un associé, me voici.» C’est ainsi que nous avons fondé la maison Charlier, Bourgade et Cie, dont les actions sont cotées à la Bourse de Paris. Nous les avons émises au capital de cinq cents francs, et j’en ai mille pour ma part. Elles ont décuplé de valeur, et elles ne s’arrêteront pas là. On parle de nouvelles mines en Australie.

--Comment? lui dis-je, vous avez gagné cinq millions!

--Mieux que cela, mais qu’importe! Dites-moi donc par quel miracle du malheur toutes mes lettres sont restées sans réponse?

--Vous les retrouverez à la poste. On a su rapidement à Paris le naufrage de la Belle-Antoinette. Votre première lettre sera arrivée quelques jours plus tard, quand ces dames avaient quitté la rue d’Orléans. Je crois me rappeler qu’elles ont déménagé sans donner leur adresse: elles voulaient cacher leur misère, et d’ailleurs elles n’attendaient plus de nouvelles de personne. Comment la poste aurait-elle pu les découvrir? Le facteur n’entre pas une fois en huit jours dans la rue Traversine.

--Vous n’avez pas une idée de ce que j’ai souffert: écrire pendant plus de deux ans sans recevoir un mot de réponse!

--Allez! allez! j’ai vu deux femmes qui souffraient autant que vous.

--Non; elles pleuraient sur un malheur positif; moi, j’en voyais mille imaginaires. Je les savais sans ressource, exposées à toutes les privations et à tous les conseils de la misère; j’étais riche, et je ne pouvais rien pour elles! Ce maudit choléra de 1849 m’a fait passer bien des nuits blanches. J’aurais voulu venir à Paris, interroger la police, fouiller la ville entière; mais j’étais cloué à la maison! J’ai fait insérer une note à la Presse et au Constitutionnel, personne n’a répondu. Vous ne lisez donc pas les journaux?

--Pas souvent; et ces dames, jamais.

--Je les lisais tous, et bien m’en a pris. C’est le Siècle qui m’a annoncé le mariage d’Aimée.

--Il s’agit maintenant de lui annoncer votre retour. Mais bellement, s’il vous plaît; elle est nourrice. Si vous m’en croyez, vous vous ferez précéder d’un ambassadeur. Je connais justement un jeune homme qui cherche une place: c’est le frère de Matthieu, le beau-frère d’Aimée; du reste homme d’esprit et digne de représenter une grande puissance. Si vous êtes content de ses services, je vous indiquerai le moyen de vous acquitter. Voulez-vous que nous passions chez lui?»

Quelques heures après, M. Bourgade, Léonce et Dorothée montèrent dans une belle chaise de poste que le chemin de fer conduisit à Angers. A Vannes, M. Bourgade descendit à l’hôtel. Les nouveaux mariés poursuivirent leur route et arrivèrent en carrosse, comme Léonce l’avait prédit. Lorsque Dorothée énonça, en termes vagues, l’idée que M. Bourgade n’était peut-être pas mort, la bonne veuve répondit: «Peut-être!» Elle s’était si bien accoutumée au bonheur, que rien ne lui semblait impossible. Léonce rappela ce que l’élève de l’école centrale m’avait dit autrefois à propos du séparateur. Si l’invention avait survécu, l’inventeur pouvait avoir échappé au naufrage. L’espoir rentra par douces ondées dans ces braves cœurs, et le jour où M. Bourgade apparut à Auray, sa femme et sa fille s’écrièrent naïvement: «Nous le savions bien que tu n’étais pas mort!»

