Full Text - Section 12

Un jeudi, vers une heure et demie, je partais de l’école pour aller chez eux, lorsque je rencontrai au milieu de la rue d’Ulm un petit homme en veste de velours. C’était une vieille connaissance que j’avais un peu négligée depuis le mariage de Matthieu.

«Bonjour, Petit-Gris, lui dis-je. Remettez votre casquette. Est-ce que vous veniez me voir?

--Oui, monsieur, et je suis bien aise de vous avoir rencontré pour vous demander conseil.

--Il n’est rien arrivé chez vous? Votre femme va bien? Vous travaillez toujours pour la ville de Paris?

--Toujours, monsieur, et j’ose dire que ma femme et moi nous avons un coup de balai qui vous fait honneur. On ne vous reprochera pas de nous avoir placés.

--Ce n’est pas moi, Petit-Gris; c’est un jeune homme de mes amis, à qui je voudrais bien pouvoir rendre le même service.

--M. Matthieu est toujours content? Ces dames ne sont pas malades?

--Merci. Matthieu a un garçon, et toute la famille se porte le mieux du monde.

--Pour lors, monsieur, voici ce qui est arrivé: Ce matin, comme nous revenions de l’ouvrage et que ma femme allait prendre la soupe qu’elle avait mise au chaud dans notre lit, il est entré un monsieur pas très-grand, plutôt petit, un homme de ma taille, enfin, et à peu près de mon âge. Il m’a demandé si j’étais dans la maison du temps de Mme Bourgade. Je lui ai dit ce qui en était, attendu que je n’ai rien à cacher, que je ne fais rien de mal, et que je ne dois rien à personne. Mais quand il a su que je connaissais ces dames, il s’est mis à me questionner sur ceci et sur cela, et avec qui mademoiselle était mariée, et ce que faisait son mari, et ce qu’elle mangeait à dîner, et combien de temps elle était restée dans le quartier, et, finalement, où elle demeurait. Quand j’ai vu qu’il avait l’idée de me confesser, je n’ai rien voulu répondre. Il ne me revenait pas, cet homme-là! Il regardait la maison avec des yeux de riche; on aurait dit que notre chambre lui faisait mal au cœur. J’ai bien compris qu’il était curieux d’avoir l’adresse de M. Matthieu; mais je ne savais pas ce qu’il en voulait faire. J’ai dit que je ne la connaissais point, cependant qu’on pourrait peut-être se la procurer. Là-dessus, il a promis de me bien payer si je la lui apportais. «Monsieur, ai-je répondu, je n’ai pas besoin qu’on me paye, j’ai deux places du gouvernement.» Il m’a laissé son adresse, que je n’ai pas lue, vous comprenez bien pourquoi, et je suis venu vous la montrer, pour savoir ce qu’il faut faire.»

Le Petit-Gris tira de sa poche une belle carte glacée, où je lus:

LOUIS BOURGADE, Hôtel des Princes.

«Louis Bourgade! dit le Petit-Gris, c’est un parent.

--Hôtel des Princes! c’est un parent riche.

--Il aurait bien pu venir plus tôt, quand ces pauvres dames mouraient de faim! Maintenant on n’a plus besoin de lui.

--C’est probablement pour cela qu’il se montre, mon cher Petit-Gris: il aura appris le mariage de Mlle Aimée. Mais à tout péché miséricorde; il faudra lui donner l’adresse.

--Allons, j’y vais. Est-ce loin, l’hôtel des Princes?

--Ne vous dérangez pas: c’est sur mon chemin, j’y entrerai en passant, et je causerai avec ce monsieur. A bientôt; s’il avait quelque chose, j’irais vous le dire.»

Chemin faisant, je pensais: «Un parent riche! Ce n’est pas à Léonce qu’il arrivera pareille aubaine!»

Je demandai M. Bourgade, et aussitôt un valet de l’hôtel partit devant moi pour me conduire. M. Bourgade occupait un magnifique appartement au premier, sur la rue. Je compris son dédain pour les taudis de la rue Traversine. Ce seigneur me fit attendre pendant dix minutes, que j’employai consciencieusement à pester contre lui. Je sentais bouillonner en moi une vigoureuse indignation, dans le style de Jean-Jacques Rousseau. «Ah! faquin, disais-je à demi-voix, tu es leur parent, et tu loges à l’hôtel des Princes! Tu t’appelles Bourgade, et tu me fais faire antichambre!»

Quand la porte s’ouvrit, je lâchai les écluses à ma rhétorique. J’étais jeune. C’est tout au plus si je pris la peine de regarder mon interlocuteur: mes yeux ne me servaient qu’à lancer des foudres. Je me présentai fièrement comme un vieil ami de Mme et de Mlle Bourgade. Je racontai comment je m’étais introduit dans leur intimité, sans avoir l’honneur d’être de la famille; je fis un tableau pathétique de leur misère, de leur courage, de leur travail, de leur vertu. Croyez que je ne ménageais pas les couleurs et que je ne procédais point par demi-teintes! J’affectais de répéter souvent le nom de Bourgade, et à chaque fois je le soulignais.

Mon réquisitoire produisit son effet. M. Bourgade ne me regardait pas en face: il cachait sa tête dans ses mains, il semblait accablé. Pour l’achever, je lui appris la conduite de Matthieu; je lui contai l’histoire du manteau engagé pour dix francs, et toutes les privations que ce digne jeune homme s’était imposées, quoiqu’il ne fût pas de la famille et qu’il ne s’appelât pas Bourgade. Excellent Matthieu! il prenait sur son nécessaire, lorsque tant d’autres sont chiches de leur superflu! Enfin, il avait épousé cette orpheline abandonnée; il l’avait conduite à Auray, dans la maison de ses ancêtres; il lui avait donné un nom, une fortune, une famille! Aujourd’hui, Aimée Bourgade, heureuse femme, heureuse mère, n’avait plus besoin de personne, et pouvait dédaigner, à son tour, le monde égoïste qui l’avait dédaignée.

  1. Bourgade écarta les mains et je vis sa figure inondée de larmes: «C’est ma fille, dit-il; je vous remercie bien de l’aimer ainsi. Mon cher enfant! laissez-moi vous embrasser!»

Je ne me le fis pas dire deux fois. Je ne lui demandai ni comment ni pourquoi il était vivant; je ne lui adressai ni questions ni objections, je le pris par le cou et je l’embrassai quatre ou cinq fois sur les deux joues. J’étais bien sûr de ne pas me tromper: des larmes de père, cela se reconnaît toujours!

Cependant lorsque la première émotion fut passée, je le regardai d’un air de profond étonnement, et il s’en aperçut. «Je vous expliquerai tout, me dit-il, lorsque j’aurai vu ma femme et ma fille. Je cours à Auray. Merci; adieu; à bientôt!

--Halte-là! s’il vous plaît. Je ne vous lâche pas encore. D’abord, on ne peut partir que ce soir par le train de sept heures; ensuite il y a des précautions à prendre, et vous n’irez pas de but en blanc débarquer sur la place d’Auray. Vous tueriez votre femme et votre fille, et les paysans bretons vous tueraient vous-même à coups de fourche: un revenant! Asseyez-vous ici, et contez-moi votre histoire. Je vous dirai ensuite les précautions que vous avez à prendre. Mais comment se fait-il que vous ayez échappé à ce naufrage? Sur quel tronçon de mât? Sur quelle cage à poulets?


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