  1. Bourgade n’a pas la tournure d’un grand seigneur, tant s’en faut! mais il n’a pas non plus les manières d’un parvenu. Si vous le rencontriez à pied, vous croiriez voir un bon bijoutier de la rue d’Orléans. Cet excellent petit homme méritait d’avoir un gendre comme Matthieu. Il a donné à sa fille une dot de deux millions, à la grande confusion de Matthieu, qui dit: «Je suis un intrigant; j’ai abusé de mes avantages personnels pour faire un mariage riche.» Les Debay se sont construit une habitation princière; ce qui ajoute à la beauté de leur château, c’est qu’il n’y a pas de pauvres aux environs. Matthieu a terminé ses thèses et obtenu son diplôme de docteur; nous n’avons pas en France deux docteurs aussi riches que lui, nous n’en avons pas quatre aussi laborieux. Aimée donne à son mari un enfant tous les ans. Léonce ne songe plus à imiter M. de Marsay; il a deux filles et un peu de ventre. Par ces raisons, il vit en Bretagne, au milieu de la famille. Il a cent mille francs de rente, puisque Matthieu les a. M. et Mme Stock ont passé l’Océan; M. Bourgade leur a donné une place dans sa fabrique. Le père de Dorothée est toujours intelligent et toujours joueur; il gagne gros et perd tout ce qu’il gagne. Le Petit-Gris et sa femme n’habitent plus la rue Traversine; si vous voulez faire leur connaissance, il faudra prendre le chemin d’Auray. Ils n’ont pas perdu cet admirable coup de balai dont ils étaient si glorieux, ils tiennent le château propre et font une rude chasse à la poussière. Je reçois cinq ou six fois par an des nouvelles de mes amis. Hier encore ils m’ont envoyé une bourriche d’huîtres et une caisse de sardines. Les sardines étaient bonnes, mais les huîtres s’étaient ouvertes en chemin.

L’ONCLE ET LE NEVEU.

I

Je suis sûr que vous avez passé vingt fois devant la maison du docteur Auvray, sans deviner qu’il s’y fait des miracles. C’est une habitation modeste et presque cachée, sans faste et sans enseigne; on ne lit pas même sur la porte cette inscription banale: Maison de santé. Elle est située vers l’extrémité de l’avenue Montaigne, entre le palais gothique du prince Soltikoff et le gymnase du grand Triat, qui régénère l’homme par le trapèze. Une grille peinte en bronze s’ouvre sur un petit jardin de lilas et de rosiers. La loge du concierge est à gauche: le pavillon de droite contient le cabinet du médecin et l’appartement de sa femme et de sa fille. Le corps de logis principal est au fond; il tourne le dos à l’avenue et ouvre toutes ses fenêtres au sud-est, sur un petit parc bien planté en marronniers et en tilleuls. C’est là que le docteur soigne et souvent guérit les aliénés. Je ne vous introduirais pas chez lui, si l’on courait risque d’y rencontrer tous les genres de folie; mais ne craignez rien, vous n’aurez pas le spectacle navrant de l’imbécillité, de la folie paralytique, ou même de la démence. M. Auvray s’est créé, comme on dit, une spécialité: il traite la monomanie. C’est un excellent homme, plein de savoir et d’esprit, philosophe et élève d’Esquirol et de Laromiguière. Si vous le rencontriez jamais avec sa tête chauve, son menton bien rasé, ses habits noirs et sa physionomie terne, vous ne sauriez s’il est médecin, professeur, ou prêtre. Lorsqu’il ouvre ses lèvres épaisses, vous devinez qu’il va vous dire: «mon enfant!» Ses yeux ne sont pas laids pour des yeux à fleur de tête; ils promènent autour d’eux un large regard limpide et serein; on aperçoit au fond tout un monde de bonnes pensées. Ces gros yeux sont comme des jours ouverts sur une belle âme. La vocation de M. Auvray s’est décidée lorsqu’il était encore interne à la Salpêtrière. Il étudia passionnément la monomanie, cette curieuse altération des facultés de l’esprit qui s’explique rarement par une cause physique, qui ne répond à aucune lésion visible du système nerveux, et qui se guérit par un traitement moral. Il fut secondé dans ses observations par une jeune surveillante de la division Pinel, assez jolie et fort bien élevée. Il se prit d’amour pour elle, et, aussitôt docteur, il l’épousa. C’était entrer modestement dans la vie. Cependant il avait un peu de bien, qu’il employa à fonder l’établissement que vous savez. Avec un peu de charlatanisme, il eût fait sa fortune; il se contenta d’y faire ses frais. Il évite le bruit, et, lorsqu’il a obtenu une cure merveilleuse, il ne le dit pas sur les toits. Sa réputation s’est faite toute seule, presque à son insu. En voulez-vous une preuve? Le traité de Monomanie raisonnante, qu’il a publié chez Baillière en 1842, en est à sa sixième édition, sans que l’auteur ait envoyé un seul exemplaire aux journaux. Certes la modestie est bonne en soi, mais il n’en faut pas abuser. Mlle Auvray n’a pas plus de vingt mille francs de dot, et elle aura vingt-deux ans en avril.

Il y a quinze jours environ (c’était, je crois, le jeudi 13 décembre), un coupé de louage s’arrêta devant la grille de M. Auvray. Le cocher demanda la porte, et la porte s’ouvrit. La voiture s’avança jusqu’au pavillon habité par le docteur, et deux hommes entrèrent vivement dans son cabinet. La servante les pria de s’asseoir et d’attendre que la visite fût terminée. Il était dix heures du matin.

L’un des deux étrangers était un homme de cinquante ans, grand, brun, sanguin, haut en couleur, passablement laid, et surtout mal tourné; les oreilles percées, les mains épaisses, les pouces énormes. Figurez-vous un ouvrier revêtu des habits de son patron: voilà M. Morlot.

Son neveu, François Thomas, est un jeune homme de vingt-trois ans, difficile à décrire, parce qu’il ressemble à tout le monde. Il n’est ni grand ni petit, ni beau ni laid, ni taillé comme un hercule, ni ciselé comme un dandy, mais moyen en toutes choses, modeste des pieds à la tête, châtain de cheveux, d’esprit et même d’habit. Lorsqu’il entra chez M. Auvray, il semblait fort agité: il se promenait avec une sorte de rage, il ne tenait pas en place, il regardait vingt choses à la fois, et il aurait touché à tout s’il n’avait eu les mains liées.

«Calme-toi, lui disait son oncle; ce que j’en fais, c’est pour ton bien. Tu seras heureux ici, et le docteur va te guérir.

--Je ne suis pas malade. Pourquoi m’avez-vous attaché?

--Parce que tu m’aurais jeté par la portière. Tu n’as pas ta raison, mon pauvre François; M. Auvray te la rendra.

--Je raisonne aussi bien que vous, mon oncle, et je ne sais ce que vous voulez dire. J’ai l’esprit sain, le jugement rassis et la mémoire excellente. Voulez-vous que je vous récite des vers? Faut-il expliquer du latin? Voici justement un Tacite dans cette bibliothèque…​. Si vous préférez une autre expérience, je vais résoudre un problème d’arithmétique ou de géométrie…​. Vous ne voulez pas?.. Eh bien! écoutez ce que nous avons fait ce matin…​.

«Vous êtes venu à huit heures, non pas m’éveiller, puisque je ne dormais point, mais me tirer de mon lit. J’ai fait ma toilette moi-même, sans l’aide de Germain; vous m’avez prié de vous suivre chez le docteur Auvray, j’ai refusé; vous avez insisté, je me suis mis en colère. Germain vous a aidé à me lier les mains, je le chasserai ce soir. Je lui dois treize jours de gages, c’est-à-dire treize francs, puisque je l’ai pris à raison de trente francs par mois. Vous lui devrez une indemnité, vous êtes cause qu’il perd ses étrennes. Est-ce raisonner, cela? et comptez-vous encore me faire passer pour fou?…​ Ah! mon cher oncle, revenez à de meilleurs sentiments! souvenez-vous que ma mère était votre sœur! Que dirait-elle, ma pauvre mère, si elle me voyait ici?…​ Je ne vous en veux pas, et tout peut s’arranger à l’amiable. Vous avez une fille, Mlle Claire Morlot…​.

--Ah! je t’y prends! tu vois bien que tu n’as plus ta tête! J’ai une fille, moi? Mais je suis garçon, et très-garçon!

--Vous avez une fille, reprit machinalement François.


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